Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
On me dit que François apprécie l’intelligence de Georg qui n’est pas simplement un beau garçon, mais aussi une tête bien faîte. Sa culture est vaste, très germanique, et si différente de celle, hispanique, du pape, qu’elle lui ouvre des perspectives. Dans son entretien à Vanity Fair, celui qui aimerait apparaître comme l’éminence grise de Benoît XVI avait formulé le vœu « qu’on ne s’arrête pas à [son] apparence physique mais qu’on prenne aussi conscience du fond sous la soutane ».
ECCE HOMO. Tentons ici pour finir sur la personnalité de Benoît XVI une hypothèse que j’emprunte pour une part à l’analyse subtile et téméraire de Freud sur l’homosexualité de Léonard de Vinci. Je ne suis pas psychanalyste, mais je suis surpris, comme beaucoup, par le fait que l’homosexualité ait été l’une des questions cardinales, si l’on peut dire, de la vie et de la pensée de Joseph Ratzinger. Il est l’un des théologiens à avoir le plus étudié le sujet. À sa façon, la question gay verticalise sa vie, et cela le rend fort intéressant.
Avec Freud, on peut penser qu’il n’existe pas une quelconque vie humaine sans désir sexuel au sens large, libido qui perdure nécessairement avec le sacerdoce, fût-ce sous des formes sublimées ou réprimées. Pour Léonard de Vinci, il s’agit, nous dit Freud, de l’homosexualité refoulée dans le savoir, la recherche, l’art et la beauté non consommée des garçons (des recherches plus récentes ont sévèrement contredit Freud, le peintre ayant bien été un homosexuel pratiquant). Léonard de Vinci a d’ailleurs écrit dans ses carnets cette phrase souvent commentée : « La passion intellectuelle chasse la sensualité. »
Pour Joseph Ratzinger, il semble qu’on puisse faire une hypothèse similaire, avec toute la prudence nécessaire : une certaine homosexualité latente a-t-elle été sublimée dans la vocation et refoulée dans la recherche ? L’esthétique littéraire et musicale, l’effémination, les incartades vestimentaires, le culte de la beauté des garçons en seraient-ils des indices ? S’agit-il seulement d’un « bovarysme », qui consiste à vivre sa vie à travers celle des personnages de roman, pour ne pas avoir à se confronter au réel ?
La vie de Ratzinger tient tout entière dans l’horizon de ses lectures et de ses écrits. Lui a-t-il fallu construire sa force autour d’un raidissement intérieur et secret ? Que l’activité intellectuelle ou esthétique soit une dérivation du désir est un processus psychosexuel bien connu de la vie artistique et littéraire comme de la vie sacerdotale. Si on veut aller dans le sens de Freud, on peut parler d’un complexe d’Œdipe sublimé en « névrose de contrainte » : un complexe de Prométhée ?
Ce que l’on sait de la vie émotionnelle de Benoît XVI est limité mais ce peu de choses est déjà plus que significatif : sa tendance affective indique une seule et unique direction. Par les musiciens que Joseph Ratzinger aime, les figures androgynes qu’il valorise dans les opéras qui l’enchantent, les écrivains qu’il lit, les amis dont il s’entoure, son frère peut-être, les cardinaux qu’il nomme, les décisions innombrables contre les homosexuels, et jusqu’à sa chute finale qui est enroulée et nouée autour de la question gay, on peut faire l’hypothèse que l’homophilie aurait été « l’écharde dans la chair » de Joseph Ratzinger.
Qu’il ait été le plus tourmenté des hommes et accablé par le péché ou, du moins, par le sentiment du péché, ne fait guère de doute : en cela, il est une figure tragique. Que ce refoulement explique son « homophobie intériorisée » est une hypothèse qui a été souvent avancée par un nombre illimité de psychanalystes, de psychiatres, de prêtres ou de théologiens progressistes et, bien sûr, de militants gays. Jusqu’au journaliste Pasquale Quaranta qui m’a même proposé l’expression « syndrome Ratzinger » pour définir ce modèle archétypal de « l’homophobie intériorisée ».
