Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Après notre déjeuner, David Berger me propose d’aller prendre un café chez lui, à quelques blocs, au cœur du quartier historique gay de Schöneberg. Là, il vit entouré de livres et de tableaux dans un grand appartement berlinois avec une belle cheminée classique. Nous poursuivons la conversation sur « le réseau de Ratisbonne », dont il parle longuement dans son livre sous le nom de « réseau Gänswein ». Selon lui, l’évêque Georg Gänswein, le cardinal Müller, le prêtre Wilhelm Imkamp et la princesse Gloria von Thurn und Taxis appartiennent à ce même « network » de droite dure.
Étrangement, David Berger partage plusieurs points communs avec ses détracteurs. Comme eux, il a évolué vers certaines thématiques de l’extrême droite allemande (AfD), ce qu’il reconnaît lors de notre entretien, en se justifiant et en insistant sur les deux problèmes majeurs de l’Europe : l’immigration et l’islam.
— David Berger a perdu beaucoup de crédibilité lorsqu’il s’est rapproché de l’extrême droite allemande et du parti ultranationaliste AfD. Il est aussi devenu obsessionnellement anti-musulman, m’explique l’ancien député allemand, Volker Beck, interrogé à Berlin.
La thèse de David Berger sur l’homosexualité active de Joseph Ratzinger et Georg est aujourd’hui assez largement discréditée. Avouons même que du colloque singulier qu’entretiennent le pape Benoît XVI et son secrétaire particulier, nous ne savons rien. Personne d’ailleurs, même au Vatican, n’a pu établir de vérité. Tout est de l’ordre de la spéculation. Et même si Georg assiste jusqu’à deux fois par jour aux « levers » du saint-père (le pape fait la sieste) ou qu’il déjeune et dîne avec lui en tête à tête, ce n’est pas le début d’un commencement de preuve.
De loin, les limites de la bromance paraissent confuses ; de près, avançons l’hypothèse la plus probable : celle de l’« amour d’amitié », dans la grande tradition du Moyen Âge, chaste et de pure beauté. Cette idéalisation des amours platoniques, ce rêve de fusion des âmes dans la chasteté correspond bien à la psychologie de Ratzinger. Et c’est peut-être de cet « amour d’amitié » qu’il tire sa passion et son regain d’énergie.
Si cette hypothèse est vraie – comment savoir ? – on peut penser que Ratzinger a été peut-être plus sincère que les activistes LGBT ne l’ont cru, eux qui lui ont souvent reproché d’être « dans le placard ». Ainsi, Benoît XVI n’aurait eu d’autre ambition que d’imposer aux autres ses propres vertus et, fidèle à son vœu de chasteté, au prix d’une lutte déchirante, aurait demandé aux homosexuels de faire comme lui. Ainsi Ratzinger « serait un homme à chasser de l’espèce humaine s’il n’avait partagé et surpassé les rigueurs qu’il imposait aux autres » : Chateaubriand a ici le bon mot, à propos de son cher abbé de Rancé, parfaitement applicable à Ratzinger.
Si la vie intime de Joseph Ratzinger reste donc pour nous tous un mystère, contrairement à ce que certains ont prétendu, la vie privée de Georg l’est beaucoup moins. J’ai interrogé des prêtres avec lesquels il a vécu à Sainte-Marthe, un assistant qui a travaillé auprès de lui, et des contacts avec lesquels il s’est retrouvé en Espagne, en Allemagne et en Suisse. Toutes ces sources me décrivent avec appétence un prêtre d’une grande gentillesse, d’une « beauté sinueuse », toujours tiré à quatre épingles, un « être évidemment irrésistible » mais parfois « lunatique », « versatile », et « capricieux » ; personne ne dit du mal de lui, mais on m’indique que, dans sa jeunesse, le blondin aurait aimé les nuits faunes et, comme tous les prêtres, a passé ses soirées entre garçons.
