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READ-E-BOOK » Современная русская и зарубежная проза » Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
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Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi

Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:

Hortense est à Londres et c'est toujours hyper compliqué entre elle et Gary.
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
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— Tu as l’adresse exacte ?

— Non. Pourquoi ?

— Pour savoir…

— C’est entre Amsterdam et Colombus…

— Un bon quartier ?

— Très bon. Il a deux arbres sous ses fenêtres.

Un type en skate glissa devant elles, pila net, les regarda manger leur bol de nouilles et lança eat the bankers[28] ! avant de repartir, furieux.

— Et quoi d’autre ?

— Un copain qui s’appelle Jérôme chez Brooks Brothers, une copine crochet X qui lui vend des petits pains au chocolat et une autre qui a des cheveux verts et bleus…

— Il couche avec elle ?

— Il dit pas.

Shirley parlait d’une voix morne en remuant ses nouilles au curry. Elle récitait les mails de son fils mot à mot. Hortense se demanda combien de fois elle les avait lus et si elle les avait appris par cœur.

— Il adore New York, c’est le printemps, des flocons de pollen tombent sur le parc, ça fait comme de la neige, les gens ont les yeux rouges, ils éternuent, ils pleurent, il y a des oiseaux qui chantent oui-oui-oui et il leur répond non-non-non parce que lui, il n’éternue pas, il ne pleure pas, il gambade. Il a plein de copains écureuils. Ils sont tristes le lundi parce que personne ne s’occupe d’eux…

— Les écureuils de Central Park sont tristes, le lundi ? s’étonna Hortense.

Shirley hocha la tête, les yeux dans le vague.

— C’est tout ? continua Hortense.

— Il joue du piano dans une arrière-boutique, il travaille l’après-midi dans une boulangerie, il gagne sa vie. En un mot, il est heureux…, dit-elle d’une voix sinistre.

Hortense pensa à une phrase de Balzac que leur répétait leur mère pour les faire rire : « Ah, dit le comte qui devint gai en voyant sa femme triste. » Shirley avait l’air triste de savoir son fils gai.

— Il parle de moi ? Il demande de mes nouvelles ?

— Non.

— Il doit coucher avec la frange verte et bleue. C’est pas grave, c’est parce que je suis loin…

C’était une règle non formulée. Ils ne se disaient jamais quand ils se reverraient ni même s’ils se reverraient. N’avouaient jamais qu’ils tenaient à l’autre. Qu’ils avaient envie de lui prendre la tête et de l’embrasser sur la bouche à lui faire mal. Par fierté. Ils étaient têtus. Ils se disaient au revoir à chaque fois avec un air désinvolte, un air de c’est pas grave si je te revois pas demain. Mais ils savaient. Ils savaient…

Alors la fille à la frange verte et bleue, elle n’avait pas d’importance. Elle s’en moquait.

Un petit homme rabougri passa devant elles. Il portait dans son dos un panneau publicitaire pour une crème contre les hémorroïdes. Hortense poussa Shirley du coude, mais Shirley ne sourit pas. Elle semblait emmurée dans un chagrin immense. Un chagrin qui l’enveloppait de murailles grises, l’empêchait de voir un petit homme écrasé par une publicité pour les trous du cul en feu. Hortense eut une envie furieuse de partir. Les lanières de ses sandales en satin rose lui cisaillaient les chevilles, elle n’aurait pas dû les garder pour arpenter le bitume. Elle balança ses jambes pour soulager ses chevilles.

— Maman m’a dit pour Gary. Quand il vous a trouvés, Oliver et toi…

— Oliver a été l’ultime épisode. Gary m’avait lâchée depuis longtemps… Il s’éloigne et je ne le supporte pas.

— Ça se voit, tu as l’air sinistre…

— Je suis comme Ariane dans le labyrinthe. J’ai perdu le fil…

— C’était Gary, le fil, hein ?

— Ben oui…

Shirley soupira, aspira une longue nouille jaune.

— C’est dangereux de n’avoir qu’un fil dans la vie, dit Hortense. Quand on le perd, on erre dans le labyrinthe…

— C’est exactement ça, j’erre dans le labyrinthe… Elle a fini comment Ariane ?

— « Mourûtes aux bords où vous fûtes laissée… » si mes souvenirs sont bons.

— C’est ce qu’il va m’arriver…

Hortense n’avait jamais vue Shirley dans cet état. Elle avait des cernes marron, le teint brouillé, les cheveux collés en épis miteux et sales.

