Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Lanzafame le fixa. Quelque chose dans son regard avait changé. Et il fronça imperceptiblement la lèvre, comme pour retenir un sourire. « Je prends le risque.
— Que Dieu nous protège, dit Isacco, dont les yeux se mouillaient. Que Dieu nous protège et veille sur Giuditta. »
Mercurio s’adressa à Scarabello : « J’envoie le borgne ?
— Non. C’est toi qui devras aller lui parler. »
Mercurio porta la main à sa poitrine, comme pour ralentir sa respiration angoissée. « D’accord.
— Approche-toi », lui dit Scarabello, et dès que Mercurio se fut penché il murmura à son oreille. « Cet homme-là, des types comme le borgne, il s’en mange un à chaque petit-déjeuner. Quand il te recevra, tu dois le regarder droit dans les yeux et lui faire comprendre qu’il n’est pas mieux que toi. Alors, il t’écoutera.
— J’essaierai…
— Et il vaudrait mieux… tout lui demander en même temps… Alors, si d’autres faveurs te viennent à l’esprit…
— D’accord.
— Attends… » Scarabello prit Mercurio par la main. Il se tourna vers Isacco et Lanzafame. « Laissez-nous seuls, s’il vous plaît… »
Le docteur et le capitaine s’éloignèrent.
Scarabello ouvrit sa chemise. Il attrapa une chaîne d’or autour de son cou et essaya de l’arracher. Mais il était trop faible. Ses doigts couverts de plaies lâchèrent prise, les anneaux tintèrent. Il haleta, épuisé, et fit signe à Mercurio de l’aider.
Mercurio lui ôta la chaîne avec délicatesse. Une longue mèche de cheveux blancs y resta accrochée. Mercurio l’ôta rapidement, espérant que Scarabello ne l’avait pas vue.
« Montre-lui ça… montre-la à Jacopo… Giustiniani… » Scarabello désigna le sceau accroché à la chaîne. C’est comme ça qu’il s’appelle… mais ne dis son nom à personne… tu dois… » Il ferma un peu les yeux, comme s’il cherchait le mot juste. « Tu dois… le protéger…
— D’accord », dit Mercurio. Il baissa les yeux sur le sceau en or, orné d’une cornaline sur laquelle était gravé un aigle à deux têtes aux ailes déployées.
« Si je meurs avant… le sceau servira à lui faire croire pendant quelque temps que je suis encore vivant…
— Tu vas pas mourir.
— On meurt tous… un jour ou l’autre. »
Mercurio quitta Mestre, un poids sur le cœur. Tout reposait désormais sur lui. Il fallait qu’il y arrive, qu’il sauve Giuditta.
Il se fit comme d’habitude déposer par Tonio et Berto sur la riva di Santa Giustina, au croisement avec le rio di Fontego. Personne ne devait connaître l’existence de la caraque, surtout maintenant.
Alors qu’il marchait d’un pas vif sur la fondamenta, il entendit un roulement de tambour sur le campo voisin. Il y vit une petite foule qui se rassemblait autour d’un crieur public.
« Dimanche, jour du Seigneur, par la volonté de notre patriarche Antonio II Contarini, déclamait l’homme d’une voix de stentor, sur la Piazzetta de Saint-Marc près du quai du palais des Doges, en présence des autorités de notre Sérénissime République de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations portées contre Giuditta da Negroponte, sorcière et juive. »
La foule applaudit.
Mercurio comprit qu’il restait peu de temps. Le bûcher se préparait.
Les autres avaient peut-être raison. Giuditta était fichue. Mais Mercurio ne pouvait ni ne voulait abdiquer.
Il atteignit le squero de Zuan dell’Olmo. Il retenait son souffle, en tournant au coin. Il cria : « Où t’es, vieux ? »
Mosè l’accueillit en aboyant de joie.
« Tu ne l’as pas coulée ! dit-il à Zuan quand celui-ci apparut.
