Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Ensuite, la cérémonie proprement dite commence. Flanqué du secrétaire d’État Tarcisio Bertone et de l’incorrigible cardinal Zenon Grochołewski, co-consécrateurs, le pape étincelant de fierté et de contentement parle d’une voix affaiblie mais belle. Devant lui, au croisement de la nef et du transept, quatre prélats, dont Georg, sont étendus ventre au sol, comme le veut la tradition. En un éclair, un prêtre de cérémonie arrange la robe de Georg, lorsque celle-ci ne se rebraguette pas correctement. Le pape, immobile et imperturbable sur son trône, est concentré sur son grand œuvre, ses « aromates sacrés » et sa flamme. Au-dessus de sa tête, une foule d’angelots regardent la scène avec admiration alors que les anges agenouillés du Bernin sont eux-mêmes émus. C’est le couronnement de Charlemagne ! C’est Hadrien qui a remué ciel et terre, bâti des villes et des mausolées, mis en branle tous les sculpteurs de son empire, pour rendre hommage à Antinoüs ! Et Hadrien va jusqu’à faire s’agenouiller devant son favori un parterre composé du Tout-Rome, cardinaux, ambassadeurs, plusieurs hommes politiques et anciens ministres et jusqu’au président du Conseil italien Mario Monti en personne◦– tous confondus en génuflexions, protocole sublime et extravagant.
Soudain, le pape prend dans ses mains la tête de Georg : l’émotion est à son comble. « L’air est immobile. » Georg lâche un sourire léonardesque avant d’engouffrer sa chevelure entre les mains souveraines et pontifes, les caméras se figent, les cardinaux◦– je reconnais Angelo Sodano, Raymond Burke et Robert Sarah sur les images◦– retiennent leur souffle ; les angelots joufflus qui soutiennent les bénitiers sont maintenant bouche bée. « Le temps est hors de ses gonds. » Pour une fois, entre Kyrie, Gloria, Credo, Sanctus et Benedictus, la musique est belle à Saint-Pierre, calculée au diapason par quelques liturgy queens. Le pape caresse longuement (19 secondes) les boucles poivre et sel de son George Clooney, avec une infinie délicatesse doublée d’une infinie prudence. Mais « le corps ne ment pas » comme aimait à dire la grande chorégraphe Martha Graham, experte en « body language ».
Le pape, bien sûr, est informé sur les rumeurs qui circulent et sur le nom de l’amant qu’on lui prête. Lui, infâme ? Lui, uraniste ? Lui, anti-physique ? Il en rit. Et aggrave son cas ! Quel panache ! Quelle allure ! Ratzinger a la grandeur d’un Oscar Wilde qui, lorsqu’on l’avertit du danger qu’il court en fréquentant le jeune Bosie, s’affiche davantage avec lui ; ou d’un Verlaine, dont la famille lui demande avec insistance d’éloigner le jeune Rimbaud, et qui part vivre avec lui de plus belle◦– ce qui a coûté à Oscar Wilde comme à Verlaine deux années de prison. « L’injure des hommes / Qu’est-ce que cela fait ? / Va, notre cœur sait / Seul ce que nous sommes. »
À sa façon, Joseph Ratzinger reste fidèle à son singleton, malgré les mises en garde affolées de la curie. Cette grand-messe semble être un aveu grandiose. Et ce jour-là, il rayonne. Son sourire contenu est une merveille. Lui qui a bu le calice jusqu’à la lie, n’a pas peur, ce matin-là, d’en reprendre une gorgée. Il est beau. Il est fier. Magnétisé par sa propre audace, il a gagné. En le revoyant sur la vidéo, si superbement pathétique, je ne l’ai peut-être jamais autant aimé qu’à ce moment-là.
En cet instant, Georg est consacré archevêque par le saint-père sans que personne ne sache encore que Benoît XVI a pris la plus spectaculaire décision qu’un pape ait jamais prise : il annoncera sa renonciation peu après. Georg est-il déjà dans la confidence ? C’est probable. Ce jour-là en tout cas, pour le pape, cette messe de couronnement, dédiée à « Ciorcio », sera son testament pour l’histoire.
