Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
Il épluchait, il coupait, il lavait, il pelait, il épépinait, il grattait, il éminçait, il hachait, il fourrait, il lardait, il évidait, il plumait, il ébouillantait, il fricassait, il gratinait, il nappait, il déglaçait, il compotait, il réduisait, il battait, il fouettait, il parsemait et…
Il parlait.
De tout, de n’importe quoi. De lui, parfois.
Elle écoutait, un œil sur les victuailles, l’autre sur le livre de recettes.
Ils se mettaient au travail.
C’est elle qui menait la danse…
Il disait que ça lui rappelait son enfance. La grande cuisine normande, les chaudrons en cuivre presque rouges, les casseroles accrochées aux murs, les vieux carreaux de céramique, les chapelets d’ail et d’oignons en guirlandes au-dessus des fenêtres, les petits rideaux en vichy bleu et blanc. Il était fils unique et se réfugiait dans les jupes de Marcelline, cuisinière et bonne à tout faire.
Becca choisissait les ustensiles, préparait les œufs et la farine, le beurre et le persil, les courgettes et les aubergines, les piments et la farine, débouchait une bouteille d’huile et décidait que c’était facile la cuisine, finalement, il n’y a que les Français pour en faire tout un plat. Il protestait, affirmait que, dans aucune autre langue au monde, il n’y a autant de mots pour célébrer l’art de la table, car ça s’appelle comme ça, ma chère Becca. Elle répondait blablabla rutabaga, il rétorquait sauce aurore, gribiche, ravigote, rémoulade, velouté, escabèche, elle lui clouait le bec avec un koulibiac, il n’y connaissait que couac…
Elle jubilait.
Elle apprenait des mots français compliqués en lisant son livre de cuisine.
Elle apprenait à lui parler en faisant roussir le beurre et dorer l’ail en chemise.
Chaque jour, ils se rapprochaient.
Chaque aveu portait le nom d’un plat.
Elle l’inscrivait sur le tableau noir d’Annie dans la cuisine.
Cela faisait comme une comptine.
Elle racontait son amour parti…
Qui revenait, la nuit.
Quand tout le monde dormait. Il ne voulait croiser personne.
Elle lui disait espèce d’abruti…
Il protestait :
— Vous ne l’appelez pas comme ça, Becca, vous êtes amoureuse de lui…
— Oh oui ! je l’ai aimé et je l’aime encore, elle répondait en se mordant le doigt. Mais il n’y a que moi qui le vois, la nuit… Comme Mrs Muir et son fantôme.
— Moi aussi, je suis un fantôme pour la femme que j’aime…
— Il ne tient qu’à vous de quitter votre robe blanche… Et si on faisait un gratin de chou-fleur, ce soir ? Avec une béchamel. Une sauce blanche sur un légume blanc avec du lait blanc et du fromage blanc, cela vous plairait ?
Il opinait.
Ils se mettaient à l’ouvrage sans interrompre les confidences.
— Un jour, j’irai à Paris… J’attends qu’elle m’appelle, qu’elle me dise qu’elle est sortie de son brouillard…
— Œufs brouillés, alors, pour accompagner cette plante potagère de la famille des crucifères…
— Vous avez bien retenu votre leçon, chère Becca…
— Retenez donc celle-ci, Philippe : ne perdez pas de temps. Le temps passe si vite… Il vous file entre les doigts. Parfois, ce n’est qu’une question de secondes et ces secondes, plus tard, peuvent devenir une éternité…
— Un jour, elle m’appellera et je sauterai dans l’Eurostar…
— Et ce jour-là, vous serez le plus heureux des amoureux…
— Vous avez été très amoureuse, Becca ? il osait demander en se mettant un sparadrap sur le doigt. Il avait haché si menu le persil pour la salade qu’il s’était fait une estafilade, il y avait du rouge partout sur le plan de travail.
