Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Pour beaucoup, Tarcisio Bertone a atteint son niveau d’incompétence à la secrétairerie d’État. L’un de ses ennemis, le cardinal Giovanni Battista Re, ancien « ministre » de l’Intérieur de Jean-Paul II, me confie à mots comptés :
— Bertone était très bien à la Congrégation pour la doctrine de la foi, mais il n’était pas prêt pour le poste de secrétaire d’État.
Don Julius, le confesseur de Saint-Pierre, qui l’a fréquenté et peut-être confessé, ajoute :
— Il était présomptueux, c’était un mauvais professeur de droit canonique.
Les confesseurs de Saint-Pierre, dont la majorité est au moins homophile, constituent une source intéressante d’informations, à l’intérieur du Vatican. Logés dans un bâtiment sans âge, place Sainte-Marthe, ils vivent dans des cellules individuelles et de belles salles à manger collectives. Souvent, j’ai eu mes rendez-vous là, dans le parlatorio qui, bien que situé au centre névralgique du saint-siège, est le lieu le plus discret qui soit : personne ne dérange un confesseur qui confesse◦– ou se confesse.
De ce poste d’observation situé entre le palais de justice et les bureaux de la gendarmerie vaticane, à deux pas de la résidence du pape François et en face de l’appartement de Bertone, les confesseurs voient tout et savent tout. C’est même chez eux qu’a été placé en détention Paolo Gabriele, après l’affaire de Vatileaks : pour la première fois, leurs cellules étaient devenues une vraie prison.
De manière anonymisée, les confesseurs de Saint-Pierre me racontent tout. Ils savent quel cardinal est impliqué dans telle affaire de corruption ; qui couche avec qui ; quel bel assistant rejoint le soir son patron dans son appartement de luxe ; qui aime les gardes suisses ou préfère les gendarmes plus virils.
L’un des prêtres témoigne, sans se délier du secret de confession :
— Aucun cardinal corrompu ne nous a dit en confession qu’il était corrompu ! Aucun cardinal homophile ne nous a avoué ses penchants ! Ils nous parlent de choses stupides, de détails sans importance. Et pourtant nous savons qu’ils sont à ce point corrompus qu’ils n’ont plus aucune idée de ce qu’est la corruption. Ils mentent même en confession.
LA CARRIÈRE DE BERTONE décolle véritablement lorsqu’il est appelé par Jean-Paul II et Joseph Ratzinger comme numéro deux de l’importante Congrégation pour la doctrine de la foi. On est en 1995 ; il a soixante ans.
Pour un homme rigide, être nommé au poste le plus doctrinaire de toute l’Église est une bénédiction. « La rigidité au carré », me dit un prêtre de la curie. C’est là que Bertone acquiert une mauvaise réputation de policier de la pensée.
Mgr Krzysztof Charamsa, qui a travaillé au palais du Saint-Office pendant de longues années, le compare à une « succursale du KGB », un « véritable système totalitaire oppresseur qui contrôlait les âmes et les chambres à coucher ». Bertone pratiquait-il des pressions psychologiques sur certains évêques homosexuels ? Faisait-il savoir à tel cardinal qu’un dossier existait sur lui et qu’il valait mieux se tenir à carreau ? Certains témoins me l’assurent. Charamsa reste évasif, lorsque je l’interroge.
Toujours est-il que cette manière de travailler à la Congrégation vaut à Bertone le surnom de Hoover.
— C’est un Hoover en moins smart, corrige toutefois l’archevêque qui m’a dévoilé ce surnom et rapporté cette intéressante comparaison avec le fondateur du FBI américain.
