Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Freud aurait aimé cette phrase qu’il aurait sans doute disséquée avec la même minutie que le souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Ce qui est absolument extraordinaire ici ce n’est pas la formule du pape sur le sida : mais son lapsus linguæ doublé d’un lapsus calami. Prononcée à l’oral et relue à l’écrit, la phrase a été validée deux fois telle quelle (je l’ai vérifiée dans l’original, elle a bien été écrite ainsi avec cet article masculin : « ein Prostituierter », pages 146-147 de l’édition allemande). En Afrique où la très grande majorité des cas de sida concerne des personnes hétérosexuelles, la seule concession qu’il accepte de faire concerne « un » prostitué masculin. Pas même une femme travailleuse du sexe. L’article devrait être, en toute logique, féminin (une) ou, au minimum, indéfini pluriel (des). Aucun hétérosexuel ne dira spontanément « un » prostitué ; il emploie toujours, sans même y penser, le féminin. Mais Benoît XVI, lui, lorsqu’il évoque des prostitués en Afrique, et quoi qu’il lui en coûte, les imagine mâles ! Jamais lapsus n’a été plus révélateur. Et je ne compte plus le nombre de prêtres, d’évêques, de journalistes ou de militants gays qui m’ont cité cette formule, gênés ou radieux, et parfois en éclatant de rire. Ce double lapsus linguæ et calami restera sans doute l’un des plus beaux aveux de toute l’histoire du catholicisme.
21.
Le vice-pape
LA PHOTO EST SI IRRÉELLE qu’on la croirait photoshopée. Le cardinal secrétaire d’État Tarcisio Bertone trône en majesté : il est assis sur une chaise haute, posée sur une estrade bleue, et porte sa mitre jaune doublée de rouge. Ainsi, par ce triple subterfuge étagé – l’estrade, le trône, la mitre –, il semble un géant un peu effrayant. Il est raide comme un empereur durant un sacre, à moins que ce soit par excès de calcium.
À sa droite, le cardinal Jorge Bergoglio paraît tout petit : assis sur une simple chaise en métal, hors de l’estrade, il est simplement habillé de blanc. Bertone porte des lunettes noires d’aviateur ; Bergoglio ses grosses lunettes de vue. La chasuble de Bertone, couleur or, se termine en dentelle blanche qui me rappelle les napperons de ma grand-mère ; au poignet, une montre scintille, qui a été identifiée comme étant une Rolex. La tension entre les deux hommes est palpable : Bertone fixe droit devant lui, le regard inquisiteur, figé comme une momie ; Bergoglio a la bouche ouverte de stupéfaction, peut-être devant ce César pédant.
La photo, facile à retrouver sur Google et Instagram, date de novembre 2007 : elle a été prise lors d’un voyage du secrétaire d’État en Argentine, à l’occasion d’une cérémonie de béatification. À cette époque, Bertone est le personnage le plus puissant de l’Église catholique, après Benoît XVI : on l’appelle « le vice-pape ». Quelques années plus tard, il sera placardisé ; Bergoglio, lui, sera élu souverain pontife sous le nom de François.
TARCISIO BERTONE est né en 1934 dans le Piémont. Il partage avec Angelo Sodano, son prédécesseur à la secrétairerie d’État, cette origine : l’Italie du Nord. Avec Sodano, il est le second vilain de ce livre. Et bien sûr, dans ce grand théâtre shakespearien qu’a toujours été la curie romaine, ces deux géants de vanité et de rigidité vont devenir des « ennemis complémentaires ».
Fils de paysans des montagnes, Bertone est un salésien, une congrégation catholique fondée en Italie qui place l’éducation au cœur de sa mission. Sa carrière a longtemps été tranquille. Pendant trente ans, il ne fait guère parler de lui : il est prêtre et enseigne. Bien sûr, discrètement, il réseaute ; ce qui lui permet d’être nommé, à cinquante-six ans, archevêque de Verceil, dans son Piémont natal.
