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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Il était si bien résolu à l'approbation et au silence qu'il décida de remettre son dentier. Il plongea la main dans sa poche. Son visage s'empourpra. L'appareil n'y était plus.

— « Ne reconnaîtrez-vous pas avec moi, monsieur Chasle », continuait M. Thibault, sans élever la voix, « que vous avez été la victime bénévole d'un chantage, en abandonnant à un asile… laïque et suspect à tous égards ce pécule que vous aviez amassé par votre travail ? Alors que nous aurions trouvé sans peine quelque établissement diocésain, où l'on peut être soigné gratuitement, pour peu que l'on soit sans ressources et soutenu par quelqu'un de considéré ?… Si je vous faisais dans mes dispositions testamentaires la place que vous semblez solliciter, n'est-il pas évident que vous retomberiez, après moi, dans les filets de quelque aigrefin qui vous grugerait jusqu'au dernier de mes centimes ? »

M. Chasle n'écoutait plus. Il se souvenait d'avoir tiré son mouchoir : le dentier avait dû tomber sur le tapis. Il imagina, entre des mains étrangères, cet appareil intime, révélateur, — peut-être malodorant… Le cou tendu, il écarquillait les yeux, glissant un regard sous chaque meuble et sautillant sur place comme un volatile effarouché.

M. Thibault l'aperçut, et il eut cette fois un sentiment de compassion. « Si j'augmentais le legs ? » songea-t-il.

Croyant tempérer les inquiétudes de son secrétaire, il reprit avec bonhomie :

— « Et d'ailleurs, monsieur Chasle, n'a-t-on pas tort de confondre si souvent indigence et pauvreté ? Certes, l'indigence est redoutable ; c'est une mauvaise conseillère. Mais la pauvreté ? N'est-elle pas souvent une forme… déguisée… de la Grâce divine ? »

Comme aux oreilles bourdonnantes d'un noyé, la voix du patron ne parvenait plus à M. Chasle que par bouffées indistinctes. Il fit un effort pour se ressaisir ; il palpa de nouveau sa jaquette, son gilet, plongea désespérément la main dans ses basques. Et, tout à coup, il étouffa un cri de joie. Le dentier était là, pris dans les clefs du trousseau !

— « … La pauvreté », continuait M. Thibault « a-t-elle jamais été incompatible avec le bonheur chrétien ? Et l'inégalité des biens temporels n'est-elle pas la condition même de l'équilibre social ? »

— « Sûr ! » s'écria M. Chasle. Il eut un petit rire triomphal, se frotta les mains, et murmura distraitement : « C'est ça qui fait le charme… »

M. Thibault, dont les forces déclinaient, tourna les yeux vers son secrétaire. Il était touché de lui voir manifester de tels sentiments, et prenait plaisir à se sentir approuvé. Il fit un effort pour être aimable :

— « Je vous ai inculqué de bonnes méthodes, monsieur Chasle. Exact et sérieux comme vous l'êtes, j'estime que vous trouverez toujours à rendre des services… » Il prit un temps : « … même si je venais à disparaître avant vous. »

La sérénité avec laquelle M. Thibault envisageait la misère de ceux qui devaient lui survivre avait une vertu apaisante, contagieuse. Et puis, l'immense soulagement que ressentait M. Chasle effaçait pour l'instant toute inquiétude d'avenir. Une lueur joyeuse s'alluma derrière ses lunettes.

Il s'écria :

— « Pour ça, Monsieur, vous pouvez mourir tranquille : je me débrouillerai toujours, allez ! J'ai plusieurs cordes, comme on dit ! La bricole, les inventions pratiques… » Il rit : « J'ai déjà ma petite idée, oui… Toute une affaire à mettre sur pied — dès que vous ne serez plus là… »

Le malade ouvrit un œil : le coup involontaire de M. Chasle avait porté. « Dès que vous ne serez plus là… » Que voulait dire au juste cet imbécile ?

M. Thibault allait poser une question lorsque la sœur parut et tourna le commutateur. La pièce s'éclaira brusquement. Alors, comme un écolier au son de la cloche libératrice, M. Chasle, en un tournemain, rassembla ses paperasses, fit plusieurs petits saluts, et s'esquiva.

II

L'heure du lavement était arrivée.

La sœur avait déjà rejeté les couvertures et tournait autour du lit avec des gestes rituels. M. Thibault réfléchissait. Il se rappelait la phrase de M. Chasle, et surtout l'intonation : « Dès que vous ne serez plus là… » Une intonation si naturelle ! Pour M. Chasle, cette disparition prochaine ne pouvait pas être mise en doute. « L'ingrat ! » songea M. Thibault, avec irritation ; et il s'abandonnait complaisamment à sa colère, pour éloigner de lui l'interrogation qui l'obsédait.

— « Allons-y », dit la sœur gaiement. Elle avait retroussé ses manches.

L'entreprise était difficile. Il fallait glisser sous le malade une véritable litière de serviettes. M. Thibault était lourd et ne s'aidait pas ; il se laissait manier comme un cadavre. Mais chaque mouvement éveillait le long des jambes, au creux du dos, une douleur aiguë, qu'aggravait encore un tourment d'ordre moral : les détails de cette épreuve quotidienne mettaient au supplice orgueil et pudeur.

Pendant l'attente, chaque jour plus longue, du résultat, sœur Céline avait la manie de s'asseoir familièrement au bout du lit. Dans les débuts, cette proximité, en un pareil moment, exaspérait le malade. Maintenant il la supportait ; peut-être même préférait-il ne pas rester seul.

Sourcils froncés, paupières closes, M. Thibault tournait et retournait dans son cerveau la redoutable question : « Serais-je vraiment si touché ? » Il ouvrit les yeux. Son regard vint se heurter, à l'improviste, au récipient de porcelaine que la garde avait mis, à portée de la main, en évidence sur la commode, et qui, ridicule, monumental, semblait insolemment attendre. Il se détourna.

La sœur profitait de ce court répit pour égrener son chapelet.

— « Priez pour moi, ma sœur », chuchota tout à coup M. Thibault, sur un ton pressant et grave qui ne lui était pas habituel.

Elle acheva ses Ave, et répondit :

— « Mais oui, Monsieur, plusieurs fois par jour. »

Il y eut un silence, que M. Thibault rompit brusquement :

— « Je suis très malade, ma sœur, vous savez ! Très… très malade ! » Il bégayait, prêt à pleurer.

Elle protesta, avec un sourire un peu contraint :

— « Eh bien, en voilà des idées ! »

— « On ne veut pas me le dire », reprit le malade, « mais je le sens bien, je ne me remettrai jamais ! » Et, comme elle ne l'interrompait pas, il ajouta, non sans défi : « Je sais que je n'en ai plus pour longtemps. »

Il l'épiait. Elle hocha la tête et continua ses prières.

M. Thibault prit peur.

— « Il faut que je voie l'abbé Vécard », déclara-t-il d'une voix rauque.

La religieuse objecta simplement :

— « Oh, vous avez communié l'autre samedi, vous devez être en règle avec le bon Dieu. »

M. Thibault ne répondit pas. La sueur perlait à ses tempes ; sa mâchoire tremblait. Le lavement lui travaillait le corps. La terreur, aussi.

— « Le bassin », souffla-t-il.

Une minute plus tard, entre deux épreintes profondes, entre deux gémissements, il lança vers la religieuse un coup d'œil vindicatif, et balbutia :

— « Mes forces diminuent tous les jours… Il faut que je voie l'abbé ! »

Elle réchauffait l'eau de la cuvette, et ne s'aperçut pas qu'il guettait éperdument l'expression de son visage.

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