— Non, mon gars. Et je ne veux plus de ton argent. Je ne te le vends plus, mon bateau. Je n’ai que faire de tes pièces d’or, je préfère rester ici pourrir avec lui… »
Mercurio éclata de rire et l’étreignit avec un excès d’enthousiasme. Les choses commençaient peut-être à tourner comme il fallait. « Je t’adore, Zuan !
— Diable, qu’est-ce que tu fais, mon gars ? dit le vieil homme, gêné et agacé par ces embrassades dont il voulait se dégager.
— Tu ne dois pas le couler. Tu dois le réparer.
— T’es vraiment con, mon garçon, fit Zuan en pointant le doigt vers lui. Je l’ai compris tout de suite, que t’étais con.
— Il faut que tu le remettes en état. Et vite.
— Comment ça, vite ? Et avec quel argent ?
— Une semaine…
— Une semaine ? Tu vois bien que t’es c…
— Une semaine », le coupa Mercurio. Il avait le regard déterminé. Il serra sa main sur l’épaule osseuse du vieil homme. « C’est une question de vie ou de mort. »
Zuan devint attentif.
« Une fois, j’étais à l’Arsenal. En une journée ils ont construit un vaisseau à partir de rien », fit Mercurio. Il désigna le bateau. « Dans une semaine, la caraque doit être à flot. Et pour l’argent, ne t’en fais pas. »
Zuan hochait la tête pendant que Mosè aboyait, tout excité. « Tais-toi, couillon ! », lui dit le vieux. Mosè aboya encore plus fort, en remuant la queue.
« Et préparez-vous à partir. Tous les deux », dit Mercurio en montrant le chien.
« Je le disais bien que t’étais con. Un con intégral… » Il agita les bras en l’air. « Il faut un équipage pour gouverner un vaisseau, tu y as jamais pensé ?
— Alors trouves-en un ! Moi, j’ai deux bonevoglie, ça pourra aller ?
— Il faut au moins vingt hommes, putain !
— Donc il ne t’en reste plus que dix-huit à trouver, mon vieux. » Il le fixa.
« Je ne plaisante pas. Tu dois me croire. »
Zuan leva les mains en signe de renoncement. Dans ses yeux, une lueur de gaieté.
Mercurio le saisit aux épaules. « Regarde-moi », lui dit-il sérieusement.
Mosè jappa puis s’assit, bien sage.
« J’ai besoin de toi, mon vieux. Ne me trahis pas.
— Non… », murmura Zuan. Et tandis que Mercurio disparaissait rapidement, il essuya une larme d’émotion et tenta de donner un coup de pied à Mosè qui l’esquiva et se mit à sautiller autour de lui, tout content. « Grand couillon, tu peux bien rire de ce pauvre vieil imbécile ! Cette fois, on va bien voir comment tu tiens la mer… »
Au loin résonnaient les tambours de l’Inquisition.
80
La piazza San Marco était envahie de lumière. Un soleil impitoyable, féroce. Les gens marchaient, haletant sous la chaleur, à l’ombre des arcades des Paratie Nuove qu’on venait de reconstruire.
L’été s’était abattu sur Venise comme une maladie. L’air était irrespirable, le ciel gris pâle était bas, d’une luminescence indéfinissable, surnaturelle. Les petits canaux étaient déjà à sec. La boue emprisonnait les poissons-chats, et là où elle était sèche, on voyait les traces laissées par les rats. L’eau immobile sentait plus que jamais la pourriture. Les excréments, liquides et solides, humains et animaux, fermentaient vite, courtisés par des volées de mouches. Les cadavres de pigeons, de rongeurs, de mouettes, de chats et même de chevaux se décomposaient rapidement, laissant voir à ciel ouvert les larves qui y grouillaient.
Benedetta était en nage mais marchait d’un bon pas. Elle avait dans une main un mouchoir brodé de précieuse dentelle de Burano, et dans l’autre un laissez-passer que bien peu, en cette période, auraient pu obtenir.