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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Les circonstances l'y aidèrent. Comme il arrivait à la rue Royale, le soupirail d'une boulangerie lui souffla au visage une odeur de pain cuit, chaude comme une haleine, qui fit subitement diversion. Il bâilla et chercha des yeux quelque brasserie éclairée ; puis il eut brusquement envie d'aller jusqu'au Théâtre-Français manger quelque chose chez Zemm — petit bar qui restait ouvert jusqu'au matin, et où il s'arrêtait quelquefois, la nuit, avant de repasser les ponts.

« Étrange, tout de même ! » confessa-t-il, après un moment de silence intérieur. « On a beau douter, démolir, on a beau s'affranchir de tout, il y a, quoi qu'on veuille, une chose irréductible, une chose qu'aucun doute ne parvient à entamer : ce besoin qu'a l'homme de croire en sa raison… Je viens de m'en donner une belle preuve, depuis une heure !.. » Il se sentait las et demeurait insatisfait. Il cherchait quelque axiome de tout repos qui pût lui rendre la quiétude. « Tout est conflit », accorda-t-il paresseusement ; « ce n'est pas nouveau ; et, ce qui se passe en moi, c'est le phénomène universel, l'entrechoc de tout ce qui vit. »

Il marcha quelque temps sans songer à rien de précis. La cohue des boulevards était proche. Les rues étaient jalonnées de promeneuses nocturnes, éminemment sociables, qu'il détournait de lui avec un geste débonnaire.

Peu à peu cependant, le travail inconscient de son esprit se condensait :

« Je vis », se dit-il enfin ; « voilà un fait. Autrement dit, je ne cesse pas de faire choix et d'agir. Bon. Mais ici commencent les ténèbres. Au nom de quoi, ce choix, cette action ? Je n'en sais rien. Serait-ce au nom de cette clairvoyance à laquelle je pensais tout à l'heure ? Eh bien, non… Théorie !.. Au fond, jamais ce souci de lucidité n'a réellement motivé, de ma part, une décision, un acte. C'est seulement lorsque j'ai agi que cette clairvoyance entre en jeu pour justifier à mes yeux ce que j'ai fait… Et pourtant, depuis que je suis un être qui pense, je me sens mû par — mettons : par un instinct — par une force qui me fait, presque sans interruption, choisir ceci et non cela, agir d'une façon et non d'une autre. Or — et voilà le plus déconcertant — je remarque que je n'agis pas en des sens contradictoires. Tout se passe donc exactement comme si j'étais soumis à une règle inflexible… Oui, mais quelle règle ? Je l'ignore ! Chaque fois que, dans un moment sérieux de ma vie, cet élan interne m'a fait choisir une direction déterminée et agir dans ce sens, j'ai eu beau me demander : au nom de quoi ? je me suis toujours heurté à un mur noir. Je me sens bien d'aplomb, bien existant, je me sens légitime, — et pourtant en marge de toutes les lois. Je ne trouve ni dans les doctrines du passé, ni dans les philosophies contemporaines, ni en moi, aucune réponse qui soit satisfaisante pour moi ; je vois nettement toutes les règles auxquelles je ne peux pas souscrire, mais je n'en vois aucune à laquelle je pourrais me soumettre ; de toutes les disciplines codifiées, aucune, jamais, ne m'a paru, même de loin, s'adapter à moi, ni pouvoir expliquer ma conduite. Et, malgré tout, je vais de l'avant ; je file même à bonne allure, sans hésitation, à peu près droit ! Est-ce étrange ! Je me fais l'effet d'un navire rapide qui suivrait hardiment sa route et dont le pilote n'aurait jamais eu de boussole… On dirait positivement que je dépens d'un ordre ! Et cela, je crois même le sentir : ma nature est ordonnée. Mais, cet ordre, quel est-il ?… Au demeurant, je ne me plains pas. Je suis heureux. Je ne souhaite nullement devenir autre ; j'aimerais simplement comprendre en vertu de quoi je suis tel. Et il entre un brin d'inquiétude dans cette curiosité. Chaque être porte-il ainsi son énigme ? Trouverai-je jamais la clé de la mienne ? Parviendrai-je à formuler ma loi ? Saurai-je un jour au nom de quoi ?… »

Il pressa le pas : il apercevait, de l'autre côté de la place, l'enseigne lumineuse de Zemm, et ne pouvait plus s'intéresser qu'à sa faim.

Il s'engouffra si vite dans le couloir d'entrée qu'il trébucha contre les paniers d'huîtres qui répandaient dans le passage un amer relent de marée.

Le bar occupait le sous-sol ; on y descendait par un étroit escalier en spirale, pittoresque, vaguement clandestin. À cette heure, la salle était pleine de noctambules attablés dans une buée tiède qui puait la cuisine, l'alcool, le cigare, et que brassaient en sifflant les ventilateurs. L'acajou verni et le cuir vert donnaient à cette pièce basse sans fenêtres, et toute en longueur, l'aspect d'un fumoir de paquebot.

