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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Le Saint s’agenouilla humblement.

« Ne la tue pas et ne la présente pas au tribunal comme une martyre. Ne la mets pas dans un état si pitoyable qu’elle pourrait susciter de la compassion. As-tu compris ? Nous devons agir autrement que pour un procès à huis clos. Nous devons utiliser l’intelligence que Dieu nous a accordée.

— Oui, Patriarche.

— Je veux qu’elle soit belle. Rappelle-toi, Inquisitor, que le mal est toujours séduisant. As-tu entendu parler d’un diable qui offrirait de la merde ? »

Le frère ne répondit pas.

« Dois-je te reposer la question ? dit le patriarche.

— Non.

— Le diable n’offre jamais de la merde, est-ce juste ?

— Absolument juste.

— Il offre le pouvoir, la richesse, la beauté, n’est-il pas vrai ?

— Absolument vrai.

— Et s’il ne semble pas que cette fille ait obtenu le pouvoir, la richesse et la beauté… qui croira qu’elle a fait un pacte avec le diable ?

— Personne.

— Absolument personne, devrais-tu dire. »

Le prélat vêtu de noir se mit à rire.

« Absolument personne, dit le Saint.

— Tu ne m’as été indiqué comme Inquisitor que parce que le peuple de Venise te connaît. Tu as acquis une sorte de célébrité grâce à ces… » le patriarche fit une grimace, « à ces trous dans tes mains », dit-il pour ne pas les appeler stigmates. Il le regarda, presque avec mépris. Il était évident que le Saint ne lui plaisait pas. « Seras-tu capable de tenir un procès ? lui demanda-t-il alors. Ou vaut-il mieux que je me cherche un autre paladin ?

— Accordez-moi cette chance, patriarche. Je ne vous décevrai pas. Je poursuis cette Juive depuis près d’un an, dit le Saint en s’animant.

— N’en fais pas une affaire personnelle, l’avertit le patriarche. Tu travailles pour moi, qui travaille pour le compte de Sa Sainteté, qui travaille pour la plus grande gloire de Notre Seigneur.

— Je suis votre humble serviteur, dit frère Amadeo.

— Alors, approche-toi. »

Le Saint se releva et approcha son oreille de la bouche du patriarche.

« Une des accusatrices de la Juive est une femme de mauvaise vie, chuchota le patriarche. Le malheur veut que mon pauvre fou de neveu Rinaldo en soit l’amant… Comme tu le sais d’ailleurs très bien, puisque tu te nourris toi aussi de la démence du prince, m’a-t-on dit. »

Frère Amadeo rougit.

« Ne rougis pas comme une pucelle, Saint, dit le patriarche d’une voix glaciale. Là où il y a de la chair en décomposition, il y a toujours des vers et des parasites. » Le patriarche saisit l’oreille du Saint et l’attira plus près encore. « Ce qui m’importe, c’est que le nom de ma famille ne soit associé ni à cette femme ni à ce procès. Du moins, pas officiellement. C’est pourquoi, avant de faire déposer cette putain qui vit avec mon neveu dans le petit palais Contarini, tu l’instruiras comme il se doit. Si le nom de mon neveu n’est pas prononcé, tu auras une récompense. Si en revanche il devait apparaître, explique à cette femme que les braises sont vite allumées sous les fers de notre bourreau. »

Le Saint recula d’un pas. Il acquiesça. « N’ayez crainte. »

Le patriarche fit un signe aux deux clercs. Ils s’approchèrent aussitôt pour l’aider à se lever. Puis ils le soutinrent tandis qu’il faisait demi-tour, sans un seul regard pour Giuditta attachée à la table de torture. Arrivé près de la porte, il se retourna vers le frère, qui l’avait escorté en marchant de biais, courbé en deux. « Les gens de Venise te connaissent. C’est la seule raison pour laquelle cette occasion t’est offerte, malgré ton inexpérience en matière d’inquisition. Je te le redis. Tâche de ne pas l’oublier.

