Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
À l’heure dite, Louis est dans le bureau de Maurice Jacquemont. En quelques mots, ce dernier lui explique que son rôle dans La Maison de Bernarda Alba de Federico Garcia Lorca sera bref, qu’il sera travesti en pleureuse, que, dans cette histoire, il n’y a que des femmes, qu’il s’agit d’un drame dénonçant la société traditionaliste espagnole et, surtout, qu’il touchera chaque soir un cachet de 250 francs. La première représentation est prévue pour le 28 décembre, après dix jours de répétitions. Louis signe son contrat sans la moindre hésitation, non sans demander à Jacquemont s’il pourra en même temps aller jouer du piano. « Pas de problème, tu ne fais qu’entrer et sortir, c’est un rôle muet, on te demande seulement de pleurer », le rassure son metteur en scène. Et ainsi, pendant trois semaines, Louis se précipite au pas de charge de la rue Vignon à l’avenue Montaigne pour entrer sur scène en robe longue et pleurer en faisant des gestes amples avec un éventail, imité en cela par sa partenaire Madeleine Barbulée qui rit sous cape de le voir agiter son voile noir autour de son nez. Une Madeleine Barbulée qu’il amuse et qui devient rapidement une amie ; il la retrouvera plus tard dans une bonne dizaine de films. À 21 h 30 précises, il repart, toujours à grandes enjambées, en direction de L’Horizon. Satisfait de ses premières prestations, Maurice Jacquemont lui offre aussi une figuration dans la courte pièce de Jacques Armand, Image anglaise. Pour Louis, même si ces deux pièces se jouent sur une courte durée, c’est une bouffée d’oxygène financière et presque un tremplin, d’autant que Daniel Gélin, toujours lui, a été engagé pour tenir le rôle principal dans Winterset au Théâtre des Carrefours[48] qui vient tout juste de rouvrir ses portes.
Pour son premier spectacle, Jean Serge, le tout nouveau directeur de ce théâtre construit en 1876, veut frapper fort en confiant l’adaptation de l’œuvre du dramaturge américain Maxwell Anderson à Marcel Achard. L’auteur de Jean de la Lune trousse en un tour de main la version française de cette histoire où il est question de meurtres et d’erreur judiciaire en Nouvelle-Angleterre. Si les rôles principaux sont distribués dans ce qui devrait être, comme l’affirme Achard, « du Giraudoux chez les gangsters », il n’en va pas de même pour les petits rôles. Gélin pousse Louis à tenter sa chance lors des premières auditions. Sans se faire prier, il se mêle au défilé des postulants, qui sont légion. Dans la salle, Marcel Achard les observe. Il griffonne des noms sur un carnet puis, quand arrive le tour de Louis de Funès, il marque un temps d’arrêt. À son assistant, André Certes, il glisse : « Qu’est-ce que c’est ce gars-là ? Il a une gueule qui m’intéresse. Amenez-le-moi ! »
Court échange de propos entre les deux hommes. Louis accepte d’entrée de n’être qu’une « utilité » à l’unique réplique : « Toujours le fric ! », à la fin de la pièce, devant le cadavre du personnage principal. Il touche le même cachet lors de chaque représentation que chez Jacquemont et, surtout, son nom figurera sur l’affiche du spectacle[49] dont la première est prévue pour le 27 janvier 1946. D’ici là et avant même les répétitions, il lui faut trouver un costume de… clochard. André Certes lui donne l’adresse du célèbre loueur Marcel Traonouez. Arrivé au 242, rue de Charenton, il est accueilli par Marie, une femme entre deux âges, la collaboratrice de celui qui habille nombre de comédiens parisiens et fournit depuis des années les studios de cinéma. Dotée d’une mémoire fabuleuse, elle connaît l’emplacement des milliers de costumes rangés dans l’entrepôt proche de la boutique. Marie n’a qu’un défaut : elle ne sait ni lire ni écrire. Elle prend les mesures de Louis et lui déniche en quelques secondes un pull-over troué, un manteau rapiécé et le pantalon effrangé allant avec l’ensemble. Mais elle bute sur le chapeau complétant le tableau. « Revenez demain, lui dit-elle, je vais chercher dans les stocks. » Louis paie la caution réclamée par Marie puis, en quittant les lieux, il aperçoit dans une poubelle un chapeau suffisamment difforme et à sa taille pour lui convenir. Il retourne chez Traonouez et dit à Marie : « C’est pas la peine de chercher, j’en ai trouvé un dans la poubelle… » Marie, ne perdant pas le nord, lui lâche : « Ah bon ! Alors, c’est cinq francs ! » Tout illettrée qu’elle était, cette Marie n’en était pas moins bonne comptable !
