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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Tout en marchant parmi les gens, elle regarda derrière elle. Elle avait l’impression qu’on la suivait. Depuis qu’elle était sortie du palais Contarini, il lui semblait avoir entendu des pas, dans les calli désertes, qui se calquaient sur les siens, s’arrêtant en même temps qu’elle. Peut-être le prince avait-il collé un serviteur à ses basques. C’était dans sa nature de vouloir tout contrôler. Ces derniers jours, d’ailleurs, il lui avait demandé plusieurs fois où elle était allée. Peut-être le serviteur qui l’avait amenée à Mestre avait-il parlé. Une heure plus tôt, elle était donc sortie seule, sans demander à un domestique de l’accompagner. Et pour se rendre à Saint-Marc, elle avait suivi un trajet plein de détours.

De nouveau, elle se retourna brusquement. Mais ne vit personne.

Sortant des Paratie Nuove, elle traversa la place en longeant la basilique jusqu’au campanile, au pied duquel étaient installées des boutiques de marchands de bois. Devant la dernière boutique, une équipe d’hommes empilait des bûches. Benedetta était arrivée au Palais des Doges. Elle sentit monter son excitation, en même temps qu’une sensation d’insécurité et d’énervement, sans doute à cause de cette chaleur exceptionnelle.

Elle s’arrêta à l’ombre de l’avant-toit d’une boutique. Par terre, un tapis de copeaux de bois ; dans l’air l’odeur de la résine fraîche. Benedetta essuya son front avec son mouchoir. Puis elle tamponna son décolleté et alla jusqu’à ses aisselles, sous sa robe. Elle respira à fond. S’imposa de se calmer. Détendit ses traits en cherchant à se donner un air détaché et, quand elle se sentit prête, reprit sa marche.

Les mouettes, dans le ciel, lançaient des rires aigus et se massaient sur les pilotis du quai sur le Grand Canal.

Benedetta remarqua que les deux gardes du Palais des Doges s’étaient tournés vers elle. Elle sentit la sueur couler le long de son dos et entre ses jambes. Elle ne ralentit pas et ne baissa pas les yeux. Quand elle fut devant eux, sans un mot, d’un geste altier et sans emphase, comme une pratique à laquelle son rang l’avait habituée, elle leur remit le laissez-passer.

Le garde le plus ancien brisa le sceau et lut. Le document était signé par le Saint, l’Inquisitor, et contresigné par le prince Rinaldo Contarini. L’homme s’inclina légèrement devant Benedetta, jeta un regard alentour et lui demanda, étonné : « Vous n’avez pas de serviteurs ? »

Elle le fixa d’un regard glacial et répondit : « Je préfère ne pas donner de relief à cette visite ».

Le garde s’inclina de nouveau, puis s’adressa à son collègue : « Accompagne sa Seigneurie auprès de la Juive ».

L’autre s’inclina à son tour et se dirigea vers la loggia des prisonniers.

Benedetta se retourna vers les arcades. La sensation d’être suivie ne l’avait pas quittée. Mais là encore elle ne vit personne de suspect.

Elle rejoignit le garde qui l’attendait à l’entrée des prisons.

Quand elle pénétra dans les boyaux sombres et humides, elle sentit sa sueur se glacer. Elle frissonna. Ils passèrent devant les cellules communes, d’où arrivaient des gémissements et des prières, et d’où provenaient des odeurs pestilentielles. Ils dépassèrent un couloir ouvrant sur des cellules individuelles et arrivèrent au fond, devant une grande porte ancienne en noyer renforcée de traverses de fer forgé. Le garde fit signe à un de ses collègues qui avait un gros trousseau de clés à la ceinture.

Enfin la porte s’ouvrit.

« Restez dehors, dit Benedetta.

— À vos ordres, votre Seigneurie », répondit aussitôt le garde en lui tendant une lampe à huile. Faites attention, le sol est sûrement glissant. Les prisonniers se pissent dessus. »

L’autre garde renifla à l’entrée de la cellule et rit. Puis il s’écarta.

Benedetta prit la lampe et l’éleva devant elle. L’obscurité était impénétrable. L’odeur forte. Mais pas une odeur d’urine. Elle se dit que c’était l’odeur de la peur. Et se rendit compte qu’elle était impressionnée de franchir ce seuil.

