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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Le borgne se prépara à intervenir.

« Non, dit faiblement Scarabello. Elle est à lui. »

Mercurio fixait le borgne avec un regard de défi.

Scarabello sourit et dit à son sbire : « À partir d’aujourd’hui, je te conseille de pas trop le chatouiller. Cet homme-là n’a plus rien à perdre.

— T’as toujours été un grand philosophe », dit Mercurio. Il fit mine de s’en aller puis revint sur ses pas. « Et ta grande défaite à toi, c’était quoi ? », lui demanda-t-il.

Scarabello indiqua la plaie à sa lèvre. « Celle-ci », répondit-il. Puis, brusquement, il s’écroula au sol.

Quand Mercurio revint à l’étable en portant Scarabello dans ses bras, un silence tendu s’installa.

Lanzafame dégaina son poignard.

Isacco s’approcha, le regard dur. « Qu’est-ce que tu veux encore ? demanda-t-il à Scarabello.

— Il est malade, dit Mercurio.

— Et alors ? demanda le capitaine, serrant plus fort son poignard.

— Et alors, ici, il y a un docteur, répondit Mercurio.

— Pas pour lui », dit Lanzafame. Il approcha le couteau de la gorge de Scarabello. « Pour lui, il y a moi. » Il le regarda. « Tu te souviens de Donnola ? »

Scarabello sourit faiblement. « Capitaine… vous n’avez pas besoin… de le venger, dit-il dans un filet de voix. Il s’en est déjà… chargé lui-même… » Il toucha sa lèvre. « C’est lui qui m’a fait ce cadeau… Donnola. Il m’a condamné à une mort lente et douloureuse… pas douce et rapide comme celle que me donnerait votre lame… Laissez… laissez-le me tuer… » Il haleta puis s’évanouit.

« Mets-le sur ce lit, ordonna le docteur à Mercurio.

— Que diable as-tu en tête ? lâcha Lanzafame. Cette ordure a décapi…

— Le garçon vient de le dire ! hurla Isacco, tandis que toutes les prostituées se rassemblaient autour de lui. Je suis un docteur et, aussi vrai que Dieu existe, je le soignerai ! »

72

Le domestique entra dans la boutique et regarda autour de lui, déconcerté.

Partout des robes jetées n’importe comment, sur le sol, sur le comptoir, sur les chaises. Même le mannequin dans la vitrine avait été renversé. En tombant, il avait perdu sa tête de bois peint.

« Comment c’est possible ? Une chose pareille ? hurlait Giuditta, telle une furie, en arrachant une à une les robes suspendues sur le long bâton. Qui a fait ça ?

— Calme-toi, il y a du monde », lui dit Ottavia en venant près d’elle.

Giuditta se tourna vers le domestique sans le voir. « Je veux savoir qui a fait ça ! », recommença-t-elle à hurler. Elle n’avait que de la colère en elle. Depuis qu’elle avait chassé Mercurio, elle n’avait pas versé une seule larme. Pas une.

Ottavia la poussa vers la cabine d’essayage. « Occupe-toi de lui, Ariel », dit-elle au marchand de tissu en lui indiquant le domestique.

« C’est toi qui as fait ça ? », cria Giuditta à la couturière. Elle lui montra l’intérieur d’une robe dans laquelle elle avait trouvé un morceau de peau de serpent. « C’est toi ? »

La couturière rentra la tête dans les épaules.

« Comment peux-tu croire ça ? dit Ottavia.

— Les robes sont pleines d’éclats de verre, de peaux de serpent, de plumes de corbeau ! Mes robes ! Et tout Venise…

— Oh, arrête, c’est quoi, “tout Venise” ? », cria Ottavia encore plus fort. Et, tournée vers Ariel Bar Zadok qui était resté planté là, elle dit rageusement « Bouge-toi ! », avant de fermer la porte de la cabine.

Le marchand sembla se reprendre et s’adressa au domestique. « Je t’écoute…

— Je suis venu retirer les robes de leurs illustres Seigneuries mesdames Labia, Vendramin, Priuli, Venier, Franchetti et Contarini.