Ce qui est sûr : Gänswein s’intéresse à la double vie des cardinaux, des évêques et des prêtres. Toujours secret, ce « control freak » demanderait, selon plusieurs sources, des notes et des informations sur certains prélats. Dans Sodoma, tout le monde surveille tout le monde◦– et l’homosexualité est au cœur de bien des intrigues.
Régulièrement, le fauve voyage aussi pour s’évader des rigidités du Vatican, fréquenter d’autres paroisses et y quérir des amitiés. Beau, il préfère s’entourer d’hommes, plutôt que de prêter le flanc aux rumeurs sur ses relations avec les femmes, qui sont également nombreuses et, semble-t-il, sans fondement.
« Il est très connivent », me dit un prêtre interrogé en Suisse. « Il est très liant », me dit un autre interrogé à Madrid. Il a des fréquentations « mondaines », me dit un troisième, à Berlin. Aujourd’hui, moins courtisan que courtisé, vu ses titres de prestige, il a des fréquentations avantageuses où son narcissisme ne peut que le servir.
Face aux rumeurs et aux médisances, le pape Benoît XVI n’a jamais écarté son favori ; au contraire, il l’a promu. Après le scandale Vatileaks dans lequel Georg est impliqué et forcément en partie responsable, le souverain pontife lui a renouvelé sa confiance en le nommant à la fois directeur de la Maison pontificale (en gros chef du protocole) et surtout archevêque. L’acte officiel a eu lieu lors de l’Épiphanie, le 6 janvier 2013◦– un mois avant la démission fracassante du saint-père◦– et on peut dater de cette messe extravagante la fin officieuse du pontificat.
« BENOÎT XVI A OSÉ ! » La formule est d’un prêtre de curie qui reste stupéfait devant l’événement auquel il a assisté, « le plus beau de sa vie ». Jamais aucun pape moderne n’a eu l’audace d’une telle messe de couronnement, une telle démesure, une telle folie pour son beau protégé. Le jour de la consécration de Georg Gänswein comme archevêque, Benoît XVI préside l’une des plus belles fêtes liturgiques de tous les temps. (Cinq personnes qui étaient présentes m’ont raconté la scène, dont deux cardinaux, sidérés, et on peut revoir la cérémonie sur YouTube où elle dure presque trois heures. J’ai réussi aussi à me procurer le libretto original de la messe, avec les partitions musicales, un document qui fait 106 pages ! Enfin, l’archevêque Piero Marini, qui était le maître des célébrations des papes Jean-Paul II et Benoît XVI, et Pierre Blanchard, qui fut longtemps à la direction de l’APSA, deux bons connaisseurs du protocole immuable du Vatican, m’en ont expliqué les règles hiératiques et jusqu’à la chaise haute.)
Sous la coupole grandiose de Michel-Ange et les colonnes baroques de stuc doré en baldaquin du Bernin, le pape adoube donc Georg en la basilique Saint-Pierre de Rome. Têtu dans sa légendaire hostinato rigore (« obstinée rigueur » est la devise de Léonard de Vinci), le pape ne se cache pas comme tant de cardinaux qui planquent leurs protégés ; lui assume en public. C’est ce que j’ai toujours admiré chez lui.
Benoît XVI a tenu à remettre en personne à son excellence bavaroise Georg Gänswein l’anneau pastoral dans une cérémonie fellinienne gravée à jamais dans la mémoire des 450 statues, 500 colonnes et 50 autels de la basilique. D’abord la procession, lente, superbe, chorégraphiée à la perfection : le pape avec son immense mitre jaune topaze et or, debout sur une petite papamobile d’intérieur, véritable trône à roulettes, parcourt en géant les presque 200 mètres de la nef au son des cuivres ardents, des belles orgues et de la chorale d’enfants de chœur de Saint-Pierre, droits comme des cierges non encore allumés. Les calices sont incrustés de pierres ; les encensoirs fument. Aux premiers rangs de cette ordination épiscopale d’un nouveau genre, des dizaines de cardinaux et des centaines d’évêques et de prêtres dans leurs plus belles parures offrent une palette de couleurs rouge, blanche et sang-de-bœuf. Partout des fleurs, comme pour un mariage.