Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi». Краткое содержание книги:
Mais dans le monde de la mode, elle se débrouille pour avancer.
Hortense n'a aucun scrupule, a un but, et y arrive systématiquement.
Et puis Gary est assez sexy avec sa musique et sa détermination.
Joséphine est à Paris.
Elle fait la bonne mère de famille, soutient son HDR, peine à se remettre à l'écriture...
Et a une vie sentimentale proche du néant.
Zoé, la petite dernière, grandit et s'épanouit tandis que Shirley, outre Manche, se sent vieille, inutile et refuse d'aimer.
Philippe et Alexandre sont aussi à Londres et méditent sur la vacuité de l'existence.
Marcel et Josiane cohabitent avec un surdoué, c'est pas évident mais assez marrant.
Et la méchante Henriette est maintenue en vie par son avarice et sa perversité.
— Laissez-moi deviner…
— Vous ne pouvez pas deviner, vous avez toujours été en sécurité… C’est quand on avance sans filet qu’on est menacé…
— Et moi, c’est le filet qui me paralyse…
— Parce que vous le voulez bien… Réfléchissez, Philippe. Le filet est en dehors de vous… Il ne tient qu’à vous de le rompre. Moi, j’étais ligotée de l’intérieur.
Il écartait les mains pour signifier qu’il ne comprenait pas très bien. Le chou-fleur cuisait dans l’eau bouillante. Elle le piquait d’un couteau pour savoir s’il était cuit.
Il insistait :
— Vous devez m’expliquer… Vous ne pouvez pas affirmer quelque chose d’aussi grave et vous en tirer par une pirouette…
— Venez avec moi…
Elle le prenait par la main, l’emmenait dans le salon.
Son regard se posait sur quatre lampes majestueuses montées sur des vases en dinanderie de Jean Dunand, remontait jusqu’aux tableaux accrochés aux murs. Un autoportrait de Van Dongen, une huile de Hans Hartung, un dessin au fusain de Jean-François Millet, une composition gris, rouge et vert de Poliakoff. Elle restait silencieuse. Il se laissait tomber dans un fauteuil et secouait la tête.
— Je ne comprends pas ce que vous essayez de me dire…
— J’ai beaucoup appris dans la rue. J’ai appris que de toutes petites choses pouvaient me rendre heureuse. L’abri chez l’intendant de la reine, une bonne soupe chaude, une couverture que je trouvais dans une poubelle…
— Ces objets que vous désignez en silence me rendent heureux aussi…
— Ces objets vous emmurent, ils vous empêchent de vivre. On ne peut plus bouger chez vous. Vous êtes cerné. C’est pour ça que vous faites ce cauchemar… Donnez et vous vous sentirez mieux…
— C’est toute ma vie ! protestait Philippe.
Chaque jour, elle pointait un nouvel objet, un tableau, un fauteuil, un dessin, une aquarelle, une pendule de forme tourmentée en bronze ciselé et chaque jour, elle disait d’une voix douce :
— C’est ce que vous croyez être votre vie et c’est ce qui vous étouffe… Commencez par vous débarrasser de ce fatras de meubles, de tableaux, d’œuvres d’art que vous entassez sans même les voir… il y a trop d’argent chez vous, Philippe, ce n’est pas bon !
— Vous le pensez vraiment ? il disait d’une petite voix qui résistait.
— Vous le savez déjà… Vous le savez depuis longtemps. J’écoute quand vous parlez, mais j’entends surtout ce que vous ne dites pas… et ce que vous ne dites pas est plus important que les mots que vous prononcez…
Ce jour-là, ils étaient retournés dans la cuisine. Elle avait nappé le chou-fleur cuit d’une sauce béchamel. Ils avaient fait rôtir un morceau de veau et des petits oignons blancs, débouché une bouteille de vin léger.
Annie, Dottie, Alexandre avaient applaudi. Ils accordaient des notes en s’essuyant la bouche avec la componction de savants gastronomes.
Il n’entendait pas. Il pensait aux propos de Becca.
Alors un beau jour de mai…
Il était entré dans la cuisine où Becca épluchait des fenouils pour les faire braiser, s’était placé derrière elle, face à la fenêtre au-dessus de l’évier. Elle ne s’était pas retournée, avait continué à trancher les fenouils en deux.
— Vous vous souvenez de ce que vous m’avez dit à propos de mes quatre lampes du salon ?
— Parfaitement…
— Vous le pensez toujours ?
— Avec une de ces lampes, on ferait déjeuner des dizaines d’affamés. Vous y verriez aussi bien avec trois !
— Elle est à vous. Je vous la donne… Faites-en ce que vous voulez.
