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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Je sais pas. Mais sûrement dans les environs. Arrête de m’interrompre tout le temps. Écoute. Dans la robe, il y avait une peau de serpent. Et pendant que le vêtement continuait de flamber, la peau s’est animée et transformée en serpent, aussi vivant que toi et moi, et le serpent s’est sauvé, tout le monde l’a vu. Alors ? C’est de la sorcellerie, ou pas ?

— Misère de misère ! dit Zolfo en sifflant.

— Je t’aurai averti.

— Merci, Rodrigo. T’es un ami. Je le raconterai autour de moi. Et toi aussi, raconte-le.

— Tu peux en être sûr. En plus, il paraît que sur les robes, il y a des taches, et qu’en fait c’est du sang d’amoureux…

— Elles le disent elles-mêmes, à la boutique.

— C’est vrai. N’empêche qu’il y a un gamin qui a disparu, à Torcello. Et on sait bien que les Juifs font des rites avec le sang des enfants chrétiens…

— Non…

— Si, je te le dis, moi. » Rodrigo indiqua le paquet contenant les robes. « Fais attention. »

Zolfo ouvrit grand les yeux, l’air épouvanté. Puis il rentra au palais Contarini et monta chez Benedetta. Il ferma la porte derrière lui en éclatant de rire puis lui raconta tout, du début à la fin. « Le serpent qui rampe au milieu des flammes de Satan ! »

Benedetta, couchée, acquiesçait, l’air sombre. Elle était pâle, avec des cernes noirs et profonds.

Zolfo s’approcha du lit. « Elles guérissent, tes brûlures dans le dos ? demanda-t-il.

— Oui.

— L’eau bouillante, c’est une chose. Mais tu es sûre que ce poison ne va pas te tuer ?

— J’arrêterai bientôt de le prendre, fit Benedetta. Quand tout le monde sera bien sûr que je suis victime d’un sort, je me ferai bénir et exorciser par ce grand couillon de Saint, et je guérirai miraculeusement…

— Ne le traite pas de couillon ! »

Benedetta sourit. Sans malice. Elle sourit de pitié. « Tu ne vois pas qu’il ne te regarde même plus, maintenant qu’il est célèbre ?

— C’est pas vrai !

— Il est tout gonflé par la vanité… Entouré de lèche-bottes comme il est, il n’a plus besoin de toi.

— C’est pas vrai… », répéta Zolfo, d’un ton déjà moins convaincu.

Benedetta l’interrompit. « Fais ce que tu as à faire et va livrer les robes. » Elle s’enfonça dans les oreillers. L’arsenic que lui avait donné Reina, la magicienne, l’affaiblissait.

Zolfo quitta la pièce. Il cacha dans les plis des robes des orties, des éclats de verre, des queues de lézard, un crapaud desséché, des noix pourries qui ressemblaient à de petits fœtus noirs. Puis il se rendit dans le salon que le prince Contarini avait attribué au Saint depuis qu’il avait acquis une grande popularité.

Le frère Amadeo était assis dans un fauteuil au velours épais et moelleux. Il se tenait paumes ouvertes à l’intention des hôtes du jour, placé de façon que le soleil qui filtrait par la fenêtre tombe exactement sur ses stigmates, comme s’ils brillaient de leur propre lumière. Ses hôtes le regardaient, impressionnés. C’étaient des petites jeunes filles stupides, des vieilles édentées, des maris souffrant de tumeur ou du mal français. Et, bien sûr, quelques aventuriers décidés à profiter des avantages de sa fréquentation.

« Voilà le Singe », dit l’un d’eux en voyant Zolfo approcher. Zolfo n’y prêta pas attention, même si ce surnom lui pesait beaucoup. Il vint vers le frère Amadeo pour le saluer.

« Pas là, imbécile, tu me fais de l’ombre », siffla le frère.

Zolfo changea de place. « Je passais vous saluer, frère Amadeo… »

Le Saint lui adressa un regard mauvais. « C’est la troisième fois que tu me salues, aujourd’hui. Tu n’as donc rien d’autre à faire que me bourdonner autour ?

— C’est pas un singe, c’est une mouche ! », plaisanta un des aventuriers.

Le frère éclata de rire.

