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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Giuditta… », dit Isacco.

Un garde le frappa dans le dos. Isacco eut une grimace de douleur.

Giuditta vit que le garde piétinait le bonnet jaune.

« Et toi, avance », lui répéta le commandant des gardes en la poussant de nouveau.

Giuditta fit de petits pas, rapides, aussi larges que les fers le lui permettaient.

Sur la fondamenta dei Ormesini, une foule plus grande s’était amassée, attirée par l’événement.

« Sorcière ! Sorcière ! », criaient les gens.

Giuditta se retourna. Isacco la suivait. Il courbait le dos. On aurait dit un vieillard. Il la regardait puis se tournait vers les autres, cherchant une aide qu’il ne trouverait pas.

« Justice est faite ! criait le Saint qui marchait devant eux, comme à la tête d’une procession, ses mains tendues vers la lumière. Justice est faite ! Gloire à toi, ô Seigneur !

— Sorcière ! Sorcière ! », criaient les gens, qui s’échauffaient de plus en plus.

Un jeune homme ramassa une pierre et la lança sur Giuditta.

Elle sentit une violente douleur au front, tomba de nouveau.

« Lève-toi », ordonna le commandant.

Giuditta se releva. Ses jambes ne la portaient plus. Quelque chose de chaud lui coula le long du front. Sa vue se brouilla.

« Sorcière ! Sorcière ! », continuait de hurler la foule.

Une autre pierre l’atteignit dans le dos. Puis une autre au menton.

« Ôte-toi de là ! », dit alors une voix forte et autoritaire.

Giuditta sentit quelqu’un la saisir par le bras et la soutenir.

« Ne vous mêlez pas de ça ! », ordonna le représentant de la loi.

Le capitaine Lanzafame porta la main à son épée qu’il dégaina.

Le commandant dégaina la sienne.

« Il était temps que tu te souviennes que tu es armé, lui dit Lanzafame sans relâcher sa prise sur Giuditta, qui avait du mal à rester debout.

— Tu as entendu ce qu’on t’a dit ? Ne te mêle pas de ça ! fit le commandant.

— Mon devoir est de m’occuper des Juifs, répondit Lanzafame. Et vu que tu ne sais pas t’occuper de tes prisonniers et que tu laisses la foule les lyncher sans autre forme de procès, c’est à toi de t’ôter de là !

— Au nom de la Sérénissime…, commença le représentant de la loi.

— Au nom de la Sérénissime ? le coupa le capitaine. S’il arrive quelque chose à cette jeune fille, si à cause de toi elle n’arrive pas vivante alors que ta mission est de l’escorter, je jure que je te coupe la tête après t’avoir dénoncé devant le doge en personne pour n’avoir pas fait ton devoir ! Au nom de la Sérénissime ! »

Le représentant de la loi regarda le commandant. Le commandant regarda les soldats de Lanzafame, qui les avaient encerclés, les mains sur la poignée de leurs armes. Il vit leurs cicatrices et comprit que c’étaient de vrais combattants.

« Protégez la prisonnière ! ordonna-t-il à ses gardes, qui se serrèrent autour de Giuditta.

— Tu vas y arriver ? », demanda Lanzafame à Giuditta.

Elle le regarda. Elle s’était juré le matin même qu’elle ne se laisserait plus dominer par la peur. Mais elle n’était pas préparée à cela. « Je suis bête », dit-elle tout bas, pensant qu’elle aurait dû s’échapper tout de suite avec Mercurio, que si elle l’avait fait, elle ne serait pas ici.

« Qu’est-ce que tu dis ? fit Lanzafame.

— Laisse-nous-la », dit le commandant des gardes.

Le capitaine se tourna vers ses hommes. Il ordonna : « En protection ».

Les soldats se répartirent autour des gardes. Deux fendirent la foule et se placèrent à l’avant. Deux autres restèrent derrière. Serravalle et quatre soldats se mirent sur les côtés. Ainsi, on aurait cru que Giuditta était prisonnière des gardes, lesquels étaient prisonniers des hommes de Lanzafame.

