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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Quand je serai bon à donner aux vers, le borgne prendra ma suite. Il tiendra le coup quelques mois, pas plus, et les autres lui feront la peau. Après ça, ils s’entretueront. » Scarabello tendit la main vers Mercurio. « Tu comprends que je peux pas demander ça à quelqu’un d’autre, hein ? »

Mercurio acquiesça imperceptiblement.

« Alors, c’est d’accord ?

— D’accord.

— Le reste, c’est pour toi, conclut Scarabello. Arrange cette merde de bateau que tu t’es acheté et fais-en ce que tu veux.

— J’en ai plus besoin, dit Mercurio d’une voix sourde.

— C’est toi qui vois. Prends l’argent, en tout cas.

— Pourquoi ?

— Parce que l’argent, c’est le sel de la vie. »

Mercurio fit un signe de dénégation. « Pourquoi tu fais ça ?

— Ah… » Scarabello le regarda de ses yeux intelligents, en silence, puis dit : « Peut-être parce que moi aussi je suis un sentimental ».

Mercurio hocha la tête. Il se leva.

« Une dernière chose, mon gars. »

Mercurio resta debout, dans l’attente.

« Si je devais… » Scarabello hésita. « Si je devais devenir un fou qui bave et qui raconte des conneries… mets-moi un coussin sur la tête et tue-moi. »

Mercurio se tourna d’instinct vers Lanzafame.

« Lui, il n’aurait jamais assez de pitié, dit Scarabello. Promets-moi. »

Mercurio le fixa. Dans son regard, il y avait de la force. Et derrière cette force une douleur encombrante, qu’il n’arrivait pas à cacher. « On a encore le temps.

— C’est ça, tu es devenu un homme, dit Scarabello. D’un côté, ça me désole pour toi, parce que tu as souffert et perdu une bataille. Mais ça te fera du bien.

— Conneries », fit Mercurio.

Scarabello le regarda avec sérieux. Puis il sourit. « Oui. »

Mercurio s’apprêtait à partir.

« Promets-moi que tu le feras, lui dit Scarabello.

— On a encore le temps », répéta Mercurio. Et il sortit de l’étable, qui commençait à ressembler à un hôpital.

Il regarda autour de lui. L’activité battait son plein. Les femmes de Mestre et les prostituées guéries travaillaient dans le potager et à la cuisine, ou s’occupaient de laver les draps et les pansements. Les hommes fabriquaient des briques, chaulaient, construisaient des lits et réparaient le toit. Tonio et Berto, avec leur barque, ne cessaient de transporter des médicaments, de nouvelles prostituées malades, des amies en visite.

Mercurio était agacé par toute cette vitalité. Il s’en sentait exclu, incapable d’éprouver des émotions, d’avoir des projets. Rien ne lui importait, rien ne valait la peine. Il avait été présomptueux. Il avait cru pouvoir s’arracher aux sables mouvants de son destin, avoir une vie comme tout le monde. Mais non. Ceux qui étaient comme lui étaient condamnés. Et plus il se le disait, plus il sentait la colère et la haine grandir en lui. C’était un moyen de faire taire ses émotions et de garder la douleur à distance. Cette terrible douleur qu’il ne pouvait pas affronter, parce qu’elle était plus grande que lui, parce qu’elle l’aurait tué, il en était sûr.

« Il y a quelqu’un qui te demande », dit Anna derrière lui.

Mercurio se retourna.

« Une jeune fille… », ajouta-t-elle.

Mercurio tressaillit. « Où ça ? », demanda-t-il avec une certaine urgence dans la voix. Son cœur accéléra. « Où ça ? répéta-t-il en haussant le ton.

— Elle t’attend dans la cuisine. »

Mercurio resta un instant immobile, pétrifié, tandis que sa respiration s’arrêtait. Puis il courut vers la maison. Il était impossible que ce soit Giuditta, et pourtant il courait. Il entra dans la maison hors d’haleine. Il était prêt à mourir de joie. Et déjà prêt à être déçu.

La jeune femme tournait le dos. À contre-jour, ce n’était qu’une silhouette dans la pénombre.

Le cœur de Mercurio s’arrêta.

