Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Lanzafame le poussa brusquement. « Va-t-en. Il ne veut rien de toi, couillon. » Il prit Isacco par le bras. « Viens, allons-nous-en.
— Où ? demanda le docteur.
— J’en sais rien. Prendre un peu l’air, viens…
— Oui, allez-vous-en. Je m’en fiche de ces conneries », fit Mercurio, l’air sombre. Il serra les poings, grinça des dents. Se mordit les lèvres.
Alors Lanzafame lâcha le bras d’Isacco, se jeta sur Mercurio et le plaqua contre le mur. « Pleure, mon gars ! cria-t-il. Pleure donc, foutredieu ! » Il le regarda longuement puis le lâcha. Il prit de nouveau Isacco sous le bras et lui dit tout bas, avec plus de douceur : « Pleure donc toi aussi, vieil imbécile ».
Isacco le suivit docilement vers l’entrée de l’ancienne étable.
« Il a raison… », dit Scarabello de son lit.
Mercurio se retourna, le visage contracté par une grimace qui lui déformait les traits ; il poussa un cri guttural, comme un râle, qui lui racla la gorge. Il secoua la tête avec violence et cria : « Non !
— Baisse les armes… » La voix de Scarabello était épuisée par la maladie.
Mercurio serra encore plus fort les poings et les dents. Puis il se sauva dehors, sans un mot. Il courut dans la campagne, jusqu’à sentir son cœur prêt à exploser. Alors il se laissa tomber, le visage dans l’herbe qui commençait à blondir, les doigts plantés dans la terre sèche qui pénétrait sous ses ongles. Il resta ainsi, le dos brûlant au soleil. Immobile, incapable de verser une seule larme.
« Dis-le à Mercurio… », murmura-t-il après un temps qu’il n’aurait pas su mesurer, un temps pendant lequel le monde avait cessé d’exister. Il releva la tête. La lumière l’éblouit. « Pourquoi ? », hurla-t-il au ciel.
Il se remit debout et rentra. Il vit Isacco et Lanzafame près de l’abreuvoir. Le docteur était assis sur une pierre, plié en deux par la douleur et le sentiment de culpabilité. Il pleurait. Le capitaine était à côté de lui et regardait le soleil, les bras croisés.
Mercurio ralentit. Il sentit la peur et la colère s’agiter en lui. Mais aussi une sorte d’espoir.
« Pourquoi ? », dit-il tout bas.
Il repensa au jour où Giuditta lui avait dit que c’était fini. Se rappela qu’il l’avait suivie, comme un chien perdu, et l’avait vue embrasser Joseph, le garçon que son père lui avait collé aux basques pour la protéger. De lui.
Il se tourna vers Isacco et un élan de haine l’envahit. “C’est ta faute”, pensa-t-il.
Rien n’avait de sens. Mais il devait trouver une réponse à la seule question qui l’intéressait.
« Pourquoi ? », dit-il encore tandis qu’il courait vers le quai au poisson. Il se le répétait encore alors que Tonio et Berto souquaient rapidement pour l’emmener à Venise, au pont de Cannaregio.
Il descendit d’un bond et porta sa main à la poche où il gardait son couteau. Il rejoignit le campo del Ghetto, où il attendit. Il était prêt à tout, mais avant, il fallait qu’il sache.
Dans sa tête, il entendait “Dis-le à Mercurio”. Il lui semblait entendre la voix de Giuditta. “Dis-le à Mercurio…”
Enfin apparut Joseph, qu’il avait attendu avec une tension croissante.
Il marchait d’un pas balancé. Mercurio ne se le rappelait pas aussi costaud. Mais il n’avait pas peur. Rien, à ce moment-là, ne pouvait lui faire peur.
Il le suivit jusqu’à ce qu’ils se retrouvent dans une calle étroite et sombre. Là, il lui sauta dessus, le couteau à la main, et le pointa sous sa gorge. « Tu me reconnais, salaud ? », lui souffla-t-il au visage.