Le soir de la première, le Tout-Paris et les critiques sont dans la salle. Chacun retient son souffle, particulièrement Louis. Il a demandé à sa mère de garder Patrick afin que Jeanne puisse le voir dans ses « œuvres ». Pendant tout le dernier acte, il demeure assis sur un banc, silhouette inénarrable avec ses hardes et ses godasses bourrées de vieux journaux. Une demi-heure de mutisme pendant laquelle attitudes, mimiques donnent son épaisseur au personnage. Comme libéré, il lâche sa réplique, sans forcer, sans cabotiner, tout en tirant sur scène la dépouille de Mio Romagna (Daniel Gélin). Il a respecté à la lettre la mise en scène, ne voulant à aucun prix incommoder ceux qui lui ont fait confiance, à commencer par Marcel Achard qui pourrait bien, si cela lui venait à l’esprit, lui offrir d’autres rôles. Une fois le rideau tombé, Daniel Gélin, Jean-Roger Caussimon, Yves Vincent, Marie Carlot, Jacques Dynam… et Louis de Funès attendent le verdict des spectateurs. Les applaudissements sont nourris, sans plus. Les jours suivants, les critiques sont partagées mais jamais enthousiastes. On salue essentiellement la performance de Daniel Gélin, à l’image de Philippe Hériat qui écrit le 31 janvier dans La Bataille : « Le principal mérite du spectacle reste la révélation de Daniel Gélin dans le rôle principal… Et puis, il y a ce drolatique clochard. » Le nom de Louis n’est certes pas cité, mais cela lui donne du baume au cœur, d’autant qu’il faut bien se rendre à l’évidence : Winterset ne sera pas un succès. Au bout de trois semaines, la pièce est déprogrammée.
L’arrêt de ce spectacle tombe à un bien mauvais moment. Dans les bars et les cabarets parisiens, on commence à se séparer des pianistes pour les remplacer par des musiques d’ambiance moins coûteuses. En dépit de ses bons et loyaux services à L’Horizon, Louis n’échappe pas à la règle. Au chômage, il lui faut se résigner à gagner chichement sa vie en espérant que le cinéma aura besoin de lui. Il sait pouvoir compter sur le soutien de Daniel Gélin, même si ce dernier vient moins souvent déjeuner avec son épouse rue de Miromesnil. Danièle Delorme ne jure plus que par l’Union soviétique et cela n’est du goût ni de Louis ni de Jeanne. Pour éviter les querelles inutiles et les discussions stériles, ils se fréquentent de moins en moins. Désormais, ne devant compter que sur leur courage, Louis et Jeanne ont l’idée d’aller aussi souvent que possible sur les Champs-Élysées. Ils arpentent l’avenue pendant des après-midi entiers, du rond-point à la place de l’Étoile, en marquant une longue pause à la hauteur du Fouquet’s. Ils n’ont pas choisi l’endroit sans arrière-pensée. C’est là que le Tout-Paris du cinéma se retrouve. Outre les comédiens et comédiennes qui viennent y déjeuner, comme Jean Gabin au bras de Marlene Dietrich, Viviane Romance, Jules Berry, Marie Bell…, on y croise les réalisateurs Jean Renoir, Jean Grémillon, Abel Gance, Marcel Pagnol, René Clair, Sacha Guitry, Marcel Carné… On y rencontre aussi des producteurs. Quand ils en aperçoivent un de leur connaissance, ils font les surpris. Ils feignent d’être là par hasard, assurant qu’ils se baladent en amoureux. Et, quelques trop rares fois, l’un d’eux dit à Louis : « Passe donc au studio demain. Y a une journée à faire… »
48
Aujourd’hui, et depuis 1974, Théâtre des Bouffes du Nord.
49
Son nom sera orthographié « Defunès ».