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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Deux témoins directs au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi m’ont raconté l’intrigue de cette série télévisée, ses saisons et ses épisodes, et jusqu’à ses « cliffhangers ». On m’a parlé d’une « transfiliation » qui aurait échoué◦– et ce mot m’a enthousiasmé.

Faute de place ici, et tant pis pour le spoiler, je vais directement au terme de la saison : la fin du suspense est marquée, comme il se doit, par la défaite du pauvre Clemens, imprudent devant l’ambitieux prélat stagiaire. Georg triomphe ! C’est amoral, je sais, mais c’est le choix du scénariste.

Entre-temps, le divorce psychologique fut une querelle théâtrale : scènes de ménage en public ; coups bas de drama queens ; tergiversations et retour en arrière du pape paranoïaque qui hésite finalement à s’eloigner de sa « chère grande âme » avant de suivre son penchant naturel ; tentatives d’intimidation ; refus de Georg de donner son nouveau numéro de portable à Josef ; et, finalement, le remake et le scandale public, en une version modernisée du Règlements de comptes à OK Corral, via le premier épisode de la série Vatileaks.

N’aimant pas le conflit, et moins encore le scandale (l’affaire commençant à s’ébruiter dans la presse italienne), Ratzinger consolera le fils répudié en le promouvant promoveatur ut amoveatur. Et Georg est devenu le vrai assistant. Le Primus.

Avant d’en arriver à celui-ci, il me faut citer un deuxième assistant qui a également excité l’imagination de Benoît XVI et connu une ascension rapide : le Maltais Alfred Xuereb. Il fut le second secrétaire privé du pape, l’adjoint de Georg Gänswein◦– un second qui n’a pas tenté d’être calife à la place du calife. Benoît XVI a entretenu d’excellentes relations avec lui et l’a emmené, le jour de son départ, à Castel Gandolfo. Peu après, il aurait été confié à François, auprès duquel il est resté un court moment. Le nouveau pape – qui a entendu les rumeurs sur sa mauvaiseté et son machiavélisme – l’a éloigné rapidement au prétexte qu’il avait besoin d’un assistant hispanique : il choisira à la place le prélat argentin Fabián Pedacchio, qu’il connaît de longue date. Alfred Xuereb a été finalement recasé auprès du cardinal George Pell pour veiller sur ses mœurs et les finances de la banque du Vatican.

GEORG, C’EST MARLBORO MAN. Gänswein a le physique athlétique d’un acteur de cinéma ou d’un modèle de pub. Sa beauté luciférienne est un atout. Souvent, on m’a parlé de lui, au Vatican, en évoquant le charme des acteurs de Visconti. Pour les uns, Georg est le Tadzio de Mort à Venise : il a eu longtemps, lui aussi, les cheveux longs bouclés ; pour les autres, il est le Helmut Berger des Damnés. On pourrait ajouter le Tonio de Tonio Kröger, peut-être à cause des yeux bleus qui font chavirer les esprits (et parce que Ratzinger a lu Thomas Mann, écrivain symbole des inclinations contrariées ou réprimées). Bref : Georg est bien de sa personne.

Au-delà de ces critères esthétiques, finalement superficiels, il y a au moins quatre raisons de fond qui expliquent l’accord parfait que le jeune monsignore noue avec le vieux cardinal. D’abord, Georg a trente ans d’écart avec Ratzinger (soit à peu près le même écart d’âge que Michel-Ange et Tommaso Cavalieri) et une humilité et une tendresse pour le pape à nulles autres pareilles. Ensuite c’est un Allemand de Bavière, au regard vertigineux, né dans la Forêt-Noire, ce qui rappelle à Ratzinger sa propre jeunesse. Georg est vertueux comme un chevalier teutonique et humain, trop humain, comme le Siegried de Wagner, toujours en quête d’amitiés. Georg aime aussi, comme le futur pape, la musique sacrée et joue de la clarinette (le morceau préféré de Benoît XVI est le Quintette avec clarinette de Mozart).

Enfin, quatrième clé de cette amitié intime : Georg Gänswein est un conservateur sévère, « tradi » et anti-gay qui aime le pouvoir. Plusieurs articles, qu’il a toutefois démentis, laissent entendre qu’il fréquenterait à Écône, en Suisse romande, des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X de Mgr Lefebvre, le dissident d’extrême droite◦– négationniste, antisémite, défenseur de la messe tridentine et finalement excommunié. D’autres, notamment en Espagne où j’ai multiplié les interviews, et où Georg passait ses vacances dans la proximité de cercles ultraconservateurs, le croient membre de l’Opus dei ; il a également enseigné à l’Université de Santa Croce à Rome, qui appartient à cette institution. Mais son allégeance à « l’Œuvre » n’a jamais été confirmée ni prouvée. Les orientations de cet homme tout de feu sont cependant claires.

