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Les Thibault — Tome I [Le Cahier Gris — Le Pénitencier — La Belle Saison — La Consultation — La Sorellina]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Dans une famille déchirée par l'autorité d'un père égoïste et brutal, le jeune Jacques vit une amitié passionnée avec Daniel de Fontanin ; la découverte de leur correspondance conduira au drame, tandis qu'Antoine, partagé entre la tendresse qu'il porte à son frère et le respect qu'il voue à son père, tente de trouver sa voie en se consacrant corps et âme à la médecine…
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Tout autre qu'Antoine se fût dit, en s'épongeant le front : « Je l'ai échappé belle… » Un peu plus pâle que tout à l'heure, satisfait de lui, il pensait seulement : « Le tout, dans ces trucs-là, c'est d'être bien décidé à réussir. »

Quelques minutes passèrent.

Antoine évitait le regard de la sœur.

M. Thibault bougea le bras. Puis, comme s'il continuait une discussion :

— « M'expliquerez-vous, alors, pourquoi je souffre de plus en plus ? À croire que vos sérums exaspèrent la douleur, au lieu de… »

— « Mais, naturellement, ils l'exaspèrent », interrompit Antoine. « C'est la preuve qu'ils agissent ! »

— « Ah ! »

M. Thibault ne demandait qu'à se laisser convaincre. Et, comme, à vrai dire, l'après-midi n'avait pas été aussi pénible qu'il le prétendait, il regretta presque de n'avoir pas souffert plus longtemps.

— « Qu'éprouves-tu en ce moment ? » questionna Antoine. L'accès fiévreux de son père le préoccupait.

Pour être franc, M. Thibault eût dû répondre : « Un grand bien-être. » Mais il marmonna :

— « Ma douleur dans les jambes… Et puis une lourdeur dans les reins… »

— « Il y a eu un sondage à trois heures », spécifia sœur Céline.

— « Et puis un poids, là… une oppression… »

Antoine approuvait de la tête.

— « C'est assez curieux », déclara-t-il à la religieuse. (Il ne savait pas, cette fois, ce qu'il allait imaginer.) « Je pense à certaines observations que j'ai faites sur… sur l'alternance des remèdes. Ainsi, pour les affections cutanées, on arrive à des résultats inespérés par l'alternance des traitements. Peut-être avons-nous eu tort, Thérivier et moi, de prescrire d'une façon continue ce nouveau sérum, le… le N. 17… »

— « Bien sûr, vous avez eu tort ! » affirma, de confiance, M. Thibault.

Antoine l'interrompit avec bonne humeur :

— « Mais c'est ta faute, Père ! Tu es si pressé de guérir ! Nous allons trop vite en besogne ! »

Il interpella sérieusement la sœur :

— « Où avez-vous mis les ampoules que j'ai apportées avant-hier, le D. 92 ? »

Elle fit un geste gauche ; non qu'elle eût la moindre répugnance à mystifier un malade, mais elle avait quelque peine à s'y reconnaître dans tous ces « sérums » qu'Antoine inventait selon les besoins de la cause.

— « Vous allez me faire tout de suite une piqûre de ce D. 92. Oui, avant que l'action du N. 17 soit terminée. Je veux observer l'effet du mélange dans le sang. »

M. Thibault avait remarqué l'hésitation de la garde. Antoine surprit son coup d'œil scrutateur ; il ajouta aussitôt, pour couper court à toute méfiance :

— « Cette piqûre-là va sans doute te sembler plus douloureuse, Père. Le D. 92 est moins fluide que les autres. Un moment à passer. Ou je me trompe fort, ou tu vas te sentir très soulagé ce soir ! »

« Je deviens chaque jour plus habile », constatait Antoine à part lui. Progrès professionnel, qu'il n'enregistrait pas sans satisfaction. Et puis, dans ce lugubre jeu, il y avait une difficulté sans cesse renaissante, une sorte de risque aussi, dont Antoine ne pouvait s'empêcher de sentir l'attrait.

La sœur revint.

M. Thibault ne se prêta pas sans anxiété à l'opération : avant même d'avoir l'aiguille dans le bras, il s'était mis à glapir.

— « Ah, tu sais, ton sérum ! » grommela-t-il dès que ce fut fini. « Il est tellement plus épais, celui-ci ! C'est du feu qui entre sous la peau ! Et cette odeur, sens-tu ? L'autre au moins, était inodore ! »

Antoine s'était assis. Il ne répondit rien. Entre la précédente piqûre et celle-ci, aucune distinction possible : deux ampoules jumelles, la même aiguille, la même main ; mais, soi-disant, une autre étiquette… Il suffisait de bien orienter l'esprit vers l'erreur, aussitôt tous les sens faisaient du zèle ! Piètres instruments, dont nous ne doutons jamais !.. Et ce puéril besoin, jusqu'au bout, de satisfaire notre raison ! Le pire, même pour un malade, c'est de ne pas comprendre. Dès qu'on a pu donner un nom au phénomène, lui prêter une cause plausible, dès que notre pauvre cerveau peut associer deux idées avec une apparente logique… « La raison, la raison », se dit Antoine, « c'est tout de même un point fixe dans le tourbillon. Sans la raison, que resterait-il ? »

M. Thibault avait refermé les yeux.

Antoine fit signe à sœur Céline de se retirer. (Ils avaient remarqué que le malade était plus irritable lorsqu'ils étaient tous deux ensemble à son chevet.)