— Je suis veuve, Hortense, veuve de mon fils…

— Quelle idée aussi de vouloir épouser son fils !

— On s’entendait si bien…

— Peut-être, mais ce n’est pas normal… Tu ferais mieux de continuer à t’envoyer en l’air avec Oliver. Ça te ferait du bien. Tu sais, c’est pas un crime d’avoir une vie sexuelle en dehors de son fils !

— Oh ! Oliver…

Shirley aspirait une seconde nouille jaune en haussant les épaules.

— Oliver, c’est encore un autre problème…

— Tu vois des problèmes, partout, Shirley ! D’après Gary, il a l’air plutôt bien, cet homme.

— Je sais… C’est juste que…

Elle soupira encore. Aspira une troisième nouille jaune. Hortense avait envie de l’attraper par les épaules et de la secouer.

— Tu comptes les manger une à une tes nouilles ?

— Je voudrais connaître mon secret…

— Pourquoi tu tournes pas rond ?

Shirley ne répondit pas.

— Je voudrais connaître mon secret…, elle répéta, obstinée.

— Tu devrais faire un truc à tes cheveux, ils sont tout tristes…

— Y a pas que mes cheveux…

— Mais secoue-toi, Shirley ! C’est pas possible, tu files le bourdon…

— J’ai plus envie, j’ai plus envie de rien…

— Alors saute dans la Tamise !

— J’y songe…

— Bon, je te laisse. Salut ! J’aime pas les gens déprimés. En plus, c’est contagieux, il paraît…

Shirley parut à peine l’entendre. Elle semblait perdue dans son labyrinthe, son bol de nouilles à la main.

Hortense se leva, déposa trois livres sur la table et l’abandonna à la terrasse du Wagamama, en train d’aspirer ses nouilles une à une.

Shirley la vit disparaître. Longue, mince, ondulante sur ses sandales hautes et roses. Donnant des coups de sac dans l’air pour écarter le badaud qui voudrait l’approcher. Le long bras de Gary vint entourer les épaules d’Hortense. La tignasse brune de Gary se pencha sur les cheveux ondulés d’Hortense. Tête contre tête, ils s’éloignaient. Elle revit la petite cuisine de Courbevoie où Gary et Hortense venaient lécher les plats quand elle faisait son gâteau au chocolat. Il y avait des petits voilages blancs étranglés à la taille, de la buée sur les vitres, une odeur de pâtisserie douce et rassurante, une sonate de Mozart à la radio. Ils s’asseyaient autour de la table, coude à coude, ils avaient dix ans, ils rentraient de l’école, elle leur nouait un torchon autour du cou, retroussait leurs manches et tendait à chacun un grand saladier rayé de chocolat noir fondu qu’ils nettoyaient avec leur langue, leurs doigts, leurs mains, se barbouillant de noir jusqu’au bord des yeux. Elle fondit en larmes. Des larmes brûlantes qui coulaient sur ses joues, qui coulaient dans le bol de nouilles jaunes, des larmes au goût du passé.

Ils avaient pris cette habitude étrange et délicieuse…

Certains soirs de la semaine.

Becca l’attendait dans la cuisine, sans tablier.

Philippe la rejoignait.

Il se passait la main dans les cheveux et demandait alors aujourd’hui, on fait quoi ?

Elle avait annoncé à Annie que désormais, elle se chargerait du repas du soir. Annie ferait la sieste, elle broderait de jolis napperons qu’on glisserait sous les assiettes et ça ferait des ronds de toutes les couleurs. Annie acquiesçait. Elle n’avait plus envie de cuire les aliments, l’après-midi. Ses jambes étaient lourdes, il fallait les reposer sur un petit tabouret.

Becca allait faire les courses, étalait les légumes, la viande, les poissons, les fromages, les cornichons, les fraises et les cerises sur la table. Ouvrait un livre de cuisine pour composer le menu. Rêvassait à mille combinaisons saugrenues. Un poulet aux fraises ? Un lapin aux rutabagas ? Une sole au caramel et au chocolat ? Et pourquoi pas ? La vie est triste parce qu’on la répète chaque jour. Il suffit de changer les ingrédients et elle chante. La clé tournait dans la porte de l’entrée, il criait hello ! hello ! ôtait ses chaussures à lacets, sa veste et sa cravate, enfilait un pull-over qu’il pouvait tacher, attrapait un long tablier.

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