Antoine choisit un angle, jeta son manteau sur la banquette, et s'assit. Une impression de bien-être, déjà, le pénétrait. Instantanément, par contraste, il revit, là-bas, la chambre du bébé, le petit corps mouillé de sueur se débattant en vain sous l'étreinte ; il avait encore dans l'oreille la fatale cadence du berceau, pareille au martèlement d'un pied qui bat la mesure… Il se contracta, oppressé soudain.

— « Un seul couvert ? »

— « Un seul. Rosbif, pain noir ; et du whisky, dans un grand verre, sans soda, avec une carafe bien fraîche. »

— « Pas de soupe au fromage ? »

— « Si vous voulez. »

Sur chaque table, afin d'entretenir la soif, des frites, givrées de sel et minces comme des « monnaies du pape », s'entassaient dans une coupe. Antoine mesura sa fringale au plaisir qu'il eut à croquer celles qui étaient devant lui, en attendant cette soupe, au gruyère, mijotée, écumeuse, filante, et caramélée d'oignon, qui était la spécialité de l'endroit.

Non loin de lui, des gens, debout, réclamaient leur vestiaire. Une jeune femme, qui faisait partie de ce groupe tapageur, regarda vers Antoine à la dérobée ; leurs yeux se croisèrent ; elle lui sourit imperceptiblement. Où donc avait-il déjà rencontré ce visage d'estampe japonaise, lisse et plat, ces sourcils au trait, ces yeux minces, légèrement bridés ? Il s'amusa de la façon subtile dont elle avait, à l'insu de tous, esquissé ce signe d'intelligence. Ah, c'était un modèle qu'il avait vu plusieurs fois chez Daniel de Fontanin. Dans l'ancien atelier, rue Mazarine. Maintenant, il se rappelait même très bien une certaine séance, par un après-midi d'été, très chaud : il se souvenait de l'heure, de l'éclairage, de la pose, — et du trouble qui l'avait retenu là, bien qu'il fût pressé… Il suivit la femme des yeux, jusqu'à la porte. Comment donc Daniel l'appelait-il ? Un nom qui ressemblait à la marque d'un thé… Avant de disparaître, elle se retourna. Le corps aussi, dans le souvenir d'Antoine, était resté quelque chose de plat, de lisse, de nerveux…

Pendant les quelques mois où il s'était persuadé qu'il aimait Gise, il n'y avait guère eu, dans sa vie, place pour aucune femme. En réalité, depuis sa rupture avec Mme Javenne (une liaison qui avait duré deux mois et qui avait failli très mal finir), il vivait sans maîtresse. Pendant quelques secondes, il en eut un cuisant regret. Il trempa ses lèvres dans le whisky qu'on venait d'apporter, et, soulevant lui-même le couvercle de la soupière, il huma les effluves généreux qui montaient vers lui.

À ce moment, le chasseur de l'entrée vint lui remettre un papier froissé, plié en quatre. C'était un programme de music-hall. Dans un coin, griffonné au crayon :

Zemm demain soir dix heures ?

— « On attend la réponse ? » demanda-t-il, amusé mais perplexe.

— « Non, la dame est partie », répondit le chasseur.

Antoine était bien décidé à ne tenir aucun compte de cette convocation. Il enfouit néanmoins le papier dans sa poche et se mit à souper.

« C'est chic, la vie », songea-t-il tout à coup. Un tumulte inattendu de pensées joyeuses l'enveloppa. « Oui, j'aime la vie », affirma-t-il ; il réfléchit un instant : « Et, au fond, je n'ai besoin de personne. » Le souvenir de Gise survola de nouveau. Il reconnut que, même sans amour, la vie suffisait à son bonheur. Il confessa de bonne foi que, pendant le séjour de Gise en Angleterre, il n'avait cessé de se sentir heureux loin d'elle. D'ailleurs, y avait-il jamais eu grande place pour une femme, dans son bonheur ?… Rachel ?… Oui, Rachel ! Mais que serait-il advenu, si Rachel n'était pas partie ? Et puis, ne se sentait-il pas définitivement guéri des passions de cette nature ?… Le sentiment qu'il venait d'avoir pour Gise, il n'aurait plus osé, ce soir, l'appeler amour. Il chercha un autre mot. Inclination ?… Un instant, encore, la pensée de Gise l'obséda. Il se promit de tirer au clair ce qui s'était passé en lui, ces derniers mois. Une chose était sûre : c'est qu'il s'était créé, à sa mesure, une certaine image de Gise, fort différente de la Gise réelle qui, cet après-midi encore… Mais il refusa de s'attarder à cette confrontation.

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