Elle avait répondu avec une indulgence amusée :
— Vous savez bien que ça ne marche pas comme ça… Je ne vais pas me mettre au coin de la rue avec ma lampe et la débiter en repas et couvertures !
— Alors proposez-moi quelque chose et faisons-le ensemble… Je vous livre mes lampes et mes tableaux. Pas tous, mais suffisamment pour que vous puissiez en faire quelque chose…
— Vous parlez sérieusement ?
— J’ai bien réfléchi. Vous croyez que je ne m’ennuie pas dans ce bel appartement ? Vous croyez que je ne vois pas la misère au-dehors ? Vous pensez tant de mal de moi ?
— Oh non… Ça, pour sûr, non ! Je n’habiterais pas chez vous si je pensais que vous étiez un sale bonhomme…
— Alors faites-moi une proposition…
— Mais je n’ai rien de précis en tête. Je vous ai parlé comme ça, sans réfléchir…
— Réfléchissez…
Elle levait les yeux au ciel, s’essuyait les mains au torchon accroché à la barre du four, soupirait.
— Vous voulez quoi, exactement, Philippe ? Vous êtes déconcertant…
— Je recherche la paix. La paix de savoir que je vis en accord avec moi, que je sers à quelque chose, la paix de rendre heureux une personne ou deux, et la fierté de me dire que je mène une vie honorable… Vous pouvez m’aider, Becca.
Elle l’écoutait, sérieuse, grave. Ses yeux bleus étaient devenus noirs et fixes.
— Vous feriez cela ? Vous renonceriez à tout ce bazar ?
— Je crois que je suis prêt… Mais allez-y doucement, ne me brusquez pas…
Joséphine croisa M. Boisson à la pharmacie.
Il attendait dans la file des clients, les cils baissés sur de pâles joues blanches. Elle se tenait derrière lui. Du Guesclin patientait sur le trottoir ; il veillait sur le caddie. C’est pour toi que je vais faire la queue, pour ton oreille endolorie, alors tu attends sagement et tu ne gémis pas !
Elle tenait l’ordonnance du vétérinaire à la main quand elle avait remarqué la nuque de l’homme devant elle. Elle aimait détailler les nuques d’homme. Elle prétendait qu’on pouvait y lire l’âme de leur propriétaire. Cette nuque l’avait émue. On aurait dit une nuque de vaincu. Des cheveux rasés de près, dessinés au scalpel, la peau rougie par endroits, irritée, les oreilles fines, translucides, la tête inclinée vers le bas. L’homme avait toussé, une toux rauque qui déchirait les côtes ; il avait porté la main à sa bouche, s’était détourné sur le côté et elle avait reconnu M. Boisson. La bouche aux lèvres serrées qui ne souriait jamais. Elle avait songé un instant poser sa main sur son épaule et lui dire on se connaît, vous ne le savez pas, mais on se connaît… Cela fait plusieurs mois que je vis avec vous, que je lis vos peines et vos émois… mais elle s’était retenue. C’était étrange, néanmoins, de se trouver si près de cet homme dont elle pouvait entendre battre le cœur sous chaque mot dans le carnet noir. Elle avait eu si souvent envie de le conseiller, de le consoler.
Elle s’était contentée de fixer la nuque sans rien dire. Il continuait à tousser et se cachait dans sa main. Elle avait aperçu de très beaux boutons de manchettes en perles blanches. Un cadeau de Cary Grant ?
Il s’était avancé pour se faire servir. Il portait son manteau beige version printemps-été en toile légère. Identique à celui de Mme Boisson. Il avait tendu une ordonnance longue comme trois pages de missel ; la pharmacienne lui avait demandé s’il lui fallait tout tout de suite ou s’il pouvait revenir dans l’après-midi. Il avait répondu qu’il attendrait et s’était rangé sur le côté. Joséphine avait croisé son regard, lui avait souri… Il l’avait regardée, étonné. Avait relevé son col comme pour passer inaperçu. Elle avait remarqué qu’il était très maigre, presque émacié.
Garibaldi avait confirmé l’hypothèse soulevée par Iphigénie.
Petit Jeune Homme s’appelait M. Boisson.
Il lui avait lu au téléphone la fiche que lui avait remise son contact aux Renseignements généraux.
— Il n’y a pas grand-chose, madame Cortès. À mon avis, elle n’a été établie que parce qu’il a appartenu deux ans au gouvernement Balladur, puis deux ans encore à celui d’Alain Juppé. Je vous lis donc ce que j’ai… M. Boisson Paul. Né le 8 mai 1945 à Mont-de-Marsan. Père P-DG aux Charbonnages de France. Mère sans profession. Ancien élève de l’École polytechnique promotion 1964. Ce qui signifie qu’il est entré à Polytechnique en 1964…