Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Mais il avait trouvé un trésor bien plus grand, se dit-il.
« Zolfo ! », cria encore la fille.
Shimon pensa qu’elle avait grandi. Quelque chose avait changé dans son regard. Peut-être les vieillards avaient-ils eu satisfaction, cette fois. Elle ne les avait pas chassés. Ou Daniel n’était pas arrivé à temps pour la sauver. Il sourit.
« Imbécile ! », dit la fille au moine. Sa voix était bien différente de celle de Zolfo. Dure, violente, forte. Elle n’avait pas peur du moine. Et elle ne l’aimait pas.
« Fais attention à la façon dont tu me parles, femme », dit le moine.
La fille s’approcha de lui et le fixa en silence. « Tu ne comprends donc pas, idiot, que Zolfo peut nous causer des ennuis, s’il parle ? »
Shimon devint plus attentif encore.
Le moine leva sa main droite, exhibant sa plaie. « Il reviendra, dit-il d’une voix méchante. Il est bien dressé.
— Comme toi, tu veux dire ? », fit la fille avec mépris.
Puis elle regarda dans la direction où Zolfo avait disparu, hocha la tête et rentra à l’intérieur du palais.
Shimon sentit un remuement profond en la voyant rouler des hanches dans la pénombre du vestibule.
La torturer serait un délice.
“À bientôt”, pensa-t-il.
76
« Je suis bête », murmura Giuditta en ouvrant les yeux à l’aube, tandis que le son de la Marangona vibrait par-dessus les toits de Venise.
Toute la maison était en désordre. Depuis plusieurs jours, elle avait cessé de ranger, de laver le linge, de coudre. Elle s’était enfermée dans un mutisme hargneux et ne répondait plus que par monosyllabes. Personne ne pouvait l’approcher et encore moins tenter de connaître ses pensées, pas même Ottavia. La vie n’était tout simplement plus intéressante. Elle regardait la vaisselle s’amonceler sans la voir. Elle entendait les bruits de la vie et les paroles échangées sans les écouter. Transportée dans un autre monde, si loin de celui où elle vivait que nul ne pouvait l’y atteindre.
« Je suis vraiment bête », répéta-t-elle cependant ce matin-là, en se levant.
Pour la première fois depuis qu’elle avait renoncé à Mercurio, un sourire lui vint. Elle porta la main à ses lèvres, comme si elle voulait toucher du bout des doigts cette allégresse inattendue.
Elle alla à la fenêtre et vit son père qui prenait la file avec le reste de la communauté devant la sortie du Ghetto, pendant que les gardes ouvraient les grandes portes.
Elle se rinça le visage puis commença à s’habiller. Elle n’avait pas de temps à perdre.
Tout était si simple, maintenant qu’elle avait compris.
La peur, elle s’en rendait compte, l’avait empêchée de réfléchir. Son père le lui avait expliqué un jour à propos de certaines arnaques. Si on met le pigeon dos au mur, il perd la capacité d’évaluer la réalité et les autres solutions possibles. C’était l’essence de l’arnaque : le pigeon ne devait envisager que les possibilités suggérées par l’arnaqueur. Il ne devait pas réfléchir par lui-même.
C’est ce qui s’était passé, pensa Giuditta. La peur l’avait abusée.
Elle n’avait rien vu d’autre que ce que la peur lui suggérait. Ce que Benedetta voulait lui faire voir.
Alors qu’il y avait une solution à portée de main. Elle avait été trop bête pour y penser, mais ce matin, le voile s’était déchiré. Elle n’aurait su dire comment, et cela n’avait pas d’importance. Les choses arrivaient tout à coup. Tout à coup les gens mouraient ou disparaissaient. Tout à coup on tombait amoureux, comme le jour où son sang s’était mêlé à celui de la blessure de Mercurio. Tout à coup elle était devenue femme, quand elle l’avait accueilli en elle, et la vie avait commencé à circuler avec force dans ses veines. Et tout à coup cette vie avait cessé, quand Benedetta l’avait mise dos au mur.
