Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Pourtant, elle était venue jusqu’ici. Pourquoi ?
« Tu dois parler avec le prince », se dit-elle à voix haute pour s’encourager.
Si elle lui parlait, elle pourrait peut-être le convaincre de ne pas faire de mal à Mercurio. Mais pouvait-on convaincre un homme aussi cruel ? Cependant, qu’avait-elle à perdre ? Sa vie était finie, de toute façon. Elle devait essayer.
Elle fit un pas vers la porte. Deux hommes en armes et le portier se tournèrent dans sa direction. Ils regardèrent avec mépris son bonnet jaune. Giuditta fit un pas de plus mais vit alors arriver le Saint suivi d’une cohorte de fidèles qui riaient en brandissant des bâtons. Elle se cacha dans l’ombre et vit le frère se diriger vers le palais.
Le ciel noir commença à lâcher toute l’eau qu’il avait retenue jusque là. D’abord quelques gouttes, puis une averse froide, qui trempa en un instant tous ses vêtements. La pluie pénétrante s’insinuait entre les épaisseurs de soie, de drap et de futaine. Elle sentit l’eau glacée courir sur sa peau. Ses muscles se contractèrent de froid.
Le Saint entra au pas de course dans le palais. Il leva ses mains marquées de stigmates vers ses fidèles, qui se dispersèrent.
Giuditta était immobile sous l’eau qui continuait de tomber, incapable d’un seul mouvement même pour s’abriter.
Le Saint allait disparaître à l’intérieur quand il s’inclina profondément, presque jusqu’à terre. L’instant d’après apparut le prince, avec sa démarche bancale. Il donnait le bras à Benedetta, pâle et les yeux marqués de vilains cernes.
Giuditta tressaillit.
Quatre domestiques sortirent en courant du palais, tenant chacun par un coin une grande toile blanche et or hissée sur des poteaux noirs ouvragés. Ils se placèrent devant l’entrée. Le prince et Benedetta scrutèrent le ciel puis le prince se glissa sous la toile, qui le couvrait largement, et commença à marcher. Les domestiques l’accompagnaient, empêchant la moindre goutte de pluie de l’atteindre.
Giuditta fit un pas en avant. Si elle voulait parler au prince, c’était l’occasion.
Ce fut alors que Benedetta la vit. « Rinaldo ! », cria-t-elle.
Le prince Contarini se retourna.
Benedetta leva le bras et le pointa vers Giuditta. « C’est elle », dit-elle au prince.
Il suivit la direction indiquée par le bras de Benedetta et son regard croisa celui de Giuditta. Il la fixa un instant, penchant sur le côté sa tête difforme, apparemment intrigué. Il fit une grimace, qui était peut-être un sourire. Puis il leva son bras infirme, qu’il avait du mal à tendre, et d’un doigt tout tordu la désigna à son tour.
Giuditta était là, au milieu de la rue, trempée, son bonnet jaune avachi pesant sur son crâne. Elle regarda les yeux sans expression du prince, ses dents, son bras estropié, et elle resta bouche bée, saisie de terreur. Elle fit demi-tour et s’enfuit, poursuivie par les éclats de rire du prince et de Benedetta.
Quand elle arriva au Ghetto, hors d’haleine et désespérée, encore sous le choc, la pluie avait cessé. Elle passa le pont et remarqua un groupe de gens qui entouraient l’entrée de sa boutique. Elle s’approcha.
On s’écarta pour la laisser passer.
Elle vit Ariel assis sur une pierre devant la boutique, son bonnet jaune à la main. Sa femme lui tamponnait la tête avec un mouchoir teinté de rouge. Puis elle vit une femme, de dos, la robe déchirée à l’épaule. C’était Ottavia. Elle maintenait son vêtement d’une main pour ne pas rester la poitrine dénudée. Giuditta vit que ses yeux étaient agrandis par la peur. Alors seulement, elle se rendit compte qu’il y avait des morceaux de tissu par terre. De la soie et du velours. La vitrine avait été cassée et des éclats de verre scintillaient, trempés par la pluie, reflétant le gris du ciel.
« Ils sont arrivés sans crier gare… » Ottavia parlait d’un filet de voix.
« Le Saint…, dit une femme derrière elle.
— Ils avaient des bâtons et des pierres et ils criaient… Ottavia se tut.
— “Sorcière”…, conclut la femme qui avait parlé la première.
— Les gardes sont arrivés trop tard », dit Ariel Bar Zadok.
Giuditta regarda de nouveau le désastre, tandis que ses vêtements imbibés de pluie la glaçaient. Elle frissonna. Se tourna vers les gardes à l’entrée du pont. Puis elle ramassa un morceau de soie déchiré.
« Pourquoi ? demanda doucement Ottavia.
— Parce que Dieu nous a abandonnés…, répondit Giuditta.
— Ne dis pas ça », dit Ottavia.
Tous les yeux étaient tournés vers Giuditta.
Un courant d’air fit bouger dans la boue une plume de corbeau à la pointe tachée de rouge, qui dépassait d’un pan de robe déchirée.
« On m’a lancé une malédiction. »
74
Scarabello toucha sa lèvre. La plaie avait détruit une bonne partie de la chair.
Mercurio s’était assis sur le bord du lit de sangle où on l’avait installé, dans un coin de l’étable, tandis que les travaux continuaient de plus belle.
Scarabello désigna Lanzafame. « Il ne me quitte pas des yeux. »
Mercurio se tourna et croisa le regard sombre du capitaine.
« Je crois qu’il ne veut pas risquer de rater ma mort », dit Scarabello avec un sourire. La plaie saigna un peu. Il eut une petite grimace de douleur. Il avait une autre plaie à l’intérieur de la joue. Et une sur l’avant-bras. Deux autres étaient apparues sur le gland et sur le scrotum. Les ganglions sous ses aisselles avaient grossi et étaient douloureux.
Mercurio le voyait s’éteindre. Il était de plus en plus faible et pâle.
« Sais-tu ce qui est le pire ? continua Scarabello. Les plaies et la douleur, j’arrive à les supporter, mais je me suis aperçu que ma tête me joue des sales tours. À certains moments, je me rends compte que j’ai du mal à réfléchir. »
Mercurio le regardait sans parler. Il n’y avait pas si longtemps, il voulait le tuer. Et maintenant il était là, assis sur son lit, à l’écouter comme un ami. Son seul ami.
« J’ai demandé au docteur, reprit Scarabello. Il m’a dit qu’avant de mourir, beaucoup devenaient fous. » Son regard se voila un instant. « Le docteur ne me cache rien. Il me décrit point par point la maladie et la mort qui m’attend, avec force détails. Il me soigne avec la même attention que les autres, mais… » Il hocha la tête. « … Mais il ne peut pas oublier que j’ai tué son ami. Je l’admire. Chaque fois qu’il vient me soigner, c’est une lutte intérieure terrible pour lui, je le vois bien. Je l’admire vraiment. Je n’aurais jamais été capable d’en faire autant. »
Mercurio acquiesça.
« Et toi ? Pourquoi tu l’as fait ?
— Quoi ?
— M’aider. »
Mercurio haussa les épaules.
« Parce que c’est tout ce que j’ai trouvé. »
Scarabello rit doucement. Il porta la main à sa poitrine et toussa. « Tu es vraiment un sentimental, mon gars. »
Mercurio ne sourit pas.
« Quand ça sera la fin, je te dirai où je cache mon argent, reprit Scarabello. Tu donneras sa part à Paolo, d’accord ? »
Mercurio ne répondit pas. Il continuait de le regarder.