Pour l’heure, le carnaval continue. La messe n’en finit pas, à tel point que le pape arrivera plus de vingt minutes en retard à l’angelus, et devra s’excuser devant la foule impatientée sur la place Saint-Pierre.
— C’était une liturgie de célébration ! Un spectacle ! Une erreur ! La liturgie ne peut pas être un spectacle, s’étrangle, lors d’un entretien, Piero Marini, l’ancien maître des cérémonies de Jean-Paul II et de Benoît XVI.
Plus généreux, l’un de ses successeurs, Mgr Vincenzo Peroni, maître de liturgie du pape François, qui a également contribué, à l’époque, à la préparation de cette messe, m’explique lors d’un souper en tête à tête :
— Une telle cérémonie illustrait la beauté qui révèle le visage et la gloire de Dieu : rien n’est assez beau pour Dieu.
À la fin, au milieu des applaudissements soutenus – ce qui est rare –, et des crépitements des photographes, je reconnais L’Art de la fugue de Bach, joué par un orchestre de chambre placé dans les étages de la basilique, et l’une des « musiques pour les yeux » préférées de Joseph Ratzinger. Au rythme soutenu et à la rigueur absolue de Bach, l’immense cortège repart en sens inverse dans la nef, encadré par les gardes suisses multicolores et les gardes du corps en costume noir.
Extravaganza ! Lorsqu’il est passé devant la Pietà, l’une des plus belles œuvres au monde, il ne serait pas invraisemblable que, du fond de sa chapelle, la statue de Michel-Ange ait été ébahie par le cortège qui s’ébranlait.
Fait tout aussi inhabituel, la cérémonie à l’église a été suivie par une autre à la mairie. Après la messe, plus de deux cents invités seront conviés à participer à une prestigieuse réception dans la grande salle des audiences Paul VI. Enfin, le soir, de façon plus intime, un dîner de gala sera organisé dans les Musées du Vatican par le pape insolent, qui y participera en personne, entouré pour l’occasion de Léonard de Vinci, Michel-Ange, Caravage et le Sodoma.
LE PAPE FRANÇOIS a confirmé le grand chambellan Georg Gänswein dans sa double fonction, après la démission de Benoît XVI et sa propre élection. À situation inédite, titre inédit : Georg est aujourd’hui à la fois le secrétaire personnel du pape retraité et le préfet de la Maison pontificale du pape en exercice.
Cette double casquette a l’avantage de permettre des comparaisons audacieuses. Et combien de fois ai-je entendu à Rome cette formule prêtée à Georg Gänswein, qui aurait dit travailler « pour un pape actif et un pape passif ». Dans les rédactions, dans les associations, la phrase est célèbre et tourne en boucle ! Les militants gays s’en délectent encore ! J’ai retrouvé cette formule dans le discours original, laquelle est certainement malheureuse, mais apocryphe. Lors d’une conférence en 2016, Georg compare brièvement les deux papes et dit : « Depuis l’élection de François, il n’y a pas deux papes mais, de fait, un ministère élargi, avec un membre actif et un membre contemplatif [un membro attivo e un membro contemplativo]. Voilà pourquoi Benoît XVI n’a renoncé ni à son nom ni à sa soutane blanche. » La phrase, inévitablement, a été sortie de son contexte et travestie sur de nombreux sites gays et reprise à l’infinie par des dizaines de blogueurs. Même s’il n’a jamais été question de « pape actif » et de « pape passif ». Enfin presque.
Entre les deux saints-pères, Georg est une passerelle, un messager. Il fut l’un des premiers à avoir été mis dans la confidence par Benoît XVI de son projet de démission. Georg lui aurait répondu : « Non, saint-père, ce n’est pas possible. » Lors de son départ définitif, en 2013, on l’a vu, accompagnant le pape, s’envoler en hélicoptère vers Castel Gandolfo – image moquée comme si le pape montait aux cieux de son vivant ! Par la suite, Georg a déménagé avec le souverain pontife et ses deux chattes au Vatican dans le monastère Mater Ecclesiæ, derrière un portail gardé et de hautes grilles – ce qui n’est le cas d’aucune autre résidence à l’intérieur du Vatican.