Rarement un homme a plaidé, à ce point, contre sa « paroisse » – et cette obstination a fini par devenir suspecte. Benoît XVI aurait fait payer aux autres ses propres doutes. Pourtant, il me semble que cette explication psychologisante est fragile car, en analysant de près les textes de Joseph Ratzinger, on découvre son secret le plus cher – et la nuance est de taille. Je retiendrais plutôt une autre hypothèse selon laquelle il ne serait pas, en fait, un « homosexuel homophobe », comme on l’a si souvent dit, si on entend le mot au sens d’une aversion profonde et générale à l’encontre des homosexuels. En réalité, le cardinal Ratzinger a toujours pris soin de distinguer deux formes d’homosexualité. La première, on le sait, est « intrinsèquement désordonnée » : c’est celle qui est vécue et valorisée, avec son identité et sa culture. Ratzinger rejette avec la plus claire sévérité l’acte homosexuel. Les faiblesses de la chair, la sexualité entre hommes, voilà le péché.
En revanche, et ce point me paraît avoir été négligé, il y a une seconde homosexualité que Ratzinger n’a jamais rejetée, l’érigeant même en modèle indépassable, bien supérieur à ses yeux à l’amour charnel entre un homme et une femme. Il s’agit de l’homophilie ascétique, celle qui a été corrigée par des « législations surhumaines » : cette lutte contre soi, lutte énergique, lutte incessante, lutte véritablement diabolique, et qui, finalement, s’épanouit dans l’abstinence. Cette victoire sur les sens est le modèle vers lequel tendent toute la personnalité et l’œuvre de Ratzinger. Nietzsche nous avait prévenus lorsqu’il faisait de l’eunuque, dans Le Crépuscule des idoles, le modèle idéal de l’Église : « Le saint agréable à Dieu est le castrat idéal. »
En fin de compte, on pourrait dire que, s’il rejette les personnes « LGBT », Ratzinger n’a pas la même dureté pour celui qui hésite, celui qui se cherche, cet agnostique de la sexualité, cette personne « questioning » ou « Q » dont parlent les Américains et qui leur a fait forger un nouveau sigle : LGBTQ. En gros, parmi les gays honnis, le pape serait disposé à sauver ceux qui renoncent, ceux qui ne posent pas « d’actes d’homosexualité » et restent chastes.
Cet idéal du saint homosexuel abstinent, Ratzinger l’a forgé et répété dans ses encycliques, motu proprio, exhortations apostoliques, lettres, extraits de livres ou interviews. On peut remonter au texte le plus élaboré, et qui a une valeur importante : les articles clés du Nouveau Catéchisme de l’Église catholique (1992). On sait que le cardinal Ratzinger en fut le rédacteur en chef, assisté par un jeune et talentueux évêque de langue allemande, que le professeur Ratzinger a eu comme élève et qu’il a pris sous son aile◦– Christoph Schönborn. Si l’entreprise est collective, entre les mains d’une quinzaine de prélats, nourris par un millier d’évêques, c’est Ratzinger qui a coordonné l’ensemble et rédigé personnellement, avec Schönborn et l’évêque français Jean-Louis Bruguès, les trois articles clés relatifs à l’homosexualité (§ 2357 et suivants). La partie dans laquelle ils sont rassemblés est d’ailleurs intitulée, annonçant la couleur : « Chasteté et homosexualité ».
Dans le premier article, le Catéchisme se limite à affirmer que « les actes d’homosexualité sont intrinsèquement désordonnés. Ils sont contraires à la loi naturelle. Ils ferment l’acte sexuel au don de la vie. Ils ne procèdent pas d’une complémentarité affective et sexuelle véritable. Ils ne sauraient recevoir d’approbation en aucun cas ». Après avoir signalé que ces personnes qui ont « des tendances homosexuelles foncières » sont en « nombre non négligeable », que c’est pour elles « une épreuve », et qu’il faut les « accueillir avec respect, compassion et délicatesse », le Catéchisme s’ouvre sur la grande théorie de Ratzinger. « Les personnes homosexuelles sont appelées à la chasteté. Par les vertus de maîtrise, éducatrices de la liberté intérieure, quelquefois par le soutien d’une amitié désintéressée, par la prière et la grâce sacramentelle, elles peuvent et doivent se rapprocher, graduellement et résolument, de la perfection chrétienne. »