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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Sa vengeance était à portée de main.

Il s’assit, sortit de sa poche un morceau de viande séchée qui n’était pas casher et le grignota peu à peu, le sel lui piquant la langue. Une extraordinaire sensation de paix l’envahit. Il regarda le gamin qui s’endormait, apparemment épuisé, après avoir joué avec quelque chose. De loin, Shimon ne voyait pas de quoi il s’agissait.

Plus tard, dans la nuit, il s’approcha. Sa main se posa sur son couteau. Ce serait bon de lui ouvrir la gorge en le fixant dans les yeux pendant que son âme quitterait son corps. Mais il devait résister à la tentation. Ce gamin devait le mener jusqu’à Mercurio.

Il serrait encore contre lui l’objet avec lequel il avait joué avant de s’endormir. Shimon s’approcha encore un peu et se pencha. C’était un petit animal. Un cheval.

Ce garçon était très jeune, mais pas au point de jouer comme les enfants. L’animal sculpté devait avoir une valeur sentimentale. Lui rappeler quelque chose. Ou quelqu’un.

Il dormait profondément, la bouche ouverte. Un mince filet de bave coulait sur son menton.

Shimon tendit la main avec une lenteur extrême. Il retenait son souffle. Et il souriait. Il atteignit l’objet, exerça une pression décisive sur le cou mince du petit cheval qui se rompit dans un léger craquement du bois.

Le gamin ne sembla pas avoir entendu.

La tête du petit cheval au creux de la paume, Shimon revint à son poste de guet, caché dans l’ombre d’une balustrade en bois marqueté à demi rongée par le feu. Il serait invisible, même à la lumière du matin. Mais lui, il verrait.

Il tournait et retournait dans sa main le morceau de jouet et se répétait : “Ta tête m’appartient”.

À l’aube, le jeune garçon ouvrit les yeux.

Shimon, réveillé, concentrait toute son attention sur lui. Il serra la tête du cheval dans son poing.

Le garçon bâilla, frissonna. Puis regarda son jouet. Écarquilla les yeux, ouvrit la bouche. Fouilla sur lui, puis par terre. S’agenouilla pour chercher dans les gravats, là où il avait dormi. Se releva et inspecta ses vêtements. Puis, quand il eut accepté l’idée qu’il ne retrouverait pas ce qu’il cherchait, il s’assit ou plutôt s’avachit sur le sol, fixant le cheval décapité.

Shimon vit sa vilaine face jaune se contracter en une grimace, et une petite lueur briller sur sa joue. Une larme. Il sourit de plaisir, serrant toujours la tête du petit cheval. Il respira l’air vicié de cette ville bâtie sur un marécage, et cela lui parut un fumet délicieux. Il le savoura. Un jour, sa vengeance accomplie, il n’aurait plus que ses souvenirs auxquels se raccrocher. Il devait en mémoriser tous les détails.

Le gamin essuya ses larmes et jeta le jouet. Il se leva et s’en alla. Shimon était déjà sorti de sa cachette quand, soudain, le garçon revint sur ses pas. Shimon se tourna brusquement et feignit de chercher quelque chose par terre. Du coin de l’œil, il le vit ramasser son jouet et repartir.

Le Juif recommença à le suivre.

Le gamin se faufila dans le marché derrière Rialto, près du marché au poisson. Il vola une pomme. Puis un morceau de pain. Caché dans une ruelle, il les dévora, visiblement affamé. Il revint au marché et vola un oignon. Le marchand de légumes le vit et le poursuivit. Mais le gamin tourna dans une succession de ruelles, et Shimon craignit un instant de l’avoir perdu.

Il l’aperçut enfin. Appuyé contre un puits au centre d’un campiello, il buvait de l’eau dans la louche en bois d’un seau.

Shimon se tapit derrière le coin d’un immeuble.

Le gamin regardait autour de lui, puis baissait les yeux sur le cheval décapité. Et de nouveau regardait alentour.

Shimon se dit que ce garçon ne savait pas quoi faire, et qu’il était peut-être même seul. Il eut peur qu’il ne puisse pas l’amener jusqu’à Mercurio.