Mais Giuditta savait maintenant qu’il y avait une issue. Pour elle et Mercurio, pour leur amour.
La vie, tout à coup, était redevenue belle et digne d’être vécue. Elle sentit le sang courir à nouveau dans son corps. L’espoir emplir à nouveau ses poumons.
“C’était tellement évident”, se disait-elle en riant et en finissant de s’habiller.
Benedetta lui avait inoculé le poison de la peur et elle l’avait laissée faire. Elle s’était abandonnée à la peur, elle avait cessé de lutter, de penser, de vivre.
Mais c’était fini. Elle irait immédiatement trouver Mercurio. Elle lui raconterait tout et lui dirait de s’enfuir. Ainsi le prince ne le trouverait pas. Elle lui dirait aussi qu’elle était prête à partir avec lui, n’importe où. Parce rien d’autre n’avait d’importance.
Cette fois, elle n’écrirait pas de lettre à son père. Elle lui parlerait en le regardant droit dans les yeux, comme un père le mérite. Et comme le méritait l’amour qu’elle ressentait pour Mercurio. Elle parlerait avec son cœur. Elle ne voulait plus être lâche.
Elle ouvrit la porte et commença à descendre l’escalier. D’en bas montait un bruit de voix énervées auxquelles elle ne prêta pas attention. Elle n’entendait que les paroles qu’elle dirait à Mercurio. Elle ne pensait qu’à son étreinte.
« La voilà ! », dit un homme quand elle fut au rez-de-chaussée.
Giuditta leva les yeux.
Elle vit le Saint, le doigt pointé vers elle. Puis Ottavia, les yeux écarquillés. Derrière, parmi les gens amassés, son père qui la fixait et levait le bras. À côté du Saint, un représentant de la loi en grand uniforme. Près de lui, des gardes armés.
Le représentant de la loi écarta le Saint, fit un pas en avant et dit : « Giuditta da Negroponte, Juive, au nom de la Sérénissime République de Saint-Marc et pour le compte de la Sainte Inquisition, je t’arrête pour crime de sorcellerie ! »
Giuditta vit Ottavia porter les mains à son visage. Elle vit son père pousser les gens pour la rejoindre, en faisant non de la tête. Et le Saint qui souriait avec satisfaction, tandis que le représentant de la loi l’écartait.
“Mercurio”, pensa-t-elle.
Puis elle sentit la prise des gardes qui s’emparaient d’elle devant la porte d’entrée et s’ouvraient un chemin parmi la foule.
Elle continuait de penser : “Mercurio”.
Elle sentit le métal froid des menottes autour de ses poignets, entendit tinter les anneaux de fer de la chaîne. Comprit qu’on soulevait ses jupes pour lui passer des fers aux chevilles.
Puis une voix dit : « Avance, Juive ».
Et une autre voix, celle de son père, hurla : « Giuditta ! » La voix du Saint s’écria : « Sorcière ! » Celle d’Ottavia appela : « Giuditta ! », et le chœur des chrétiens répétait : « Sorcière ! » Elle entendit les couturières et le tailleur Ariel Bar Zadok crier son nom en disant : « C’est une injustice ! »
Elle entendit encore la voix son père, désespéré, par-dessus toutes les autres : « C’est ma fille ! Laissez ma fille ! »
Alors seulement, dans tout ce vacarme, elle se rendit compte qu’il n’y avait en elle qu’une pensée : “Je dois aller trouver Mercurio…”
« Avance, Juive », ordonna de nouveau le commandant des gardes en la poussant.
Giuditta fit un premier pas. Les fers qu’elle avait aux chevilles la firent trébucher. Elle tomba les mains en avant dans la boue craquelée par la chaleur de l’été.
Isacco s’avança entre les gardes et l’aida à se relever. Son bonnet jaune lui glissa de la tête.
Giuditta pensa seulement que ce bonnet était comique. Elle le regarda sans vraiment le voir, elle ne distinguait pas ce qui l’entourait. Elle ne voyait que ce qui était loin. Tout ce qui était proche devenait flou.