Hoover, qui a dirigé la police fédérale des États-Unis pendant près de cinquante ans, mêlait une intelligence des hommes et des situations à une organisation stricte de son existence cloisonnée. Luttant de manière incessante et diabolique contre lui-même, il a constitué des dossiers secrets très bien étayés sur la vie privée d’innombrables personnalités et hommes politiques américains. On sait aujourd’hui que cette capacité de travail hors du commun, ce goût du pouvoir le plus pervers, cette obsession anticommuniste, se doublaient d’un secret : il était aussi homosexuel. Celui qui aimait se travestir en privé a vécu une large partie de sa vie schizophrénique avec son principal adjoint Clyde Tolson, qu’il a nommé directeur adjoint du FBI, avant d’en faire son héritier.
La comparaison avec Bertone ne fonctionne que sur certains points, tant la copie diffère de son modèle, mais la psychologie est là. Bertone est un Hoover qui n’a pas réussi.
En 2002, Tarcisio Bertone est nommé archevêque de Gênes par Jean-Paul II puis créé cardinal, sur l’insistance de Joseph Ratzinger. Quelques mois après son élection, Benoît XVI l’appelle pour remplacer Angelo Sodano comme secrétaire d’État : il devient le Premier ministre du pape.
L’arriviste arrivé a désormais tous les pouvoirs. Comme Sodano, qui fut véritablement le vice-pape pendant les dix dernières années du pontificat de Jean-Paul II, à cause de la très longue maladie du saint-père, Bertone devient vice-pape grâce au désintérêt manifeste de Benoît XVI pour la gestion des affaires courantes.
Selon plusieurs sources, à l’arrivée de Bertone aurait été mis en place un système de contrôle interne fait de signalements, de fiches, de « monitoring », toute une chaîne de commandement qui remonte jusqu’à lui pour protéger les secrets du Vatican. Ce système aurait pu l’aider à se maintenir longtemps au pouvoir s’il n’avait rencontré deux complications imprévues dans ce parcours sans faute : l’affaire Vatileaks d’abord et, plus inattendu encore, le « renoncement » de Benoît XVI.
Moins organisé que Hoover, Bertone sait comme lui corriger ses défauts par le choix des hommes. Il se rapproche ainsi d’un certain Domenico Giani, qu’il fait nommer à la tête du Corpo della gendarmeria du Vatican, en dépit de l’opposition noirâtre du cardinal Angelo Sodano qui espère continuer à tirer lui-même les ficelles. À la tête d’une centaine de gendarmes, inspecteurs et policiers, cet ancien officier de la Guardia di Finanza italienne va devenir l’homme de l’ombre de Bertone pour toutes les affaires et missions secrètes.
— Les responsables de la police italienne sont très critiques avec la gendarmerie vaticane qui refuse de coopérer avec nous et qui utilise les zones d’extraterritorialité et l’immunité diplomatique pour couvrir certaines affaires. Les rapports ont été de plus en plus tendus, me confirme un responsable policier italien.
Dans un livre polémique, mais bien informé par Georg Gänswein et l’entourage de Tarcisio Bertone, l’essayiste Nicolas Diat laisse entendre que Domenico Giani serait sous influence, sans préciser s’il s’agit de la franc-maçonnerie, du lobby gay ou des services secrets italiens. Un cardinal qu’il cite considère qu’il est « coupable de haute trahison » et serait l’un « des exemples les plus graves d’infiltration au saint-siège ». (Ces insinuations graves n’ont jamais été prouvées, ni même confirmées ; elles ont été démenties vivement par le porte-parole de Benoît XVI ; et le pape François a renouvelé sa confiance à Giani.)
Avec l’aide de Domenico Giani et des services techniques du Vatican, Bertone surveille donc la curie. Des centaines de caméras sont installées partout ; les communications sont filtrées. On envisage même d’autoriser un seul modèle de téléphone portable particulièrement sécurisé. Bronca des évêques ! Ils refusent d’être placés ainsi sur écoute ! La tentative d’harmoniser les smartphones échouera, mais le contrôle aurait bien lieu. (Le cardinal Jean-Louis Tauran m’a confirmé ce point.)