« Elle est… attachée ? demanda-t-elle.

— Elle ne peut rien vous faire, votre Seigneurie. Soyez tranquille », répondit le gardien de la prison.

Benedetta prit une longue inspiration et entra.

Derrière elle, les deux soldats ricanèrent.

La lampe répandait autour d’elle un faible halo, n’éclairant qu’à quelques pas. Benedetta vit que le sol était fait de grosses dalles de pierre grossièrement travaillées, polies par le temps. Les murs étaient de briques rouges, avec un plafond voûté et de grosses poutres traversières. Une première série de poutres courait parallèlement au sol à quelques pieds de hauteur, et une seconde série à moins d’une perche. Sur les poutres étaient fixés de gros anneaux, des chaînes, des jougs.

Benedetta avança doucement. L’odeur de saleté et d’humeurs corporelles augmentait. Quand, baissant la lampe à la hauteur de ses genoux, elle vit soudain se matérialiser devant elle le visage de Giuditta, elle fit un bond en arrière, effrayée. Reprenant le contrôle de sa respiration, elle continua de s’approcher.

Giuditta cligna des paupières, comme si cette faible lueur l’aveuglait. Elle tourna la tête.

Benedetta s’approcha plus près. Elle la regarda dans les yeux, sans parler, attendant que l’autre la reconnaisse. Puis son regard descendit le long du corps de Giuditta. Elle était recroquevillée sur le sol, et portait une petite robe sale et chiffonnée. À mesure que la lueur de la lampe poursuivait son exploration, Giuditta se pelotonnait contre le mur. En bougeant, elle laissa apparaître un genou écorché. Benedetta vit que ses chevilles étaient emprisonnées dans deux gros anneaux rouillés. Un cercle de fer, avec une chaîne courte, était passé autour de sa taille, l’obligeant à rester assise sur le sol. Ses poignets aussi étaient enchaînés et meurtris. Son visage était sale. Elle avait un regard d’animal en cage.

Depuis trois jours, elle vivait dans cette obscurité ; il ne semblait pas y avoir de fenêtre. L’air était froid, humide et vicié. Pourtant Giuditta restait belle, pensa Benedetta avec un frisson de colère. Elle la haït de toute son âme, plus qu’elle ne la haïssait déjà, parce que même la prison ne l’avait pas vaincue. Ou pas totalement. Elle restait une digne rivale.

« Bonjour, sorcière », dit-elle.

Giuditta soutint son regard. Elle avait les yeux rougis, les joues creusées, les cheveux collés, sales, et les lèvres gercées. « Tu ne me fais… pas peur », dit-elle d’une voix rauque.

Benedetta approcha la lumière de son visage. « Je n’ai pas besoin de te faire peur. » Puis, d’un mouvement circulaire, elle éclaira la cellule. « Non, je n’en ai plus besoin. » Elle rit. Tendit la main, comme si elle allait lui faire une caresse.

Giuditta détourna son visage.

« C’est bon de te voir ainsi, murmura Benedetta.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Qu’est-ce que je pourrais vouloir de plus ? », dit Benedetta en souriant. Elle fit une longue pause, maintenant la lampe devant ses yeux. Oui, Giuditta était encore belle. « Je veux te voir mourir ! », dit-elle avec fureur.

Giuditta, en dépit de tous ses efforts, sentit la terreur lui planter ses griffes dans le ventre. « Pourquoi ? », dit-elle tout bas.

Benedetta la regarda sans répondre. Puis elle lui cracha à la figure, se releva et alla jusqu’à la porte de la cellule. Elle s’arrêta. « Je vais retrouver Mercurio, annonça-t-elle en cherchant le ton le plus léger possible, comme si elle parlait à une amie. Je le console. » Elle revint en arrière. « Et lui, il se laisse volontiers consoler par moi. » Elle resta debout devant Giuditta. « Je ne peux pas le saluer de ta part, tu le comprends, n’est-ce pas ? » Elle se baissa, éclairant de nouveau le visage de son ennemie, et vit qu’elle pleurait. Elle soupira, comme sous l’empire du plaisir, et s’en alla sans plus s’attarder.

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