Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Mercurio se tourna vers la fenêtre. Il avait les joues rouges.
Benedetta tapota la chaise devant elle. « Assieds-toi. » Elle devrait se contenter de les avoir séparés, songea-t-elle. Se nourrir de ce malheur. Elle n’aurait jamais rien de plus. « Tu veux me raconter ? »
Mercurio la regarda.
« Tu veux en parler avec une amie qui t’aime sincèrement ? », dit doucement Benedetta. Elle apprendrait à s’en contenter. Elle tendit la main vers lui. « Viens. Tu n’es pas tout seul… »
Mercurio, comme un animal qu’on apprivoise, s’approcha.
« Assieds-toi », répéta Benedetta quand elle eut sa main dans la sienne.
Mercurio s’assit.
« Tu as si mal ? »
Mercurio s’aperçut qu’il ne pouvait plus retenir toute cette douleur en lui. La cacher derrière le paravent de la colère. Effrayé, il eut la tentation de se sauver. Mais il resta. Il serra la main de Benedetta et dit : « Oui. J’ai mal. »
Benedetta lui sourit. « Je suis là », murmura-t-elle.
Alors Mercurio sentit quelque chose se déchirer en lui. Il eut le désir de rendre les armes, de s’abandonner, d’accepter l’idée qu’il n’était pas un homme mais un enfant, comme tous les autres. De reconnaître qu’il était faible et effrayé. Et de se libérer un peu de ce poids trop lourd à porter pour un seul cœur. Il sentit sa force se dissoudre. « Merci », dit-il tout bas. Il posa la tête sur les genoux de Benedetta et commença à pleurer doucement, comme s’il perdait sa sève.
Benedetta regardait droit devant elle, une expression de triomphe sur le visage, et lui passait la main dans les cheveux, démêlant ses boucles comme elle l’aurait fait avec une poupée. « Je suis là, maintenant », lui disait-elle, sentant Mercurio docilement s’abandonner à ses caresses.
75
Du matin jusqu’au soir, Shimon parcourait les environs du Rialto. Affaires, négociations, marchandises, échanges commerciaux, tout passait par là, des plus petites choses jusqu’aux grandes expéditions en Orient. Pas de meilleur terrain d’action pour un voleur que cet immense marché. Chaque jour, des centaines de personnes se pressaient dans ce dédale de ruelles, de campi et de sotoporteghi. Pour vendre, acheter, manigancer, monter des projets. Et bien sûr voler. N’importe quoi. Dans ce petit quadrilatère où se concentrait toute une humanité, la grande richesse côtoyait la misère la plus noire, mendiants et marchands écrasés dans la même foule. Voix, odeurs, humeurs, tout s’y mélangeait.
Shimon Baruch savait que dans ce quartier, tôt ou tard, il trouverait Mercurio.
Ce jour-là, il avait longuement observé les allées et venues dans la zone du Banco Giro. Les riches marchands d’épices et de tissus orientaux s’y déplaçaient entourés d’énergumènes censés les protéger. Mais c’était quasiment impossible. À certains moments, la foule obéissait à un élan inexplicable qui la faisait se mouvoir, se disperser ou se resserrer comme un corps unique dont aucun animal n’aurait pu contrecarrer la force. L’espace d’un instant, la foule séparait le marchand de ses gardes du corps. Il suffisait qu’un voleur habile soit dans les parages, et c’était fatal pour le marchand.
Bien avant le couchant, alors que la chaleur estivale aspirait l’humidité des canaux et exaltait les odeurs de la ville et des corps, Shimon se rendit dans la zone des Fabbriche Vecchie. Les jours précédents, quand les chantiers de reconstruction fermaient et que les ouvriers rentraient chez eux, il avait remarqué que des zones accessibles, portant encore les marques du terrible incendie qui avait dévasté les édifices, se peuplaient de misérables et de réprouvés. Ils s’installaient parmi les ruines et se construisaient des abris provisoires avec les poutres brûlées qui jonchaient le sol. Rassemblés autour de feux de camp, ils se disputaient un reste de vin rance ou un morceau de lard à griller. C’étaient des vieillards édentés et des jeunes gens au regard fuyant, des femmes prêtes à se vendre et des enfants qui n’avaient pas de temps pour jouer. Des couples s’unissaient dans des étreintes sans retenue, pareilles à celles des chiens qui tournaient autour d’eux. Les autres regardaient, les plus petits pour apprendre comment faire, les plus anciens pour se rappeler ce qu’ils ne faisaient plus.
Shimon se déplaçait avec prudence. L’odeur âcre des corps et des excréments ne le dérangeait pas. Seul le souvenir d’Ester, par moment, le faisait ralentir. Mais il reprenait vite sa chasse, regardant autour de lui avec attention et patience. Il gardait toujours la main posée sur un couteau à lame large et double tranchant qu’il tenait caché sous sa cape, collée à lui par la chaleur, comme par cette colle qu’on fabrique avec les carcasses des chevaux de l’armée.
Un jeune homme s’approcha, le visage sale et le regard méchant. Une de ses joues était gonflée, son œil à demi fermé. « Donne ce que t’as », ordonna-t-il à Shimon en lui soufflant à la figure son haleine fétide. Il avait un bâton court à la main.
Shimon sortit son couteau et le lui pointa sous le menton.
Lâchant son bâton, le garçon fit un bond en arrière. « Va te faire enculer, vieux con », dit-il. Puis il porta la main à sa joue gonflée, là où pourrissaient sans doute ses dents, et s’éloigna avec un gémissement.
Shimon perçut un mouvement sur sa droite. Quelque chose de rouge. Il se tourna rapidement et devina un costume de bonne facture et des cheveux comme de l’étoupe. Il sentit le frisson du chasseur, plus fort que tous ceux qu’il avait ressentis jusqu’alors. Son instinct lui dictait ce que son esprit n’avait pas encore eu le temps de penser. Il suivit la tache rouge, qui se faufilait par une succession de passages étroits ménagés entre les ruines de l’incendie.
Quand la silhouette atteignit une zone abritée par une sorte de toit, elle s’arrêta. C’était un gamin, petit et maigre. Il inspecta les alentours, à la manière des rats.
Le Juif se cacha dans l’ombre. C’étaient ses cheveux qui avaient d’abord attiré son attention et provoqué ce frisson d’excitation. Depuis qu’il n’était plus gouverné par la peur, il avait appris à écouter son instinct.
Le mince personnage regarda à droite et à gauche, puis se retourna.
Et Shimon remercia son instinct.
Ces cheveux et ce teint jaune étaient gravés dans sa mémoire. C’était le gamin qui l’avait suivi sur le marché aux cordes, à Rome, il y avait bien longtemps, presque dans une autre vie. Celui qui l’avait ensuite apostrophé, le désignant ainsi à son comparse, le géant fou, à Sant’Angelo in Pescheria. Il faisait partie de la bande. Dans sa cachette, Shimon sourit. Ils étaient donc tous à Venise. Jamais il n’aurait rêvé avoir une telle chance.
Le capturer aurait été facile. Il aurait pu l’attacher et le torturer, lui placer sous le nez toutes ses questions écrites, pour l’obliger à parler. Mais le gamin ne savait sûrement pas lire. Et si Shimon se montrait, il serait obligé de le tuer pour l’empêcher de donner l’alarme.
Le risque était trop grand. Il laisserait plutôt ce morpion l’amener jusqu’à Mercurio.
Alors seulement il le tuerait. Comme il le méritait.
Il le vit se pelotonner dans un coin, sans doute pour y passer la nuit.
Il suffisait d’être patient.