Zolfo se sentit mourir.

Le Saint, quand l’éclat de rire cessa, le fixa sans expression puis eut un geste d’impatience.

« Cette nuit, j’ai rêvé de la Sainte Vierge, enveloppée d’une sphère de lumière, dit alors Zolfo, récitant la phrase que frère Amadeo lui avait apprise, et elle m’a ordonné de vous dire que l’enfant qui a disparu à Torcello a été enlevé par les Juifs pour leurs rites sataniques. »

Frère Amadeo s’adressa à son auditoire : « C’est la Vierge Marie qui me parle par la bouche de ce simple d’esprit. Il faut chercher l’enfant disparu dans les maisons des Juifs, dans leur temple immonde, dans le lit de leurs rabbins. »

La petite foule s’agita. Tous étaient tendus vers le Saint, attendant que la lumière divine de ses stigmates et la sagesse de ses paroles les purifient de leurs péchés.

« Les Juifs sont le peuple de Satan », murmurèrent-ils en chœur.

Zolfo resta encore quelques instants. Il espérait que le frère Amadeo lui adresserait un sourire, un signe confirmant qu’il avait bien joué son rôle. Mais l’autre n’eut plus un regard pour lui. Alors, sans que personne n’y prête attention, Zolfo sortit. Quelques instants après, il était dans la rue, avec le paquet contenant les robes. Il les livra, l’une après l’autre.

Puis il se rendit compte qu’il avait presque peur de revenir au palais. Peur de cette solitude qu’il ne pouvait plus feindre d’ignorer. Le frère Amadeo l’avait trahi. Il ne comptait pas pour lui, n’avait jamais compté. Quant à Benedetta, elle ne pensait qu’à elle-même et à sa haine pour Giuditta.

“Tu es seul”, se dit-il.

Depuis bientôt un an, il vivait porté par une haine féroce, mais ce fut le chagrin qui envahit son âme. Il sentit une vive douleur à l’estomac, et serra les dents pour ne pas crier. Il mit la main sous sa casaque et appuya sur son ventre.

« Appuie fort… », dit-il.

Mais c’était la voix de Mercurio, ce jour-là, qu’il entendait. Et cette douleur n’était pas la sienne : c’était celle d’Ercole blessé à mort. Il s’effondra à terre, et pleura tout bas.

« T’es où maintenant, espèce de grosse bête ? T’es où ? Tu me manques… tu me manques tellement… »

Il se releva. Et se mit à marcher dans Venise, sans but, imaginant qu’il tenait Ercole par la main, comme autrefois. Il se rappelait sa vilaine figure, et elle lui parut belle. Il pensa à son bon regard d’idiot. Il lui semblait n’avoir jamais rien connu d’aussi chaud. Alors que les yeux de Benedetta et du Saint étaient vides, des yeux morts.

« Tu me manques, espèce d’imbécile », dit-il tout haut en s’aventurant dans une zone de Venise qu’il ne connaissait pas, avec des maisons basses, de briques et de bois. Ses pieds s’enfonçaient dans la boue des ruelles, où les égouts à ciel ouvert charriaient des excréments et où nageaient des rats aussi gros que des chats.

« Où tu es ? », demanda-t-il à Ercole, là-haut dans le ciel.

Il avait d’abord cru que Benedetta lui donnerait de l’amour, mais il n’en avait rien été. Il s’était agrippé à l’espoir que le Saint lui en donnerait. Mais ni l’un ni l’autre ne savaient ce que c’était. Ils étaient des créatures noires, comme lui. Habitées par la haine. Ils n’étaient pas comme Ercole.

Il s’arrêta et répéta : « Où tu es ?

— Ici », lui répondit alors une petite voix rieuse.

Zolfo se retourna.

Derrière une palissade à demi écroulée pointait la tête d’un petit garçon qui n’avait pas cinq ans. Il était sale, avec un pantalon court maculé de graisse, et deux petites jambes maigres chaussées de sabots de bois dont l’un était fendu. Une grosse traînée de morve avait séché sur sa lèvre supérieure. Il souriait. Il tenait un jouet en bois fait de morceaux articulés, imitant si parfaitement un cheval qu’on aurait cru le voir bouger son long cou.

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