« Soldats de Satan ! », hurla le Saint.

Lanzafame le fixa sans répondre. Puis, passant à côté du jeune homme qui avait lancé la première pierre, il le frappa au visage avec la garde de son épée sans même lui accorder un regard. Le garçon tomba à terre, évanoui, tandis qu’un filet de sang s’écoulait de son nez et de sa lèvre fendue.

La foule se calma. Mais ne cessa pas pour autant de suivre le cortège jusqu’à la piazza San Marco, où le nombre de gens se multiplia.

Ils se remirent à hurler : « Sorcière ! Sorcière ! »

Les soldats dégainèrent leurs épées et maintinrent la foule à bonne distance jusqu’à l’entrée des prisons du Palais des Doges.

« Vous ne pouvez pas pénétrer ici, dit le commandant à Lanzafame.

— Laisse son père lui dire au revoir », dit le capitaine.

Le commandant acquiesça. « Dépêche-toi », dit-il à Isacco.

Celui-ci rejoignit Giuditta. Il nettoya le sang sur son visage avec la manche de sa chemise. Il la regardait mais n’arrivait pas à parler.

« Allez, ça suffit, pousse-toi », ordonna le commandant des gardes, préoccupé par la foule qui le pressait.

Isacco ne bougea pas. « C’est ma faute, dit-il à Giuditta en se frappant la poitrine. C’est ma faute, à moi qui t’ai amenée ici.

— Ça suffit, j’ai dit », reprit le commandant.

Lanzafame prit Isacco par le bras, doucement, et le docteur commença à reculer, sans quitter sa fille des yeux.

Alors Giuditta, presque à bout de souffle, lui dit : « Mercurio… »

Isacco la fixait.

« Dis-le à Mercurio », murmura Giuditta.

Puis les gardes se saisirent d’elle et la poussèrent vers l’escalier qui menait aux prisons du doge.

« Gloire à Jésus-Christ, notre Sauveur ! hurla le Saint en regardant la foule. Justice est faite !

— Justice est faite ! », reprit la foule en écho.

77

« Non », dit Mercurio dans un filet de voix.

Isacco le regarda sans comprendre. Il avait le visage marqué par la souffrance et la préoccupation. Ses fortes épaules s’étaient courbées, écrasées par un poids qu’elles ne pouvaient supporter. Ses yeux étaient comme éteints, voilés.

« Non ? », demanda Isacco.

Mercurio ne dit rien.

Ils étaient là, dans cette étable qui ressemblait de plus en plus à un hôpital, à se regarder dans les yeux avec le même effroi.

Les prostituées se déplaçaient doucement, tête basse. Nul ne disait mot.

« Elle a seulement dit : “Dis-le à Mercurio”. Rien d’autre… »

Mercurio acquiesça, presque effrayé. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Pourquoi Giuditta voulait-elle qu’il le sache ? Elle avait une autre vie, elle avait choisi de le laisser en dehors, de le jeter pardessus bord. Alors, pourquoi vouloir maintenant qu’il le sache ? Il commença à se sentir agité. S’aperçut que le rythme de sa respiration s’accélérait.

« C’est moi qui l’ai enfermée dans cette prison… continua Isacco. C’est moi qui l’ai emmenée à Venise… »

Mercurio le regarda, comme s’il prenait conscience maintenant seulement de sa présence. Il sentait une fureur inconnue l’agiter. Il était en colère contre Giuditta, qui l’avait exclu de sa vie et le réclamait maintenant avec une telle violence. « Je n’ai pas assez de force pour deux, docteur. »

Isacco baissa la tête. Il se tassa plus encore.

« Et merde ! s’exclama Mercurio. Arrêtez, docteur !

— Que se passe-t-il ? intervint Lanzafame.

— Vous êtes son ami, capitaine ? dit Mercurio, le visage rouge, troublé par sa propre réaction mais incapable de se dominer. Alors c’est à vous de le consoler ! Cet homme a passé son temps à me foutre des coups de pied au cul et maintenant il voudrait que je… que je… »

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