— Oh oui ! je n’ai pas cessé de l’aimer une minute… Jusqu’à ce qu’il me quitte à ce croisement de Soho. Une ambulance a heurté sa moto, c’est ironique, n’est-ce pas ? Il est parti en trois temps. Le temps de me dire au revoir dans un grand sourire, le temps de mettre son casque et le temps de disparaître au coin de la rue. Un, deux, trois, un, deux, trois, c’était comme un pas de danse…
Elle dodelinait de la tête, arrondissait les bras au-dessus de la tête et cambrait les reins.
— Je ne l’ai jamais revu. Jamais…
— Même pas à l’hôpital ?
— Ce n’est pas moi qui l’ai identifié, je n’avais pas la force ; je voulais garder la belle image de l’homme vivant, bondissant, qui m’avait fait battre le cœur si longtemps. Il était mon maître et mon inspiration. Je dansais pour lui, pour illustrer ce qu’il avait en tête. Il me faisait bondir dans les airs, je ne redescendais jamais… Jusqu’à ce jour horrible où je me suis écrasée à terre…
— Et vous n’avez plus jamais dansé ?
— J’avais l’âge de quitter la scène. À quarante ans, on range les chaussons, on est vieille…
Elle détournait la tête, regardait par la fenêtre, souriait gravement.
— J’ai été vieille plusieurs fois dans ma vie…
Revenait vers lui, reprenait ses yeux dans les siens.
— On avait décidé qu’on ouvrirait un cours de danse. Il était chorégraphe, j’étais son étoile. On venait du monde entier voir ses créations. Je dansais au Royal Ballet, mon cher. Pourquoi croyez-vous que l’intendant de la reine m’ouvre la porte de son abri, la nuit ? Il se souvient, lui. Il m’a vue danser sur scène, il m’a applaudie…
Elle s’inclinait et faisait une révérence de danseuse en tutu en battant des cils.
— Nous avons eu de belles années, inventé de si beaux ballets ; il ne voulait pas qu’on danse, il voulait qu’on voie la musique danser… Il avait étudié la composition à Saint-Pétersbourg, il était russe, son père était un grand pianiste. Il détachait chaque mouvement comme une note de musique. Il aimait toutes les musiques, c’est ce qui faisait sa richesse… Il embrassait le monde entier. Il voulait, quand j’arrêterais de danser pour le Royal Ballet, ouvrir une école où il formerait des étoiles et des chorégraphes. Une sorte d’académie de danse… On avait trouvé l’argent, on avait trouvé un local dans Soho. Il partait signer le bail quand il a été renversé…
— Vous n’aviez pas d’enfants ?
— Ce fut mon autre grand malheur. J’ai perdu un petit garçon à la naissance… On a tellement pleuré ensemble… Il disait ne pleure pas, c’était un ange annonciateur, il a ouvert la voie pour qu’un autre arrive… Il levait les yeux au Ciel comme s’il priait. Il me disait douchka, ne pleure pas, ne pleure pas… Quand il est parti, je n’avais plus aucune raison de vivre ni de danser…
— Et vous avez sombré…
— Je suis redescendue sur terre. C’était l’enfer…
Elle souriait en versant le lait.
— On ne se voit pas sombrer. On se dit qu’on dort, que c’est un cauchemar… On cesse de payer le loyer, on oublie de déjeuner, de se coiffer, de s’endormir, de se réveiller, bientôt on n’a plus faim, on n’a plus soif, le corps flotte dans les habits, on est étonnée d’être toujours vivante. Les amis vous évitent. Quand vous avez des problèmes, les gens ont peur que ça s’attrape. C’est contagieux, le malheur… Ou alors c’est moi qui ai laissé tomber de peur de gêner…
Dans son regard passait le film usé de ces terribles années. Philippe devinait qu’elle se concentrait pour essayer de déchiffrer les images.
— Après, ça va très vite. Le téléphone ne sonne plus, on vous le coupe. Les mois passent. On se dit toujours que ça va bien finir par s’arrêter cette vie à laquelle on ne tient plus que par un fil… Elle ne s’arrête pas comme on croyait.