Bien que le jeune homme vît son père tous les jours, il constatait aujourd'hui des changements marqués. La chair avait une transparence ambrée, un poli de mauvais augure. La boursouflure avait augmenté ; de flasques poches s'étaient formées sous les yeux. Le nez, au contraire, avait fondu, montrant une arête osseuse qui modifiait bizarrement l'expression du visage.

Le malade remua.

Peu à peu, ses traits s'animaient. Il n'avait plus son air renfrogné. À travers les cils, qui s'écartaient plus fréquemment, luisait une pupille dilatée, brillante.

— « La double piqûre commence à agir », pensa Antoine ; « il va devenir loquace. »

M. Thibault éprouvait, en effet, une sorte de détente : un besoin de repos, délicieux parce que dépourvu de tout accompagnement de fatigue. Il n'avait pas cessé, pourtant, de songer à sa mort ; mais, comme il avait cessé d'y croire, il lui devenait possible, agréable même, d'en parler. L'excitation de la morphine aidant, il ne résista pas à la tentation d'improviser, pour lui-même et pour son fils, le spectacle d'une fin édifiante.

— « M'écoutes-tu, Antoine ? » demanda-t-il à l'improviste. L'intonation était solennelle. Puis, sans autre préambule : « Dans le testament que tu trouveras après ma mort… » (Une pause, à peine perceptible, comme celle de l'acteur qui attend une réplique.)

— « Mais, Père », interrompit, de bonne grâce, Antoine, « je ne te croyais pas si pressé de mourir ! » Il rit. « Je te faisais même remarquer, tout à l'heure, combien tu étais impatient de reprendre ton existence ! »

Le vieillard, satisfait, souleva la main :

— « Laisse-moi parler, mon cher. Il se peut que, aux yeux de la science, je ne sois pas un malade condamné. Mais j'ai, moi, le sentiment que… que je suis… D'ailleurs, la mort… Le peu de bien que j'ai essayé de faire en ce monde me sera compté… Oui… Et, si le jour est venu… » (un coup d'œil pour s'assurer que le sourire incrédule d'Antoine ne s'était pas effacé) « … eh bien, que veux-tu ? ayons confiance… La miséricorde de Dieu est infinie. »

Antoine écoutait en silence.

— « Ce n'est pas cela que je voulais te dire, Antoine. À la fin de mes dispositions testamentaires, tu trouveras une liste de legs… Les vieux serviteurs… Je tiens à attirer ton attention sur ce codicille, mon cher. Il date de plusieurs années. Peut-être n'ai-je pas été assez… assez généreux. Je pense à M. Chasle. Le brave homme me doit beaucoup, c'est indiscutable ; il me doit tout. Mais est-ce une raison pour que son… ce dévouement… ne recueille pas une récompense… même superflue ? »

La toux qui, par moments, hachait ses paroles, le contraignit à s'arrêter un instant. « Il faut que la généralisation du mal progresse assez vite », se dit Antoine, « cette toux augmente, les nausées aussi. Le néoplasme doit s'être, depuis peu, propagé de bas en haut… Poumons, estomac… Nous sommes à la merci de la première complication. »

— « J'ai toujours eu », reprit M. Thibault, que l'opium rendait à la fois lucide et incohérent, « j'ai toujours eu la fierté d'appartenir à cette classe aisée, sur laquelle, de tout temps, la religion, la patrie… Mais cette aisance impose certains devoirs, mon cher… » La pensée, encore une fois, dévia. « Toi, tu as une fâcheuse tendance à l'individualisme ! » fit-il tout à coup, en jetant vers Antoine un regard courroucé. « Tu changeras sans doute quand tu seras grand. » Il rectifia : « … quand tu auras vieilli, quand tu auras, toi aussi, fondé une famille… Une famille », répéta-t-il. Ce mot, qu'il ne prononçait jamais sans emphase, éveilla en lui de confuses résonances, des fragments de discours prononcés naguère. La suite de ses idées lui échappa de nouveau. Il enfla la voix : « Effectivement, mon cher, si l'on admet que la famille doit rester la cellule première du tissu social, ne faut-il pas… ne faut-il pas qu'elle constitue cette… cette aristocratie plébéienne… où dorénavant se recrutent les élites ? La famille, la famille… Réponds : ne sommes-nous pas le pivot sur lequel… sur lequel tourne l'État bourgeois d'aujourd'hui ? »

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