— Je ne l’oublierai pas…

— As-tu lu le livre que je t’ai fait porter ?

— Le Malleus Maleficarum ? Bien sûr, patriarche. C’est un manuel… étonnant, répondit le Saint.

— Tiens-t-en à ces procédures. Apprends-le par cœur. Et cite toujours l’Approbatio de la commission des théologiens allemands de Cologne : il faut faire comprendre que l’Église accepte le manuel », dit le patriarche, sachant bien que l’introduction était un simple faux qui ne servait qu’à donner à ce manuel l’imprimatur d’une œuvre théologiquement incontestable.

« Je le ferai. Vous pouvez avoir confiance.

— Ne me déçois pas, frère.

— Je ne vous décevrai pas », fit le Saint en levant les mains vers le patriarche.

Celui-ci fixa les stigmates sans se troubler. « Ne fais pas trop le bouffon avec ces trous au tribunal, dit-il avec un profond mépris. Tu n’es pas le jongleur de Dieu. » Puis il s’en alla.

Alors le frère se tourna vers le bourreau. « Détache-la, ordonna-t-il. Tu connais une prostituée ? »

Le bourreau eut une expression étonnée et ne sut que répondre.

« Trouve une prostituée, dit le Saint. Dis-lui de prendre soin de la Juive avec ses baumes, ses onguents et ses huiles. Je veux qu’elle soit lavée, peignée, parfumée. Elle doit transformer la sorcière en une catin excitante. » Il s’approcha de Giuditta qui s’agitait sur la table, nue et humiliée. « Nous devons la faire apparaître pour ce qu’elle est », murmura-t-il en la regardant droit dans les yeux. Il se baissa vers elle, frôlant son visage avec sa bouche, comme un amant qui se livrerait à un rituel raffiné et pervers. « La putain du diable. »

Alors, Giuditta eut vraiment peur.

79

Les gardes du Palais des Doges, commandant en tête, firent irruption dans l’hôpital.

« Où est le garçon qui répond au nom de Mercurio ? », demanda le commandant, dont le nez était tuméfié.

Isacco, Anna, le capitaine Lanzafame, les prostituées guéries et celles qui étaient couchées dans leur lit se tournèrent vers eux. Les jeunes soldats mutilés qui venaient chaque jour aider Isacco vinrent aussi à leur rencontre, certains avec des béquilles. Tous regardaient les militaires, l’air surpris de cette intrusion.

À vrai dire, les gardes étaient arrivés quelques instants plus tôt dans des embarcations si voyantes et si bruyantes que n’importe qui, à des lieues alentour, les aurait remarquées quand elles avaient accosté dans le canal devant la maison d’Anna.

Lanzafame fit un pas vers le commandant. « Qui avez-vous demandé ? dit-il, feignant l’étonnement.

— Il s’appelle Mercurio, je n’en sais pas plus.

— Qu’est-ce qu’il a fait ? demanda Anna en s’approchant.

— Ça ne te concerne pas, femme », répondit le commandant.

Isacco et quelques prostituées se regroupèrent également autour des gardes. Tous regardaient son nez.

« Alors ? Répondez, ou vous serez considérés comme ses complices. Je sais qu’il habite ici.

— Vous avez raison et tort à la fois, répondit le capitaine. C’est plus ou moins un vagabond. Parfois il est ici, parfois non. En ce moment, par exemple, il n’est pas là. Et nous n’avons aucune idée de l’endroit où il pourrait être.

— Vous le protégez ? dit le commandant.

— Vérifiez par vous-mêmes.

— Oui, vérifiez, dit Isacco. Mais je vous conseille de ne toucher à rien. » Il désigna les prostituées dans leur lit. « Elles sont contagieuses. »

Les soldats se regardèrent, mal à l’aise. Ils fixèrent les prostituées rongées de plaies.

« Si vous voyez ce criminel, vous avez le devoir de le signaler aux autorités, dit le commandant. Il est recherché, et quiconque lui donne l’hospitalité ou le cache est son complice, et un ennemi de la République. »

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