— Ah oui… » Ariel Bar Zadok regarda autour de lui, déconcerté. Il resta un instant immobile puis leva le doigt en l’air. « Attendez un instant », dit-il en se faufilant dans la cabine d’un pas vif.

On entendit Giuditta crier : « C’est forcément quelqu’un qui travaille pour nous ! Qui d’autre aurait pu faire cela ? »

Le marchand revint dans la boutique en tirant la porte de la cabine derrière lui.

« Mais ça peut être n’importe qui ! s’exclama Ottavia.

— Non ! Les robes ne se trouvent que dans deux endroits, l’atelier de couture et ici ! C’est quelqu’un qui travaille pour nous ! Et ça veut dire quoi ? Que notre merveilleuse communauté n’est pas d’accord ! Ils en veulent au docteur des putains ! »

Ariel revenait avec un paquet volumineux. Il sourit avec embarras. « Voilà, jeune homme. Heureusement la commande était déjà prête et mise de côté… »

Le domestique prit le paquet, regarda une nouvelle fois le capharnaüm et s’en alla.

Ouvrant la porte de la cabine, Ariel annonça : « Nous sommes seuls maintenant ».

Giuditta le regarda. Elle serra les mâchoires. « Nous sommes seuls, répéta-t-elle. En effet, nous sommes seuls. » Elle quitta la boutique et rentra chez elle, où elle s’était barricadée depuis des jours sans répondre aux questions de son père, sans manger. Et sans pleurer.

Pendant ce temps, le domestique, prenant par les sotoporteghi, arriva au pont de Cannaregio, où il remit le paquet à Zolfo.

« Merci, Rodrigo.

— La Juive criait comme si on l’égorgeait.

— Si seulement…

— Qu’est-ce qu’elle t’a fait ?

— Elle est juive, et pour moi c’est suffisant. »

Rodrigo haussa les épaules.

« Et qu’est-ce qu’elle disait ? demanda Zolfo.

— Ce que tout le monde sait à Venise.

— Quoi ?

— Dis à leurs Seigneuries de faire attention avant de mettre ces robes, fit Rodrigo. Et à notre maîtresse aussi.

— Pourquoi ?

— Dis-leur de vérifier s’il n’y a rien dans les habits, dit le domestique avec des airs de conspirateur, comme s’il avait connaissance d’un grand secret.

— Qu’est-ce qu’il devrait y avoir ? »

Rodrigo regarda autour de lui. « De la sorcellerie, murmura-t-il. Des sortilèges.

— Quel genre de sorcellerie ?

— Tu crois qu’il lui est arrivé quoi, à notre maîtresse ? fit le domestique en baissant un peu plus la voix.

— Arrête avec ces conneries.

— On devrait pas plaisanter avec certaines choses, je te le dis, continua Rodrigo. Tu veux savoir ? Ces robes-là, même si on me les offrait, je ne les donnerais pas à ma petite amie. Même si on me payait, tiens. » Il hocha la tête. « À Venise, on dit qu’elles sont ensorcelées.

— Qui dit ça ?

— Tout le monde !

— Bouffon.

— Écoute un peu, fit Rodrigo en se rapprochant encore. Je connais une bonne qui est amie avec une lavandière qui connaît le portier du palais Soranzo. Il lui a raconté qu’il est arrivé encore pire à une dame qui portait une de ces robes.

— Quoi ? Raconte !

— Sa robe a pris feu…

— Non ?

— Si. C’est un pur miracle si elle n’a pas été brûlée vive… Et quand la dame a réussi à enlever la robe… eh bien, l’amie en question m’a raconté que la peau de serpent qui était…

— Elle l’a vue ?

— Mais non, débile ! fit le domestique, agacé. Je t’ai dit qu’elle est amie avec une certaine lavandière qui connaît bien le portier du palais Soranzo…

— Ah, c’est là que ça s’est passé ?

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