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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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« Ici, je suis ici, s’exclama encore le petit garçon.

— Je te vois », dit Zolfo, pensant toujours à Benedetta, au Saint et à lui-même comme à des créatures que Dieu avait fabriquées en oubliant de les remplir d’amour. Et dans ce réceptacle vide, le Diable avait versé une double dose de haine. « Où est ta maman ? », demanda-t-il alors au gamin, tandis qu’une pensée dictée par sa nature sombre se formait dans sa tête.

L’enfant plaça son pouce dans sa bouche et le suça sans répondre. Puis il agita l’autre main, faisant bouger le cou de l’animal.

Jamais il ne trouverait d’amour auprès de Benedetta et du Saint, se dit Zolfo. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était les payer de la seule monnaie qu’ils connaissaient et qui lui vaudrait leur attention. Et peut-être une caresse. Il devait s’abandonner tout entier à la haine qu’il sentait en lui et la mettre à leur service.

Zolfo regarda autour de lui. Personne. Il leva les yeux. Tous les volets étaient clos. « Tu veux un marquet ? », demanda-t-il à l’enfant en lui montrant une pièce de monnaie.

Le petit s’approcha, la main tendue.

« Viens », dit Zolfo en s’enfonçant dans l’obscurité d’un sotoportego qui puait l’urine et la moisissure.

L’enfant suivit la pièce qui brillait.

Alors Zolfo prit une pierre coupante et la brandit. S’il tuait cet enfant et en faisait retomber la faute sur Giuditta et sur les Juifs, Benedetta et le Saint seraient fiers de lui.

Il sentit une force obscure l’envahir, comme une fumée toxique. Son corps vibrait, et son âme avec lui. Il se vit frapper l’enfant avec la pierre, le vit mourir, perdre tout son sang. La force obscure qui le possédait le fit se voir en train de rire, de ressentir du plaisir. Il plongeait les mains dans le sang de cet enfant. Un lac de sang qui assouvirait sa colère, sa frustration, sa haine. La douleur s’arrêterait. Cette force en lui, apaisée, se tairait.

Il n’avait qu’à tuer cet enfant sans défense. D’un coup. Un coup sec. De toutes ses forces. Sur la tempe, là où le sang battait. Un seul coup. Il offrirait ce sacrifice à Benedetta et au Saint. Un innocent qui mourrait pour d’autres innocents, se dit-il soudain.

Sa main resta figée, la pierre coupante au bout de son bras qui vibrait.

Le petit lut quelque chose dans le regard de Zolfo, ou sentit dans l’air le souffle de la mort. Son jouet lui tomba des mains et il se sauva.

Zolfo resta encore un instant la main levée. Tandis qu’il se reconnaissait lui-même dans la peur de l’enfant, ses yeux s’emplirent de larmes. Sa main s’ouvrit. La pierre tomba à côté du jouet. Zolfo se laissa glisser à genoux dans la boue. Il prit le jouet. Fit bouger le cou articulé de l’animal.

« Qu’a beau », dit-il tout bas, imitant le langage approximatif d’Ercole.

Il ne savait plus quoi faire. Où aller.

« Zolfo aga peur du noir… »

Il se sentit encore plus seul.

73

Giuditta marchait lentement entre les tables de l’atelier de couture. Elle avait les sourcils froncés, la bouche serrée, les yeux plissés dans une expression dure, froide, distante.

L’ambiance était sinistre. Les couturières travaillaient en silence, les épaules courbées, écoutant les pas lents de Giuditta qui les surveillait.

Au fond de l’entrepôt, le tailleur Rashi Sabbatai prenait les mesures des différents modèles, traçait sur le tissu des traits rapides à la craie puis y faisait courir les lames de ses ciseaux. Mais il était préoccupé, lui aussi, par la présence de Giuditta. Il se sentait mis en accusation.

Ottavia entra dans l’atelier et vint parler à Giuditta. « Qu’est-ce que tu fais ici ? dit-elle tout bas. Sortons. »

Giuditta la regarda distraitement, comme si elle ne la voyait pas.