En Allemagne et en Suisse alémanique, où j’ai enquêté durant plus d’une quinzaine de séjours, visitant des proches et des ennemis de Georg Gänswein, son passé continue à susciter bien des rumeurs. D’épais dossiers, qui ont beaucoup circulé, sont conservés par plusieurs journalistes que j’ai rencontrés à Berlin, Munich, Francfort et Zurich, sur ses liens supposés avec la frange d’extrême droite du catholicisme germanique. Est-il le dandy vénéneux qu’on me dit ?

Toujours est-il que Gänswein est au cœur du « réseau de Ratisbonne ». C’est une mouvance de droite radicale dans laquelle ont pu évoluer le cardinal Joseph Ratzinger, son frère Georg Ratzinger (qui vit toujours à Ratisbonne) ainsi que le cardinal Gerhard Ludwig Müller. La princesse Gloria von Thurn und Taxis, la milliardaire royaliste allemande que nous avons déjà visitée dans ce livre, y vit aussi : elle semble depuis longtemps la dame patronnesse du groupe. Ce réseau contre-intuitif compte également le prêtre allemand Wilhelm Imkamp (aujourd’hui hébergé par la princesse « Gloria TNT » dans son palace), ou encore « l’évêque de luxe » de Limburg, Franz-Peter Tebartz-van Elst, qui m’a reçu à Rome (il a été réintégré, peut-être grâce au soutien du cardinal Müller et de l’évêque Georg Gänswein, dans le Conseil pontifical pour la promotion de la nouvelle évangélisation, dirigé par l’archevêque Rino Fisichella, et ce malgré un scandale financier : ce « Mgr Bling Bling » avait fait restaurer sa résidence épiscopale pour 31 millions d’euros, suscitant une immense polémique et une sévère sanction du pape François).

Non loin de la Bavière, une importante ramification de ce réseau se situe à Coire, en Suisse alémanique, autour de l’évêque Vitus Huonder et de son adjoint le prêtre Martin Grichting. Selon plus d’une cinquantaine de prêtres, journalistes et experts du catholicisme suisse que j’ai interrogés à Zurich, Illnau-Effretikon, Genève, Lausanne, Saint-Gall, Lucerne, Bâle et bien sûr à Coire, l’évêché de la ville a la particularité d’aimanter autour de lui des homophobes d’extrême droite ainsi que des homophiles parfois très pratiquants. Cet entourage hybride et versatile fait beaucoup jaser en Suisse.

Georg est donc pour Joseph ce qu’on peut appeler un « beau parti ». Avec Ratzinger, ils forment une belle alliance d’âmes. L’ultraconservatisme de Gänswein ressemble, jusque dans sa schizophrénie, à celui du vieux cardinal. Les deux singletons qui se sont trouvés ne vont plus se quitter. Ils vivront ensemble au palais épiscopal : le pape au troisième étage ; Georg au quatrième. La presse italienne s’enflamme pour le binôme comme jamais elle ne l’a fait pour aucune reine◦– et trouve un surnom à Georg : « Bel Giorgio ».

La relation de pouvoir entre les deux hommes d’Église n’est pourtant pas facile à décrypter. Certains ont écrit que Georg, sachant le pape faible et vieillissant, se serait mis à rêver d’un rôle à la Stanisław Dziwisz, le célèbre assistant particulier de Jean-Paul II qui exerça un pouvoir grandissant à mesure que le pape déclinait. Le goût du pouvoir de Gänswein ne fait guère de doute quand on lit les documents secrets de Vatileaks. D’autres ont estimé que Benoît XVI ne jouait plus que les seconds rôles et accompagnait son assistant. Une relation typique de domination inversée, ont-ils conclu, sans forcément convaincre. Avec un humour certain, comme pour se moquer des cancans, Georg a filé la métaphore neigeuse : « Mon rôle est de protéger Sa Sainteté de l’avalanche de lettres qu’elle reçoit. » Ajoutant : « Je suis en quelque sorte son chasse-neige. » Le titre d’une de ses interviews célèbres à Vanity Fair : « Être beau n’est pas un péché. » Une de ses citations !

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