Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— Il en est sorti quand ? avait demandé Joséphine.
— Juin 1967 et il a été engagé aussitôt aux Charbonnages de France, sans doute pistonné par son père. Ce n’est pas un aventurier, votre homme ! Il suit les traces de son papa sans protester…
— Il devait être désespéré…
— Il n’a pas beaucoup fait parler de lui. Aucune appartenance à un parti politique, à une association ou à un syndicat. Il ne possède même pas une carte de bibliothèque ! Il est dégoûté de la vie ou quoi ?
— Le pauvre…, avait compati Joséphine.
— En 1973, lors d’une réunion d’anciens X, il rencontre Antoine Brenner, étoile montante de l’UDR. Très bel homme… Grand, sportif, élégant. Il apprécie les hommes séduisants, votre protégé. Je me trompe ?
Joséphine n’avait pas répondu.
— Ce dernier le remarque et les deux hommes se revoient. Ils travaillent ensemble sur différentes missions et semblent proches, même s’ils continuent à se vouvoyer et ne se reçoivent jamais en famille. Lorsque Antoine Brenner est nommé ministre de l’Environnement en 1993, il fait appel à notre homme pour être son chef de cabinet. M. Boisson passera au ministère deux années qui semblent heureuses. Il paraît tout à fait dévoué à Brenner. Puis en mai 1995, dans le nouveau gouvernement Juppé, Antoine Brenner est nommé ministre délégué, chargé des Affaires européennes ; il garde Paul Boisson à ses côtés. Ensuite, leurs chemins se séparent et M. Boisson est nommé… Et là, je vous prie de garder votre sérieux…
— Je reste de marbre…
— Directeur technique de la société Tarma, dont le siège est à Grenoble…
— Cela n’a rien de drôle !
— Spécialisée dans les transports par câbles pour les personnes et les matériaux…
— Toujours pas drôle !
— Je traduis : une société de remonte-pentes pour stations de sports d’hiver… M. Boisson est tout sauf un ambitieux ou un intrigant ! Passer des ors de la République à la ferraille des remontées mécaniques, ce n’est guère enivrant… et en aucun cas, une promotion.
— Cela ne m’étonne pas, c’est un sentimental…
— Justement, parlons-en de sa vie sentimentale…
— Sa femme s’appelle Geneviève, je suppose…
— Sa première femme. Il s’est marié à vingt-deux ans avec Geneviève Lusigny… Morte d’une leucémie, dix ans plus tard. Union restée sans enfants. Remarié à Alice Gaucher en 1978, sans profession, dont il a eu deux fils…
— Que je connais de vue…
— Rien d’autre à signaler. Morne vie, morne carrière, morne plaine, morne destin… Ce ne doit pas être non plus un voisin bruyant. Il n’y a même pas une plainte contre lui pour tapage nocturne ! Vous voulez que je vous dise, madame Cortès, votre Petit Jeune Homme a vécu intensément les trois mois de tournage du film Charade, ensuite il a hiberné… À dix-sept ans, il s’est retiré de la vie ! Je ne vois pas très bien comment vous allez faire un roman de tout ça…
— Parce que vous n’avez pas lu son carnet intime ni la vie de Cary Grant…
— En tout cas, je suis heureux de vous avoir aidée et si vous avez besoin d’autre chose, n’hésitez pas. Je serai toujours là…
Joséphine avait demandé les gouttes pour Du Guesclin, était remontée chez elle, avait ouvert le carnet noir. Sous les mots hésitants de Petit Jeune Homme, elle apercevait maintenant la nuque courbée, fragile de M. Boisson qui toussait dans son gant.
