Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
Isacco s’avança. « Quelle gêne vous causons-nous, braves gens ? demanda-t-il.
— On ne veut pas de putains ni de Juifs à Mestre !
— Mais pourquoi ? dit Isacco. Ce sont des femmes malades…
— Des putains ! C’est des putains !
— … et moi je suis médecin…
— Juif ! Sale Juif ! »
Lanzafame s’approcha de lui. « Rentre à l’intérieur, docteur.
— Non ! Je ne veux plus me cacher ! », maugréa Isacco.
Mercurio, sur le pas de la porte, regardait ces gens. Il ne voyait que haine, colère et désespoir. Il voyait les sables mouvants dans lesquels ils se noyaient. Il les voyait déjà morts. Étouffés par leur propre destin. Condamnés. Et il se reconnaissait en chacun d’eux.
Puis, de cette foule qui bouillonnait de mauvaises intentions, se détacha un jeune homme. Il avançait doucement, fixant Isacco. C’était un garçon robuste, grand, blond. Il n’avait qu’un seul bras. L’autre était coupé à la hauteur du coude.
Brusquement, tous firent silence. La foule et les assiégés. Tous retinrent leur souffle.
Le jeune homme s’arrêta à quelques pas du docteur.
Mercurio vit qu’il n’y avait ni haine ni colère dans ses yeux.
Le jeune homme sourit à Isacco.
Le docteur le regardait sans savoir comment se comporter.
Le garçon leva son moignon et l’agita dans sa direction. « Celui-là, c’est vous qui me l’avez coupé », dit-il avec gaieté. Il se tourna vers la foule, examina les gens, cherchant quelqu’un. « Susanna ! cria-t-il, en continuant d’agiter son moignon. C’est lui, c’est cet homme-là qui me l’a coupé ! »
La foule bruissa, sans comprendre.
Une jeune fille aux longs cheveux blonds, un enfant au bras, sortit de la masse des gens. Elle regardait le jeune homme et acquiesçait.
Mercurio vit qu’elle souriait elle aussi, accélérant le pas.
Elle rejoignit le jeune homme, lui passa le petit puis s’avança vers Isacco. Quand elle fut devant lui, elle se jeta à terre. Elle lui prit la main et la baisa. « Que Dieu vous bénisse, monsieur. »
Alors le jeune homme, tenant son fils sur son bras sain et brandissant son moignon vers la foule, comme un trophée, s’écria : « C’est lui, c’est le docteur qui m’a sauvé ! »
Au même moment, tandis que la foule murmurait dans la plus grande confusion et que les prostituées revenaient mettre leur nez à la porte, un autre homme, dans la trentaine, privé d’une jambe et s’appuyant sur deux béquilles, se détacha de la foule et vint se ranger aux côtés du jeune homme manchot, après avoir regardé Isacco et lui avoir souri à son tour. Aussitôt la femme de cet homme le rejoignit. Puis deux autres mutilés se redressèrent à grand-peine et vinrent se placer fièrement, épaule contre épaule, avec leurs camarades d’autrefois. Avec eux arrivèrent aussi leurs femmes et leurs enfants.
« C’est grâce à lui que je respire et que je marche encore ! », affirma un autre, auquel il manquait un pied. Il s’appuyait sur une jambe de bois attachée par un lien de cuir à ce qu’il restait de son membre.
Entre la foule et l’étable, un petit régiment pathétique se déploya. À l’un manquait un bras, à l’autre une jambe, à celui-ci juste quelques doigts, cet autre était bancal et cet autre aveugle, cet autre encore avait des cicatrices cachées recousues par Isacco en ces jours lointains où il avait rencontré la troupe des blessés du capitaine Lanzafame.
Isacco était secoué par une profonde émotion.
« Viens me dire maintenant que tu n’es pas docteur », lui murmura à l’oreille Lanzafame.
Le petit bataillon se tourna vers son chef d’autrefois.