« Laisse-les travailler, reprit Ottavia. Nous sommes en retard pour les livraisons. Si tu restes ici, elles n’auront jamais le temps…

— De quoi ? demanda Giuditta de la voix rauque de quelqu’un qui n’a pas encore parlé de la journée. De cacher des plumes de corbeau trempées de sang dans les ourlets de mes robes ?

— Giuditta…

— … Ou des dents de bébé, des cheveux noués, des crapauds séchés, des queues de lézard, des ailes de chauves-souris… ? Elles n’auront jamais le temps de faire quoi ?

— Ça ne peut pas être elles…

— Qui d’autre, alors ? », dit Giuditta en haussant le ton.

Les ciseaux de Rashi Sabbatai s’arrêtèrent de couper. Les aiguilles des couturières s’immobilisèrent. Les têtes et les yeux restaient baissés.

Giuditta laissa errer son regard dans l’atelier.

« Comment peux-tu penser que nos ouvrières pourraient faire une chose pareille ? dit Ottavia en la prenant par le bras, d’un ton plein de reproche. Tes robes, comme tu les appelles maintenant, existent grâce à elles. Elles sont les leurs autant que les tiennes. Elles sont fières de ce succès, de l’argent qu’elles gagnent et qui leur permet d’élever leurs enfants, elles sont fières d’être une équipe de femmes qui travaillent comme les hommes…

— Laisse-moi tranquille ! répondit Giuditta en échappant à sa prise.

— Qu’est-ce qui t’arrive ? », lui demanda Ottavia, pleine de compassion.

Giuditta serra les lèvres, résistant à la tentation de dire quelque chose. Elle se tourna vers les couturières. Toutes la regardaient. Elle cria : « Au travail ! » Puis, d’un pas vif, sans se retourner, elle rejoignit l’entrée de l’atelier et sortit dans la rue.

Le ciel était sombre et bas, avec de lourds nuages plats qui formaient un plafond étouffant. Elle se sentait écrasée.

“Qu’est-ce qui t’arrive ?”, avait demandé Ottavia.

Pouvait-elle lui répondre que sa vie était finie ? Lui dire que plus rien n’avait d’importance, pas même ses robes ? Que cette violence avec laquelle elle accusait les couturières et surveillait leur travail n’était que la colère terrible qu’elle ressentait contre elle-même ? Pouvait-elle lui dire qu’elle souhaitait la mort de tout le monde, uniquement parce qu’elle désirait la sienne, sans avoir le courage de se l’avouer ?

Elle marchait d’un bon pas, sortit du Ghetto, et les pensées remontaient dans son esprit tel un flot amer incontrôlable qui lui donnait envie de vomir. Et chaque fois que ces pensées devenaient plus douloureuses, elle accélérait le pas comme pour les semer en chemin.

Pouvait-elle dire à Ottavia que sa vie était finie ? Elle ne pensait à rien d’autre. Parce qu’il n’y avait rien d’autre. Il était temps qu’elle le reconnaisse. Et c’était elle qui avait mis fin à sa propre vie. Elle qui avait éloigné Mercurio.

Giuditta s’arrêta bientôt, essoufflée. Ses pensées avaient franchi l’épais rideau qu’elle s’obstinait à mettre devant elles. Maintenant, elle voyait. Elle savait. Elle acceptait. Alors, à la colère se substitua cette douleur lancinante qu’elle avait tenue à distance. Une douleur sourde qui pulsait comme une infection avant de devenir une blessure ouverte et sanguinolente.

Elle porta les mains à son visage. Les appuya sur ses yeux, qui se remplissaient de larmes. Puis, la paume devant sa bouche ouverte, elle gémit, laissant s’exprimer toute la souffrance atroce d’avoir renoncé pour toujours à Mercurio.

Elle leva les yeux, regarda autour d’elle et s’aperçut seulement alors qu’elle était devant le palais où Benedetta vivait avec son terrible et puissant amant. Elle comprit que ses jambes ne l’avaient pas menée là par hasard. Elle regarda la porte d’entrée. Sentit son cœur battre dans sa gorge. Éprouva une peur infinie. Sa mémoire fut envahie par le souvenir de la scène cruelle à laquelle Benedetta l’avait forcée à assister. Elle revit l’homme auquel le prince avait fendu la joue. Sa respiration se bloqua.

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