« Aujourd’hui, 18 janvier, c’est son anniversaire. Il a cinquante-neuf ans. Il y a eu une fête sur le plateau. Un gros gâteau avec vingt bougies. Vingt bougies ! Parce que, a lancé le producteur pour nous, Cary, vous êtes et vous serez toujours un jeune homme ! Il a remercié en faisant un petit discours très drôle. Il a commencé en disant qu’il avait atteint l’âge vénérable où ce n’est plus lui qui court après les femmes, mais les femmes qui lui courent après ! Et que c’était bien agréable… Tout le monde a ri. Il a ajouté qu’à presque soixante ans, il était toujours aussi niais et il se demandait vraiment comment il avait pu faire carrière ! Il avait récemment refusé le rôle de Rex Harrison dans My fair Lady, après celui de James Mason dans A star is born, de Gregory Peck dans Vacances romaines, de Humphrey Bogart dans Sabrina, de James Mason dans Lolita et je m’arrête là, il a conclu, sinon vous allez penser que je suis un terrible ringard ! Tout le monde a applaudi et protesté. Il avait encore mis l’assistance dans sa poche…
Depuis qu’il s’est confié à moi, il n’est plus le même. On dirait qu’il me fuit. Il me fait des signes de loin, mais s’arrange toujours pour ne pas être seul avec moi. Je me suis cassé la tête pour lui faire un cadeau… et je crois bien avoir fait le cadeau le plus stupide du monde. Je lui ai offert une écharpe. Une belle écharpe en cachemire qui vient de chez Charvet… Toutes mes économies y sont passées.
Une écharpe !
Pour un type qui habite Los Angeles !
Les gens de l’équipe ont eu un petit sourire narquois en apercevant mon cadeau.
Il m’a remercié, a replié l’écharpe dans sa boîte.
J’ai bafouillé une excuse. Il a souri et il a dit don’t worry, my boy ! Parfois, il fait frais à Hollywood… Et puis je la mettrai à Paris.
Il part bientôt, je le sais. Je l’ai vu sur son planning. Il ne lui reste plus que deux jours de tournage…
J’ai enfin réussi à l’approcher. Je devais avoir l’air sinistre parce qu’il a posé sa main sur la mienne et a dit :
— Tu as un problème, my boy ? Ça ne va pas ?
— Vous partez bientôt…
— Il ne faut pas être triste… Tu es triste, vraiment ?
— Pourquoi vous me le demandez ?
— Il ne faut pas, my boy… Je vais partir, je vais retrouver ma vie et toi, la tienne. C’est un sacré chemin que tu commences ! Mais regarde ce que tu me forces à faire ? À devenir sérieux ! Allons ! Allons !
J’ai senti mon cœur se tordre lentement.
— Vous allez vraiment partir, n’est-ce pas ?
Il a haussé un sourcil étonné comme il le fait à l’écran. J’ai eu l’impression qu’il jouait un rôle.
— Oui, je vais partir et tu vas rester… Et notre amitié demeurera un merveilleux souvenir… Pour toi et pour moi.
Je devais avoir l’air spécialement misérable et cela a dû l’irriter.
— Come on, smile !
— Je ne veux pas de souvenir, je n’ai pas l’âge des souvenirs… Je veux rester avec vous. Emmenez-moi avec vous ! Je serai votre secrétaire, je porterai vos valises, je conduirai votre voiture, je repasserai vos chemises, je ferai n’importe quoi pour vous… J’apprendrai, je n’ai que dix-sept ans, on apprend vite à mon âge.
— Allez, allez ! Ne dramatise pas… C’était une belle rencontre, un beau moment… Ne gâche pas tout.
J’ai entendu ces mots et c’était comme si je sautais dans le vide, que je tombais, tombais et cherchais un arbre, une racine où me rattraper, il va partir, il va partir et je vais rester. Et mon avenir ? Je ferai Polytechnique et je me marierai. Avec n’importe qui puisque maintenant ça m’est bien égal. Je garderai Geneviève, elle au moins, elle sait, elle a deviné, je pourrai respirer sur elle le parfum de mon amour défunt. Je pourrais lui raconter encore et encore quand j’étais avec lui, quand je parlais avec lui, quand je buvais du champagne avec lui, quand je regardais les toits de Paris avec lui… Je ferai Polytechnique et j’épouserai Geneviève. Puisqu’il part et qu’il n’en éprouve aucun chagrin, aucune déchirure.