Quand il bougea, Shimon le suivit.

Il erra de-ci de-là pendant une bonne partie de la matinée, apparemment sans but. Mais Shimon finit par comprendre qu’il faisait des cercles. Autour de quoi ?

Vers la neuvième heure, il s’arrêta, sans doute fatigué. Il regarda dans la direction du Grand Canal puis marcha d’un pas décidé et rapide.

Shimon sentit l’excitation grandir.

Cependant, à mesure que le garçon s’approchait de son but, il ralentissait, et Shimon se demanda s’il n’avait pas changé d’idée. Mais non. Il continua jusqu’à un palais seigneurial de trois étages, à la façade élégante. Là seulement il s’arrêta.

Shimon vit le portier le saluer, au lieu de le chasser comme on aurait pu s’y attendre. Il le connaissait donc.

Le garçon resta devant la porte d’entrée, immobile, jusqu’au moment où apparut un moine, peut-être appelé par le portier. Shimon remarqua les plaies sur ses mains. Le frère devait lui aussi le connaître puisqu’il lui parla, en lui jetant des regards durs. L’autre fit non de la tête. Le frère parla de nouveau, avec plus de véhémence. Le gamin secoua de nouveau la tête.

Alors Shimon décida de s’approcher. Il s’était imaginé qu’il rejoindrait Mercurio dans une pension minable ou une taverne. Et voilà qu’il se trouvait face à un moine qui vivait dans un palais. Cela n’avait aucun sens.

Quand il fut suffisamment près, il entendit le moine dire au garçon, d’une voix froide, absolument dénuée de sentiments : « Je te dis de revenir, imbécile !

— Non, répondait le garçon.

— Le Très-Haut a besoin de nous !

— Non ! Toi, tu as besoin de moi ! » La voix était aiguë mais faible.

Le moine s’approcha du garçon. Vit le jouet. Le lui arracha des mains, le jeta au sol et le piétina.

Shimon frissonna. La souffrance l’excitait.

« Ça fait une semaine qu’on te cherche ! », dit le moine. Il leva la main et frappa le gamin en plein visage.

« Arrête, frère ! », s’exclama une voix de femme provenant du premier étage du palais mais que Shimon ne put voir.

Le gamin recula, la main sur la joue, regardant son jouet en morceaux.

Il allait partir. Shimon se prépara à le suivre.

« Zolfo ! », cria la femme au premier étage.

“Il s’appelle Zolfo”, pensa Shimon. C’était sûrement un orphelin. Mercurio et Zolfo : le mercure et le soufre. Les moines des orphelinats n’avaient pas une grande imagination quand il s’agissait de nommer les enfants, se dit le Juif en souriant.

« Je t’ordonne de rentrer et de faire ton devoir ! dit le frère.

— Va te faire foutre ! », cria Zolfo, en colère, même si l’on entendait dans sa voix la douleur et la peur. Puis il tourna le dos et s’enfuit.

« Zolfo ! », hurla encore la femme en apparaissant à la porte d’entrée.

Shimon s’apprêtait à s’élancer derrière le gamin quand il s’arrêta net. Une émotion violente lui gonfla les poumons, bloqua sa respiration. Il resta bouche bée. Elle avait changé depuis ce jour-là, à Sant’Angelo in Pescheria. Elle avait des habits élégants maintenant. Un collier précieux et une chevelure rassemblée en tresses nouées autour de la tête, comme une noble dame. Mais Shimon se souvenait parfaitement d’elle, impossible de se tromper. Ses cheveux avaient la même couleur cuivrée, avec des reflets blonds qui captaient la lumière du soleil. Et cette peau d’albâtre. Il se rappelait avoir songé en la voyant à Suzanne assaillie par les vieillards. Cette fille avait alors éveillé ses sens. Et aujourd’hui encore, violemment.

Il se tourna vers Zolfo qui disparaissait au fond d’une ruelle étroite aux flancs du palais. S’il ne bougeait pas, il allait le perdre.

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