Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
Une fois, les représentations d’Au petit bonheur terminées, Louis continue de courir le cacheton, de pianoter et surtout de piétiner. Rien ne se profile à l’horizon. Rien, sauf un nouveau coup de pouce de l’ami Gélin et de Danièle Delorme. Les premiers mois de janvier 1945 vont lui permettre de reprendre espoir. Son ami vient de lui décrocher une petite journée de tournage dans un film baptisé La Tentation de Barbizon dont les vedettes se nomment Simone Renant, André Luguet, Denise Grey et François Périer. Est-ce pour autant que la période des « nouilles grises » est terminée ?
3.
Le galérien de la pellicule
Deux répliques. Pas une de plus. Deux répliques et une apparition sur l’écran de seulement quarante secondes. La scène se passe dans les studios de Boulogne. En ce mois de février 1945, alors que la France grelotte, Louis fait son entrée à un peu plus de sept heures du matin. Un rapide essai de costume et commence la longue attente avant d’être appelé par Roger Blanc, l’assistant du réalisateur Jean Stelli. Louis n’a aucune idée de ce que raconte ce film fondé sur un scénario d’André-Paul Antoine et dialogué par Marc-Gilbert Sauvajon. On n’offre pas ce plaisir aux « troisièmes couteaux ». On ne leur demande que de jouer juste et rapidement. De loin, Louis observe les uns et les autres. Il se nourrit du ballet des techniciens, des prises de vues interrompues pour des raisons qui lui échappent. Dans sa livrée de liftier, il patiente. Soudain, Robert Blanc s’inquiète de savoir s’il faut lui mettre du fard sur le visage. Jean-Paul Ulysse, le maquilleur, vérifie que sa barbe n’est pas trop sombre puis il décrète que du « bronzeur » suffira. À l’aide d’une éponge, on lui passe un léger coup d’une pâte jaunâtre qui fera l’affaire. Louis se voit déjà se mettre en place sous les projecteurs afin d’ouvrir, sans dire le moindre mot, la portière de l’automobile d’où doit sortir le couple formé par André Luguet et Denise Grey devant le cabaret Le Paradis. Mais son heure n’a toujours pas sonné. Il doit encore patienter. À midi trente, le tournage s’interrompt et Louis va rejoindre les figurants et autres « petits rôles » dans la cantine qui leur est réservée. Les vedettes, elles, mangent ailleurs. Le repas fini, la même attente recommence une bonne partie de l’après-midi. Louis fait du surplace tout en s’impatientant. Il était bien loin d’imaginer que le cinéma n’est qu’une longue attente. Il en vient même à se demander s’il n’est pas venu pour rien.
Aux alentours de sept heures du soir, on lui demande, enfin, d’être prêt à tourner. Droit comme un I, presque au garde-à-vous, il ouvre la portière de la main droite, tenant fermement en main gauche sa casquette. Puis vient le moment de donner la réplique à Pierre Larquey. Louis le reçoit à l’entrée du cabaret, lui fait descendre un escalier le menant dans une salle en lui disant : « C’est par ici, Monsieur. » Une prise suffit. Pour la seconde scène, Larquey, feignant d’être éméché, se heurte à une porte fermée et s’entend dire par un de Funès égrillard : « Ben, il a son compte celui-là, aujourd’hui. » Là encore, la première prise est la bonne. Il est bientôt vingt heures et c’est le moment où tout le monde « remballe ». Louis, débarrassé de sa livrée, se précipite à la caisse afin d’empocher son cachet de 300 francs[46]. L’équivalent de trente soirées passées devant son piano à L’Horizon. Dans les jours à venir, les de Funès pourront manger plus copieusement qu’à l’habitude. De retour rue de Miromesnil, il raconte sa journée à Jeanne, lui faisant part de ses regrets de n’avoir pu échanger quelques mots avec ce Pierre Larquey dont il avait apprécié la prestation dans L’assassin habite au 21. Louis se prend même à rêver de faire une carrière similaire à cet éternel second rôle du cinéma français. Mais, pour l’heure, il ne sait même pas s’il aura une nouvelle occasion de se distinguer devant une caméra.
Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, continuant à vivoter à coups de croches ou de rondes, il lui arrive de se présenter aux studios de Boulogne au cas où on chercherait un acteur de complément remplaçant au pied levé un absent à l’appel. C’est encore et toujours Daniel Gélin qui lui a conseillé d’agir de la sorte de temps à autre. « Montre-toi… on finira bien par te remarquer », lui dit-il régulièrement. Il a beau faire, en luttant contre sa timidité, il ne recueille que des refus polis. De quoi rapidement se décourager. Au bout de quelques mois de ce petit manège, le doute s’installe dans son esprit à un point tel qu’il finit par demander à Gélin s’il doit continuer. Du bout des lèvres, son ami lui dit « oui ». Bien des années plus tard, Gélin lui confiera qu’il a été souvent à « deux doigts » de lui dire d’arrêter ! Toutefois, ses balades dans les studios ne sont pas tout à fait peine perdue. Cela lui permet d’observer ce nouveau monde où grouillent figurantes accortes prêtes à tout pour acquérir le statut de starlettes[47], jeunes comédiens avides de conseils auprès des vedettes du moment comme Michel Simon, Pierre Brasseur, Jules Berry, Gaby Morlay, Jean Marais, Fernandel… ou, mieux, d’approcher des réalisateurs susceptibles de les engager. Louis se nourrit de cette ambiance souvent studieuse et, le plus clair du temps, électrique, où, quand le rouge est mis, quelques noms d’oiseaux fusent sans que l’on sache vraiment pourquoi. Il s’enrichit encore de l’attitude des têtes d’affiche qui, à part quelques-unes, ne se montrent jamais méprisantes à l’égard de leurs partenaires, quand un trou de mémoire les surprend. Louis regarde et mémorise les gestes des uns, les grimaces des autres… Comme autrefois au marché de Bécon-les-Bruyères, il s’abreuve de l’atmosphère de cette fourmilière qui, sait-on jamais, pourrait lui donner quelques idées pour l’avenir.
Toujours aussi désargentés, les de Funès jonglent avec les cartes individuelles d’alimentation que Jeanne va chercher chaque trimestre à la mairie. Même libéré, Paris souffre de pénurie en tous genres. La viande, le poisson, le lait, les textiles, le charbon…, tout est rationné. Louis, toujours sur le qui-vive, continue de frapper à la porte des bars et des cabarets afin d’améliorer le quotidien. Et c’est toujours la même réponse négative. Il en va ainsi jusqu’au mois de septembre 1945. Un matin, traînant avenue Montaigne devant le Théâtre des Champs-Élysées, il est interpellé par un homme en apparence intéressé par son physique. L’inconnu lui lance : « Dites-moi, vous ! Ça vous dirait de faire du théâtre ? » Cette question à un de Funès qui n’attend que cela ne peut pas mieux tomber. Il s’empresse de lui parler de ses « exploits » sur scène et à l’écran. « Parfait. T’es donc du bâtiment… mais est-ce que ta barbe pousse vite ? » poursuit l’inconnu. « Oui, très vite », lâche immédiatement Louis. « Dommage, ça ne va pas coller, c’est pour une pleureuse… » répond l’homme. Sentant en une fraction de seconde qu’il risque de passer à côté d’une opportunité, Louis enchaîne d’un : « Oh ! Vous savez… elle ne pousse pas aussi vite que cela… » Un instant dubitatif, son interlocuteur ose un : « T’es bien sûr ? Tu ne me racontes pas de bobard ? Alors… viens demain ici au théâtre à quatorze heures précises ! Et tu demandes à me voir. Je m’appelle Maurice Jacquemont. » Sur ces mots, le grand maître du Studio des Champs-Élysées, qui fut de l’aventure des Copiaux avec Jacques Copeau en 1935 avant de créer en compagnie de Jean Dasté et d’André Barsacq le Théâtre des Quatre Saisons, tourne les talons.
46
Environ 50 euros. À titre de comparaison, une baguette de pain coûtait en moyenne 15 centimes d’euro et le salaire mensuel moyen d’un ouvrier qualifié était de 310 euros.
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« Qu’est-ce qu’on a pu se “taper” comme filles dans les studios de Boulogne en ce temps-là. Il n’y avait que l’embarras du choix », nous confiera, en 1999, Daniel Gélin, sans toutefois associer à ses propos Louis de Funès.