Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Aussitôt sur la place, elle fut frappée par la violence du soleil. Elle avait presque oublié cette chaleur et cette lumière qui se reflétaient sur l’eau de la lagune en une myriade de petits pavés lumineux constamment en mouvement. Elle laissa l’air chaud emplir ses poumons puis, revigorée, se dirigea vers les fondamenta à côté du quai du palais des Doges.
Elle fit signe à un gondolier et monta dans sa barque.
Tandis qu’elle s’éloignait dans l’embouchure du Grand Canal, elle se retourna encore pour voir si elle était suivie. Elle ne remarqua personne. Alors elle regarda les autres barques et les gondoles. Mais il y en avait des dizaines qui allaient dans toutes les directions.
Elle entendit sur sa gauche un roulement de tambour. Se tourna vers la Punta da Màr, la mince bande de terre qui séparait le Grand Canal du canal de la Giudecca, où elle vit un groupe de va-nu-pieds qui suivait un crieur public.
« Dimanche, jour du Seigneur, par la volonté de notre patriarche Antonio II Contarini, sur la Piazzetta de Saint-Marc près du palais des Doges, en présence des autorités de notre Sérénissime République de Venise, la Sainte Inquisition Romaine donnera publiquement lecture et compte-rendu des accusations portées contre Giuditta da Negroponte, sorcière et juive. »
« Plus que deux jours, murmura Benedetta.
— Comment, votre Seigneurie ? », lui demanda le gondolier.
Elle le regarda avec un sourire angélique. « Emmène-moi à Mestre, mon brave. »
Benedetta le guida jusqu’à l’étroit canal d’irrigation qui passait devant la maison d’Anna del Mercato. Elle débarqua, lui ordonnant de l’attendre. « Je ne resterai pas longtemps », dit-elle en s’éloignant.
Tandis qu’elle marchait vers la maison, toujours avec cette désagréable sensation d’être suivie, elle se retourna vivement. Elle ne vit rien, sinon un bouquet de roseaux qui bougeaient, contrairement aux autres, immobiles dans la chaleur. À une dizaine de pas derrière sa gondole.
“Arrête de t’inquiéter, se dit-elle, tu as gagné.”
Elle regarda de nouveau vers les roseaux. Ils ne bougeaient plus. Un courant d’air, pensa-t-elle.
Elle arriva devant la maison. Frappa.
Une petite fille vint lui ouvrir. « Tu es malade ? », lui demanda-t-elle. Et sans attendre la réponse lui désigna la salle derrière la maison. « Va là-bas, c’est là qu’est l’hôpital.
— Malade toi-même, oiseau de mauvais augure, lui répondit Benedetta avec fougue, sentant son sang se glacer malgré la grande chaleur.
— Qui est là ? », lança une voix à l’intérieur, avant que n’apparaisse Anna del Mercato. « Ah, c’est toi », fit-elle sans enthousiasme. Elle se tourna vers la petite fille. « Vas-y, Lidia. Ta maman te cherchait pour étendre les pansements à sécher. »
Lidia regarda Benedetta et s’éloigna à petits pas rapides.
Anna, elle, fixait Benedetta mais son regard n’avait rien de sa chaleur habituelle.
« Tu ne m’aimes pas, hein ? lui dit Benedetta d’un ton de défi.
— Pourquoi tu le demandes, puisque tu le sais ?
— Qu’est-ce que je t’ai fait ?
— À moi, rien.
— Alors laisse-moi tranquille. Occupe-toi de tes affaires.
— Mercurio fait partie de mes affaires, dit Anna, sérieuse.
— Ah, c’est vrai que tu es sa petite maman, sa mammina », ironisa Benedetta.
Anna ne répondit pas et continua de la fixer.
« Eh bien, il se trouve que je lui plais, à Mercurio.
— Tu ne plairais même pas à un serpent venimeux, répondit Anna.
