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Ce genre de choses

Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:

« Longtemps j’ai joué avec les mots des autres.
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
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« Le jour qui s’ouvrait était tel Que les contes d’Andersen Rampèrent à ses pieds comme de jeunes chiots[3]. »

Maïakovski, génie suicidaire enthousiaste, se privera à jamais de l’ouverture des jours.

Le silence est reposant, le sable est doux l’été, les nomenklaturas soviétique, tchécoslovaque, polonaise, albanaise, RDA, bulgare, yougoslave, hongroise après mise au point, sans oublier notre inénarrable famille Georges Marchais, sont heureuses de se retrouver sur les plages roumaines chez les délicieux Ceauçescu.

Goulag ! Vous avez dit goulag ? Comme c’est goulag !

Laissons ces dames s’oindre de crème protectrice, l’été sera chaud. Oublions les prolétaires aux mains calleuses, laissons quelques intellectuels occidentaux répandre la bonne parole.

Bonne parole ébranlée brusquement par un André Gide auquel un aller suffit pour réaliser qu’on les achète, nos intellectuels : Aragon, Picasso, Barbusse, Romain Rolland, Eluard, Sartre — qui n’en était pas à ses premières errances —, et bien d’autres.

Propagandistes éclectiques, les hôtes fournissent à André Gide des jeunes gens aux yeux tendres. Ce qui l’aidera sans doute, plaisir pris, à comprendre qu’une partie de notre intelligentsia est invitée en tant que représentante de commerce, chargée de vendre au retour un paradis alors que le produit, c’est l’enfer.

Salut à vous, grands dadais, salut de ma part, de la part d’un Français très moyen qui, lui, ne voyageant pas officiellement là-bas, éprouva au bout de trois jours comme un malaise qui ne fit que croître jusqu’à l’angoisse et l’écœurement durant les nombreux mois où il demeurera au paradis socialiste.

C’est la deuxième fois que je remercie en disant Spassiba, il faut que je me réadapte, les Trente Glorieuses vont démarrer, tout semble ici luxueux, incongru.

Saint-Germain n’a pas changé, il est assez tendance devant les vitrines abondant en victuailles de rêver des nuits blanches de Stalingrad où je fus incarcéré sans savoir pourquoi, vingt-quatre ou quarante-huit heures, je ne puis répondre, les nuits étaient blanches, je n’ai pas dormi, je n’ai pas rêvé.

Au retour, on m’interroge, on m’interpelle, je minimise, je suis las de tenter de convaincre, j’ai envie de travailler, d’oublier… quelques amis intimes le soir à la veillée m’écoutent.

Neuf ans passent vite, 1968. Sartre toujours assoiffé de jeunisme « in », cette fois-ci est maoïste. Il est de bon ton alors d’avoir en main ou sous le bras le Petit Livre rouge, comme ça, relax, détendu, siffloteur, ce Petit Livre rouge est un piège à coups de foudre. Ne pas l’oublier, on sent la différence. L’excellence recherchée étant de connaître un ami qui aurait connu un ami qui aurait fréquenté un membre des Brigades rouges. Des Deux Magots au Flore, on se le dispute l’ami qui a connu un ami qui…

Viennent ensuite les barricades, des quadras boudinés dans leurs jeans demandent à leurs fils et filles de les appeler par leurs prénoms, en copains très cool. Le monde bouge.

À Cannes, Truffaut et Godard exigent l’arrêt du festival. Forman, le metteur en scène tchèque d’Amadeus, entre autres, stupéfié, leur déclare : « Vous courez après ce que nous avons fui ! »

Ici, on enlève les pavés pour voir la mer, curieux pour moi, qui, à Bratsk, ai attendu la mer là où il n’y avait pas de pavés.

