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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Il se pencha et ramassa une grosse pierre. Puis, de toutes ses forces, il la lança contre la quille.

Derrière lui, il entendit un bruit. Mosè l’avait rejoint mais n’osait pas s’approcher. Il gémissait doucement, remuant la queue, craintif, les oreilles basses.

Mercurio ramassa une autre pierre et la lança de nouveau contre le navire.

Mosè s’enfuit.

« Qui va là ? », dit Zuan dell’Olmo, apparaissant sur le seuil de l’atelier.

Mercurio ne lui répondit pas.

« Ah, c’est toi…, dit le vieux. Qu’est-ce qui te prend ?

— Coule-la.

— Qu’est-ce que tu dis, mon gars ? » Zuan avait la même expression effrayée que son chien.

« Tu te plaignais de ne pas avoir assez d’argent pour la couler, non ? », fit Mercurio d’une voix durcie par la haine. Il chercha dans sa poche onze lires d’or et les jeta par terre. « Eh bien, maintenant, tu en as. Et la caraque est à moi. Et moi je te dis : coule-la. »

Zuan ouvrit sa bouche édentée. Il avait les yeux brillants. Il secouait la tête. Puis il regarda son chien. Il écarta les bras. « Mosè a appris à monter sur un bateau… j’ai fait des essais…, balbutia-t-il comme un gamin. Il a pas le mal de mer… »

Mercurio ne parla pas. Il avait les yeux tournés vers la lagune et vers l’île de San Michele. Mais il ne regardait rien.

« Alors pour finir, tu les as laissés te la prendre… », dit tout bas Zuan. Et dans sa voix la même note triste était revenue.

« Coule-la », répéta Mercurio.

71

« Qu’est-il arrivé ? demanda le capitaine Lanzafame. Tu n’en as plus après ce garçon ? »

Isacco le regarda. « Laissez tomber. Il me fait pitié.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda encore Lanzafame.

— Je ne sais pas, mais Giuditta ne veut plus en entendre parler…

— Alors il a raison, ce garçon. Tu devrais être content.

— Ouais. » Le docteur hocha la tête, tristement. « En fait, ça me désole. Il me fait pitié. Le pauvre. Je n’aurais jamais cru.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il était vraiment sincère. Et maintenant il va laisser tomber.

— Qu’est-ce que tu en sais ?

— Sa nature sombre va le lui dicter. Isacco serra les lèvres. Elle lui dira que… ça ne vaut pas la peine.

— C’est ce qu’il t’est arrivé, à toi ?

— Constamment… Constamment.

— Pourtant te voilà ici. Le docteur des putains qui lutte contre le mal français en dépit de tout et de tous. »

Isacco regarda le capitaine. Ses yeux s’attristèrent. « J’ai plus de chance que lui. Moi, j’ai ma femme qui, où qu’elle soit à présent, garde sa main au-dessus de ma tête. Jour et nuit. Elle me protège. Lui, il n’a personne.

— T’es déjà en train de l’enterrer vivant, ce garçon.

— Bah… Espérons que c’est vous qui avez raison. » Isacco regarda autour de lui. Dans l’étable, les travaux avançaient fiévreusement. « On est en retard. À ce train-là on n’aura jamais fini », marmonna-t-il.

Lanzafame huma l’air. « Regarde le côté positif. Au moins l’odeur de vache a disparu. Donnola avait bien raison, vous autres Juifs vous ne savez que vous lamenter sur votre sort. »

Isacco eut un sourire mélancolique. « Comme il nous aurait été utile ! C’était le meilleur assistant que j’aurais jamais pu souhaiter.

— Je ne peux pas te le rendre, dit Lanzafame d’un ton dur. Mais ce fumier de Scarabello le paiera. Je l’égorgerai de mes propres mains. Je le suspendrai à une poutre, la tête en bas, et je lui ferai sortir tout son sang de la gorge, petit à petit. »

Soudain, à l’extérieur, des cris retentirent.

« C’est quoi, ça ? », dit Lanzafame en s’approchant de la porte.

Isacco le suivit.