Elle était élégante.

Mercurio fit un pas vers elle.

Ses cheveux étaient maintenus par une épingle précieuse ornée de perles de culture.

« Bonjour, Mercurio. »

Il fit un pas en arrière. Sentit le poids de la déception. Ses épaules retombèrent. « Bonjour, Benedetta… », dit-il. Et une vague de haine l’envahit. Pas dirigée vers Benedetta, mais vers Giuditta. Parce que ce n’était pas elle. Parce qu’elle n’était pas là.

Benedetta le regarda, immobile.

« Qu’est-ce que tu veux ? demanda Mercurio, sur la défensive.

— Comme tu es abrupt », dit-elle en souriant.

Mercurio haussa les épaules. « Nous ne fréquentons pas les mêmes milieux.

— Non, apparemment non. Je peux m’asseoir ?

— Qu’est-ce que tu veux ? demanda une nouvelle fois Mercurio.

— Je ne veux rien. Je viens t’offrir mon amitié.

— Pourquoi ? »

Benedetta fit un pas vers lui.

Mercurio haussa la main, imperceptiblement, pour l’arrêter.

Elle le perçut et avança un peu plus. Elle arriva tout près, au point de sentir l’odeur de sa peau.

« Parce que j’ai fait une erreur.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? La voix de Mercurio s’étrangla.

— Quand je t’ai embrassé…, dit Benedetta d’une voix douce. Je me suis trompée. J’ai fait une erreur.

— Oui…

— Je voulais te demander pardon.

— D’accord…

— D’accord quoi ? Tu me pardonnes ?

— Oui.

— Donc nous pouvons être amis ? »

Mercurio recula. « Tu ne voulais pas t’asseoir ? », lui dit-il.

Benedetta se rapprocha de nouveau. « Tu m’as aidée à échapper à Scavamorto. Et ça, je ne l’oublie pas. Tu t’es occupé de moi, et moi je t’ai trahi. Maintenant je veux qu’on reprenne tout depuis le début. On était une bonne paire de voleurs, on pourrait être une bonne paire d’amis, non ?

— Assieds-toi », fit Mercurio, d’une voix trop haut perchée.

Benedetta le regarda encore un instant puis prit une chaise et s’installa.

« Tu as l’air fatiguée, dit-il, voyant ses cernes creusés. Tu vas bien ?

— Oui. Rien de grave. Un malaise passager. » Elle avait prévu de cesser dès le lendemain de prendre l’arsenic de la magicienne. « Je suis vilaine ? demanda-t-elle en penchant la tête sur le côté.

— Non…

— Je ne suis pas vilaine ? insista Benedetta d’une voix enfantine.

— Non, tu es… belle », murmura Mercurio. Il se rendait compte qu’il était encore attiré par elle.

« Tu es en train de me faire la cour ? », demanda Benedetta.

Mercurio se raidit.

« Je plaisante, dit-elle en riant. Tu n’as jamais eu le sens de l’humour. » Elle le regarda un instant en silence. « Je sais bien que ton cœur bat pour une autre.

— Mon cœur ne bat pour personne. Tu te trompes. »

Benedetta sentit un frisson la parcourir. Cette Juive stupide lui avait obéi. Mais elle voulait en être certaine. « Pourtant tu as créé un hôpital pour le père de ta petite amie », dit-elle avec légèreté, comme si la chose lui importait peu.

« Ce n’est pas ma petite amie ! répliqua Mercurio avec fougue. Je n’en ai rien à foutre d’elle et je ne veux plus jamais la voir de ma vie ! »

Benedetta eut un coup au cœur. Une douleur. La colère de Mercurio était proportionnelle à l’amour qu’il éprouvait encore. Il n’était pas détaché de Giuditta. Il avait serré les poings, grincé des dents. Elle le regarda. Cette fureur le rendait beau. Cette douleur profonde qui le consumait. Il était beau, se disait-elle, et il ne serait jamais à elle. Elle sentait qu’il était attiré par elle, par son corps, sa sensualité. Elle aurait pu le séduire, probablement. Mais elle ne serait jamais capable de le faire souffrir comme Giuditta le faisait souffrir.

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