L’un des hommes qui le connaît bien à cette époque est le cardinal Raffaele Farina, salésien lui aussi, qui nous reçoit, Daniele et moi, dans son appartement du Vatican. De sa fenêtre, on voit les appartements du pape, à quelques mètres, et un peu plus loin, les terrasses spectaculaires des cardinaux Giovanni Battista Re ou Bertone. Plus loin encore, la terrasse penthouse d’Angelo Sodano. Tous ces octogénaires s’observent, en chiens de faïence, avec envie et animosité, de leurs fenêtres respectives. Une véritable guerre de terrasses.
— Je présidais l’université salésienne lorsque Bertone nous a rejoints, explique Farina. Il fut mon adjoint. Je le connais bien et je ne l’aurais jamais nommé comme secrétaire d’État du Vatican. Il aimait voyager ou régler ses propres affaires. Il parle beaucoup, surtout italien et un peu français ; il a beaucoup de contacts internationaux ; mais il a échoué à l’université salésienne avant de tout rater au Vatican.
Et le cardinal Farina ajoute, comme par digression :
— Bertone bougeait tout le temps les mains. C’est un Italien du Nord qui parle avec les mains comme un homme du Sud !
Farina connaît tous les secrets du Vatican. Créé cardinal par Benoît XVI, dont il était proche, il a été nommé par François à la présidence de l’importante commission de réforme de la banque du Vatican. Entre finance, corruption et homosexualité, il sait tout et nous parlons longuement de ces sujets avec une étonnante liberté, au cours de plusieurs entretiens.
À la fin de l’un de nos rendez-vous, Farina propose de nous raccompagner. Nous montons dans sa petite voiture, une Volkswagen « Up ! », et finissons notre discussion à bord du véhicule diplomatique du Vatican qu’il conduit lui-même à quatre-vingt-cinq ans. Nous passons devant l’immeuble de l’appartement du cardinal Tarcisio Bertone, puis devant celui d’Angelo Sodano. Nous sillonnons les rues en pente raide du Vatican, entre les cerisiers en fleur, sous l’œil vigilant des gendarmes qui savent d’expérience que le cardinal Farina n’a plus tous ses réflexes. Et le voici qui ne respecte pas un stop ; le voilà qui prend une route à contresens ; à chaque fois, les gendarmes lui font de grands signes et le réorientent sagement. Sains et saufs, nous arrivons à la porte Sainte-Anne, après quelques frayeurs, et le souvenir merveilleux d’une discussion avec un cardinal qui a beaucoup parlé. Ô combien !
Bertone est-il un zozo ? C’est ce que tout le monde me laisse entendre aujourd’hui au Vatican. Il est en effet difficile de trouver un prélat ou un nonce pour le défendre, bien que ces critiques si outrées, émanant de ceux-là même qui le portaient hier au pinacle, oublient les rares qualités de l’intéressé. Parmi lesquelles : sa grande capacité de travail ; sa fidélité aux hommes ; son sens du réseautage dans l’épiscopat italien ; son dogmatisme ratzinguérien. Mais faute d’autorité naturelle, il est, comme beaucoup d’incompétents, autoritariste. Ceux qui l’ont connu à Gênes le décrivent comme un homme formaliste, imbu de lui-même, et qui, dans le palais où il recevait, avait sa cour de jeunes célibataires et de vieux garçons.
— Il nous faisait patienter comme si on avait audience avec le pape, m’explique, en me décrivant la scène, l’ancien ambassadeur de France au Vatican, Pierre Morel.
L’un des anciens étudiants de Bertone, lorsqu’il enseignait le droit et le français, un prêtre que j’interroge à Londres, me dit toutefois que « c’était un très bon professeur et qu’il était très drôle ». Bertone aimait citer, me dit la même source, Claudel, Bernanos ou Jacques Maritain. Dans un échange par écrit, Bertone me confirme ces lectures ; il s’excuse également pour son français un peu rouillé et me remercie de l’avoir « rafraîchi » en lui ayant offert un ouvrage◦– le fameux petit livre blanc.