« Des Juifs et des putains ! hurlait un homme rubicond, à la tête d’un groupe nourri. On veut pas de ça à Mestre ! Allez-vous-en d’ici !

— Allez-vous-en ! Allez-vous-en ! hurlait la foule. Certains avaient des fourches et des faux à la main.

Les prostituées capables de tenir debout se massèrent à la porte. Autrefois attirants, leurs visages et leurs corps étaient à présent dévastés par les pustules, les plaies, la faiblesse, la faim, la peur. L’inquiétude se lisait dans leur regard. Elles avaient été chassées de la Torre delle Ghiandaie quelques jours plus tôt. Elles avaient encore dans les os et dans l’âme la frayeur de se retrouver à la rue. Et maintenant, la terreur de perdre le peu qu’elles avaient.

Dès que les gens les virent, ils crièrent plus fort encore. Surtout les femmes, qui craignaient pour leurs maris. « Putains ! Putains !

« Retournez à l’intérieur », ordonna Lanzafame.

Elles étaient pétrifiées.

« Maudites putains ! », cria une femme en se portant en avant. Elle ramassa une pierre et la lança vers l’entrée de l’étable.

Elle atteignit l’une des prostituées au genou. Elle cria et perdit l’équilibre. Dès qu’elle fut à terre, dans la boue qui sentait la bouse de vache, la foule s’enflamma. Elle avança comme un fleuve en crue.

« Arrêtez-vous ! », hurla Lanzafame en dégainant son épée. Mais il était seul. Il avait congédié ses soldats depuis qu’il n’était plus nécessaire de se défendre de Scarabello. « Arrêtez-vous ! »

La foule ralentit, sans cependant s’arrêter. Elle écumait et bouillonnait, comme une vague de ressac qui s’apprête à se fracasser sur la plage.

« Au nom de Dieu, arrêtez ! », cria Anna del Mercato, qui vint se placer face à la foule.

« Ôte-toi de là, Anna ! lui ordonna l’homme qui menait la protestation. Sois maudite pour nous avoir amené ici des putains et des Juifs ! » Il la repoussa et la fit tomber.

Lanzafame s’élança devant elle, son épée brandie contre la foule.

Les gens s’arrêtèrent devant l’arme. Derrière eux, ça poussait et ça criait.

« Venez ! », dit Lanzafame en aidant Anna à se relever. Il savait qu’il ne pourrait tenir ces gens à distance que quelques instants.

Anna avait un regard effrayé. Elle était incapable de bouger.

La foule poussait. Elle était là, tout près, menaçante.

« Vite, femme ! », cria Lanzafame.

Anna, au lieu de se lever, se couvrit le visage de son bras.

« Poussez-vous, je vais l’aider. » Mercurio, qui venait d’arriver, la souleva comme un poids mort. « Allez, courage ! »

Anna sembla se réveiller. Elle s’éloigna en courant pendant que Lanzafame reculait, ralentissant la foule à la pointe de son épée.

Anna se serra contre Mercurio quand ils eurent regagné l’entrée de l’étable. « Pourquoi ? Pourquoi ? répétait-elle.

— Parce que la vie, c’est de la merde, répondit-il durement. Tu n’as toujours pas compris, à ton âge ? » Puis il fit mine de s’élancer vers l’homme qui menait le groupe.

Isacco l’attrapa avec force par sa veste.

Mercurio le fixa d’un regard furieux.

Le docteur soutint son regard sans parler. Il continuait de le retenir d’un geste décidé.

Une volée de pierres partit de la foule.

« À l’intérieur ! À l’intérieur ! », hurla Lanzafame.

Mercurio se libéra de l’emprise d’Isacco, ramassa les pierres que la foule avait jetées et les leur relança, avec toute la rage qui l’habitait.

Certains, dans le groupe, tombèrent, blessés. L’élan de la foule diminua. Beaucoup s’immobilisèrent. Ceux qui avançaient encore, se retrouvant seuls, ralentirent et regardèrent derrière eux. Puis ils crièrent plus fort encore pour compenser le fait qu’eux aussi s’étaient arrêtés. À présent ils reculaient, rentrant dans le rang.

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