— Benedetta, quelle surprise ! », s’exclama alors Mercurio qui, venant de l’hôpital, arrivait dans son dos. Il vit le regard tendu d’Anna. « Que se passe-t-il ?
— Rien, répondit celle-ci.
— Il fait une chaleur insupportable. Accompagne-moi à l’abreuvoir, je dois me rafraîchir », dit Mercurio à Benedetta.
Tandis qu’ils s’éloignaient, Benedetta toisa Anna, avec un sourire mauvais. « Va te faire foutre, mammina », lui dit-elle.
Mercurio, torse nu, se lavait. « Tu as entendu parler du procès ? », lui demanda-t-il. Il avait un regard inquiet.
« Quel procès ?
— Celui de Giuditta.
— Ah… Giuditta ? » Et tandis qu’elle prononçait son nom, elle se sentit presque faiblir. Elle n’arrivait pas à ôter de son esprit l’image de cette maudite Juive, belle même en prison. Elle essaya de sourire pour ne pas laisser affleurer toute sa haine, et l’incertitude qu’elle avait dans le cœur.
Mercurio était certain que Benedetta était parfaitement au courant du procès, comme tous les Vénitiens. Pourquoi avait-elle fait semblant de ne pas comprendre ? « Oui, Giuditta », dit-elle.
Elle soupira. « Pauvre petite. Quelle affreuse situation. » Puis elle observa Mercurio. L’eau scintillait sur sa peau. Il était magnifique. « J’ai acheté une de ses robes, moi aussi… tu sais, celles qu’on dit ensorcelées.
— Et elles le sont ? demanda-t-il, attentif maintenant à ses réactions.
— Tu crois à ces bêtises ? dit Benedetta en riant.
— Et toi ? »
Benedetta serra les lèvres, comme si elle réfléchissait. « Pourquoi parlons-nous d’elle ? Ce n’est pas bon pour toi, tu ne crois pas ? Tu devrais faire une croix dessus, comme tu m’as dit que tu voulais le faire.
— Oui, tu as raison, acquiesça Mercurio.
— Tu y penses beaucoup ? », demanda-t-elle, une pointe douloureuse au cœur. Et son visage se contracta en une grimace.
Elle est en colère, pensa Mercurio.
« Elle n’en vaut pas la peine, dit Benedetta d’une voix rauque pleine de fiel. Tu as vu comment elle s’est comportée avec toi ? Ce n’est peut-être pas une sorcière, mais en tous cas c’est une… » Elle se retint à temps. « Crois-moi, elle n’en vaut pas la peine. Ne pense plus à elle.
— Oui… tu as raison », répondit Mercurio. Il était soudain sur la défensive. « Difficile de ne pas y penser, quand même. Il y a des crieurs publics partout pour annoncer le procès. Même à Mestre.
— Tu n’as qu’à te boucher les oreilles », dit Benedetta en riant.
Il la regarda. Feignit de sourire. « Tu vas mieux. Tu n’as plus ces cernes noirs.
— Je t’avais dit que c’était un malaise passager. Je suis plus jolie ?
— Oui… Et le Saint a quelque chose à voir là-dedans ?
— Avec le fait que je sois jolie ? plaisanta Benedetta.
— Avec le procès fait à Giuditta, dit Mercurio, sérieux.
— Le Saint déteste les Juifs, tu sais bien.
— Oui, je sais. Et il habite aussi chez toi…
— Quel rapport ? », demanda Benedetta, déconcertée.
Mercurio eut la sensation qu’elle avait quelque chose à cacher. « Il a été nommé Inquisitor, que je sache ?
— Ah oui ? Je ne sais pas, on ne se parle jamais… »
Mercurio la fixait en silence.
« Mais oui, c’est vrai, dit alors Benedetta. Maintenant que j’y pense… oui, je crois que oui… Tu veux que je lui en touche un mot ? dit-elle gaiement.
— Tu le ferais ? », lui demanda Mercurio d’un ton froid.