« Vous pouvez compter sur nous, capitaine », dit le jeune manchot, au nom de tous les autres.
Lanzafame s’approcha d’eux. « Je n’ai jamais eu une armée aussi extraordinaire, par Dieu ! », s’exclama-t-il, les yeux brillants.
La foule était muette.
Mercurio vit que la haine et la colère s’évaporaient comme gouttes de rosée au soleil. Ces hommes s’étaient dégagés des sables mouvants. Il se tourna vers Anna. « Je suis désolé pour hier… », lui dit-il.
Anna lui prit la main. « C’est beau d’être vivants pour assister à une chose pareille, non ? »
Mercurio ne dit pas oui. Il n’en avait pas encore la force.
« Vous avez besoin d’aide, docteur ? demanda à Isacco l’homme aux béquilles.
— Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda un autre.
— Tout, les gars ! Regardez autour de vous ! fit le garçon manchot.
— Vous, les hommes, vous donnerez un coup de main pour passer les murs à la chaux, dit une jeune fille. Et nous, nous aiderons ces pauvres femmes qui n’en peuvent sûrement plus d’avoir des mains d’homme entre leurs cuisses ! »
Ses compagnes se mirent à rire et allèrent à la rencontre des prostituées.
« Et vous, vous venez nous aider, oui ou non ? », lança à la foule le garçon au moignon.
La plupart baissèrent la tête et s’en allèrent, silencieux. Quelques-uns cependant se joignirent à eux.
Isacco chercha Mercurio. « Tout cela, c’est grâce à toi, mon garçon. Tu t’en rends compte ? Merci. »
Mercurio le regarda d’un œil torve. « Maintenant que vous êtes tranquille pour votre fille, c’est facile d’être généreux, hein, docteur ?
— Mon garçon, je voudrais que tu saches…, commença Isacco.
— On arrête avec ces conneries, d’accord ? le coupa Mercurio. Vous avez obtenu ce que vous vouliez. Mais nous savons tous les deux que si c’était moi qui vous l’avais offert, vous auriez refusé. Donc, pas la peine de faire tant de simagrées.
— Tu as raison. Je te demande par…
— Me demandez rien, docteur ! explosa Mercurio. J’en ai rien à foutre », marmonna-t-il en s’éloignant.
Et parce qu’il ne pouvait pas supporter de regarder tous ces gens qui, toute haine disparue, avaient réussi à se sortir des sables mouvants, il se dirigea vers le centre de Mestre.
Devant la boutique du prêteur sur gage, il rencontra Scarabello. « T’as ma part ? », lui demanda-t-il.
Scarabello tenait à peine sur ses jambes. Il était pâle. Sa lèvre inférieure était tuméfiée, violacée, ouverte en deux par une plaie purulente. Ses habits noirs froissés et sales. Ses cheveux semblaient ternes et plus rares.
« Oui, mon gars… j’ai ta part », répondit Scarabello en faisant signe au borgne.
Ce dernier lui tendit une grosse bourse de cuir noir, lourde, fermée d’un lacet doré.
Scarabello la prit et l’ouvrit.
Mercurio vit que ses mains tremblaient.
Scarabello ôta son gant pour compter les pièces de monnaie. Le dos de sa main aussi était mangé par une plaie infectée. Il vit que Mercurio la fixait. « Je reconnais que j’ai eu des jours meilleurs, dit-il en souriant.
— Je vois ça », grommela Mercurio.
Scarabello fut frappé par son regard. « Tu es devenu un homme, dit-il, avec un léger essoufflement. En quelques jours. »
Mercurio tendit la main. « Donne-moi mon argent. »
Scarabello compta les pièces qu’il lui devait, les déposant une à une dans sa paume. Arrivé à la dernière, il la tint un instant suspendue dans l’air. « Seules les grandes défaites font de nous des hommes. Quelle est la tienne ?
— Occupe-toi de tes couilles », lui répondit Mercurio en lui arrachant des mains la pièce de monnaie.