Mai 68 était nécessaire, certes, mais n’ayant pas oublié ce que j’avais connu, je l’eusse préféré inversé : riche de mon expérience, qu’on informe la nomenklatura parisienne de cesser de prôner l’insoutenable. Pour des raisons qu’à tort je n’ai pas éclaircies sur place, l’absence des classes dites « laborieuses » ne m’a pas échappée. J’avais rêvé qu’à quelques-uns nous aurions désespéré Billancourt pour le faire espérer à nouveau avec des arguments et promesses tangibles et tenues. Aurais-je été avec d’autres bons tribuns pour persuader nos égarés : le niveau de vie au paradis qui frisait la noyade, les soins hospitaliers que j’ai affrontés dont les inspirateurs ne pouvaient être que Franz Kafka, Edvard Munch et Jérôme Bosch, les milliers de morts en Sibérie. Ah oui, faire à nouveau espérer loin de toutes les impostures. Pur rêve, je n’en aurais pas été capable, amis, vous qui n’étiez pas là. Ordre du parti sans doute, fermement conseillé et couvert de provendes par l’URSS assassine. Les barricades, oui ! Mais à leur sommet, l’effigie de mon copain d’école avec ses vingt ans de goulag pour une guitare et une chanson !

Le rêve du retour, à savoir témoigner. Déjà, en 1960, j’avais renoncé, anéanti par le scepticisme virulent de mes auditeurs.

Enfermé sans savoir pourquoi à Stalingrad, je rêvais d’être libre, je rêvais de rentrer et convaincre que les solutions n’étaient pas là-bas, contrairement à ce que plaidaient nos intellectuels anesthésiés par la propagande.

Rentré d’URSS devant les évidences, certes de droite, certes le cœur à gauche, il m’était morphologiquement impossible de résoudre et d’exhorter dans l’apaisement. D’autant que le maoïsme commençait à devenir plus que fréquentable, le maoïsme et ses mafieux alcaponiens, le maoïsme et ses gardes rouges, leurs trottoirs comme moquettés de sang et de chair ! À 38 ans, je ressentis quelque chose qu’on pourrait appeler vertige et accablement.

Le nazisme, la Libération, sublime et souvent immonde, Mao, l’URSS et ses Club Med, le Cambodge, l’Indochine, l’Algérie, les tortures, le glouglou des harkis égorgés, tandis que les sirènes des bateaux, certes et heureusement bourrés de pieds-noirs, retentissaient.

Écœuré, inquiet, j’ouvre une porte et entre dans la fiction.

Au fil de mes lectures, j’apprends qu’Elsa a fermement conseillé à Aragon de prendre ses distances avec le surréalisme. Le voilà « obligé » de gourmander Picasso à propos de son portrait de Staline jugé trop art moderne, et légèrement ironique. Les rongeuses ne sont jamais loin. Pauvre Aragon, que de souplesse !

Tout, sans doute, lui était devenu trop lourd.

Il me faut lui pardonner, le jeune homme que j’ai été lui doit trop. C’est décidé, dans le noir, je reposerai Les Cloches de Bâle, Les Beaux Quartiers et Aurélien sur ma table de nuit, au milieu des médocs.

C’est surtout quand le temps est gris, quand il pleut, quand les nuits sont longues et les journées courtes qu’on sèche.

Ça n’est pas évident de sécher, surtout à trois, il faut avoir l’air préoccupé, dans l’urgence, donner l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas ailleurs.

Bientôt 16 heures, et en plus on a promis de donner la réplique à deux filles qui travaillent Marivaux pour le concours de sortie.

On dit « Oui », toujours, alors, après, on est forcément faux derches, on est fainéants surtout, volontiers glandeurs, encore plus sous la pluie de novembre, sous le petit crachin.

Ça n’aide pas les ados, le petit crachin. Il faut avoir 21 ans pour être adulte, mais on ne les a pas, bientôt, mais pas encore.

Et puis avec les filles… Faut dire aussi qu’on n’est pas jolis, jolis, je crois qu’on a la classe mais qu’on n’est pas distingués, et, distingués, c’est bien, ça plaît, au début des années 1950, ça plaît beaucoup.

Même qu’un jour, un élève de tragédie en costume trois pièces m’a dit : « Tu ne feras jamais rien, tu t’habilles trop mal. » Je suis d’un naturel pessimiste, les mauvaises nouvelles, j’y crois toujours, mais je n’ai rien changé à ma tenue. Là-dessus, il y a aussi des profs qui font des réflexions vraiment désagréables.

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Vladimir Maïakovski, La Guerre et l’Univers, 1917.

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