Joseph acquiesça tout doucement.
« Qu’est-ce qu’il y a entre Giuditta et toi ? », lui demanda Mercurio en poussant la pointe du couteau contre son menton. Et il ne pouvait pas détacher ses yeux de ces lèvres qui avaient embrassé Giuditta. « Réponds, espèce de merde !
— Tu me fais mal, dit Joseph.
— Tu veux sentir ce que ça fait d’avoir mal pour de bon ? » Mercurio, transporté par la rage, enfonça un peu la pointe de sa lame. « Si tu ne réponds pas, je vais te le faire ressortir par les yeux, t’as compris ? »
Joseph souffla un oui. Et à peine Mercurio eut-il relâché la pression du couteau que Joseph, avec une agilité surprenante pour une telle masse, se dégagea de la prise et renversa la situation : il plaqua violemment Mercurio au mur, lui tordit le poignet, faisant tomber le couteau, puis l’immobilisa en lui bloquant le cou. « Je suis peut-être un imbécile. Mais je suis fort et je sais me servir de ma force, dit-il sans colère. La seule chose que je sache bien faire, c’est me battre. »
Mercurio le regardait, plein de rancune.
« Entre Giuditta et moi, il n’y a rien.
— Pourquoi… pourquoi tu l’as embrassée ? dit Mercurio, qui avait du mal à parler.
— Je ne sais pas, répondit Joseph en rougissant. Elle m’a demandé de le faire et je l’ai fait. Je n’ai pas bien l’habitude des femmes, je suis gêné avec elles… » Il regarda Mercurio de son regard bovin. « Maintenant, je vais te lâcher. Fais pas de connerie. »
Mercurio acquiesça doucement.
Joseph relâcha sa prise et fit un pas en arrière.
Mercurio se sentait les jambes molles. Elles le portaient à peine. Dans sa tête, une grande confusion.
« Je suis désolé, dit Joseph.
— Va te faire foutre, gros lard », maugréa Mercurio en s’éloignant.
Quand il arriva au pont après le sotoportego del Ghetto, sur le canal de Cannaregio, ses genoux cédèrent. Il s’agrippa à la balustrade en bois.
« Tu ne te sens pas bien, mon garçon ? », lui demanda une vieille servante qui rentrait du marché, les bras chargés de courses.
Mercurio la fixa d’un regard de haine.
La vieille femme baissa les yeux et poursuivit en hâte avec son chargement.
Mercurio se rendit compte qu’à mesure que dans son cœur naissait une faible espérance à laquelle il ne voulait pas encore donner de nom, une colère aveugle montait en lui. Et cette colère lui rendit sa force.
Il rebroussa chemin et courut vers Saint-Marc.
Il arriva hors d’haleine devant l’entrée des prisons du palais des Doges. Deux soldats gardaient la grille. Et derrière eux, cinq autres, dont leur commandant.
Sur la Piazzetta se tenait une foule de flâneurs. Tous parlaient de la sorcière.
« Je dois voir…, dit Mercurio en haletant, Giuditta da Negroponte… »
Le soldat le regarda distraitement. « Ôte-toi de là, dit-il.
— Je te dis que je dois la voir », dit Mercurio.
Le soldat se tourna vers lui. « Qui es-tu ?
— Je suis… Je suis…
— Tu n’es personne. Va-t-en », intervint le commandant des gardes en s’approchant.
Mercurio ne bougea pas. Il sentait un frémissement monter le long de son corps. Il déplaçait son poids d’une jambe sur l’autre, et en même temps tendait le cou vers la loggia du Palais des Doges. L’angoisse qui le dominait maintenant ne cessait de grandir.
« T’as compris, mon garçon ? Va-t-en, répéta le commandant.
— Giuditta ! se mit tout à coup à crier Mercurio. Giuditta, tu m’entends ?
— Mais qu’est-ce que tu crois faire ? », dit le commandant.
Quelques-uns des flâneurs regroupés sur la Piazzetta devant la basilique s’approchèrent, intrigués.