Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
« Ne dis rien… », murmura-t-elle.
Isacco repartit dans sa chambre, effrayé par la douleur de sa fille.
Alors, de nouveau, le hurlement de Mercurio déchira la nuit.
Giuditta ne put comprendre ce qu’il disait.
Mais il lui semblait entendre le cri d’un animal blessé à mort.
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« Je fais quoi, moi, sans toi ? hurla encore Mercurio contre la grande porte. Je fais quoi ?
— Va-t-en, mon gars », dit un des hommes de garde.
Mercurio ne l’entendit pas. Il cogna contre le bois avec fureur.
« Si tu t’en vas pas, je te chasse à coups de pied dans le cul », menaça le garde.
L’autre soldat fit signe à son collègue de se calmer. Il s’approcha de Mercurio et le prit par le bras. « Désolé, mon gars. »
Mercurio le regarda d’un air égaré. « C’est fini ?
— C’est fini, oui, fais pas d’histoires », dit l’autre garde.
Mercurio se tourna d’un bloc, les poings serrés. Mais il s’aperçut aussitôt que dans son âme il n’y avait de place que pour la douleur.
Alors il s’en alla.
Il ne savait vraiment pas quoi faire.
Il erra toute la nuit, marcha dans des ruelles, des sotoporteghi, traversa campi et campielli, monta sur des ponts de pierre et de bois. Il s’abrita sous les portiques de la piazza San Marco quand une pluie furieuse se mit à tomber. Et s’assit sur une des marches trempées de la Basilique quand il cessa de pleuvoir.
Puis, dès que le soleil se leva, il se secoua et recommença à marcher. Et plus la lumière augmentait, plus il se sentait perdu. Il pensa que la nuit, dans l’obscurité, il pouvait contenir sa douleur. Mais qu’il n’était pas prêt à regarder sa vie à la clarté du jour.
Quand il vit pointer le soleil par-dessus les toits, il se mit à courir dans la direction opposée, comme pour échapper à ce premier jour sans Giuditta.
Il se cacha sous un sotoportego jusqu’à ce que la lumière l’atteigne, et il monta alors dans une barque pour se faire amener à Mestre. C’était le milieu de la matinée quand il atteignit la maison d’Anna.
En traversant le potager, il vit Isacco qui le regardait puis baissait les yeux.
Il se sentit humilié, blessé. Il se précipita sur le docteur, les poings brandis. « Qu’est-ce que t’as à me regarder avec ton air sinistre ? cria-t-il. Tu devrais danser au contraire, faire la fête ! T’as gagné ! T’as gagné ! »
Le capitaine Lanzafame se mit entre eux, prêt à parer l’attaque.
Mais Isacco le prit par le bras. « Non », se contenta-t-il de dire. L’espace d’un instant, il croisa le regard de Mercurio.
À ce moment-là, Mercurio se rendit compte qu’Isacco le plaignait. Il se sentit encore plus blessé et encore plus furieux. « T’es désolé, maintenant, hein ? T’es désolé ? », cria-t-il. Les veines de son cou se gonflaient, la salive écumait à ses lèvres, ses yeux semblaient sortir de leurs orbites. « Salaud ! Salaud !
— Mercurio ! », dit derrière lui Anna del Mercato qui, entendant des cris, était sortie de la maison.
Mercurio se retourna. « Va te faire foutre toi aussi », lui cria-t-il, avant de prendre la fuite.
Il courut jusqu’à l’embarcadère des pêcheurs et ordonna à Tonio et Berto de le ramener à Venise. Il descendit à Rialto et courut vers le Castelletto.
Quand il fut dans la cour entre les Tours, il regarda autour de lui. Il cherchait la jeune prostituée qui l’avait troublé, avant qu’il ne fasse l’amour avec Giuditta. Mais elles étaient si nombreuses qu’il ne put la trouver.
Alors il se laissa faire par une putain qui l’attira dans sa chambre au rez-de-chaussée. Il lui arracha presque ses vêtements. Il prit son sein flasque entre ses mains, le serra jusqu’à lui faire mal. Il la plaqua sur une mauvaise table où un rat rongeait tranquillement une miche de pain moisi. Il la fit se retourner et lui souleva ses jupes avec fureur. Il lui écarta les jambes, baissa son pantalon et entra en elle, avec violence. Il se poussa dans le corps de la prostituée de toutes ses forces, comme pour s’y perdre. Elle n’était guère plus qu’un réceptacle à ordures qu’il voulait remplir de sa colère, de sa douleur et de son désespoir.
Quand il arriva au plaisir, il grogna, les dents serrées, retenant un sanglot. Il se contracta, en s’agrippant aux fesses grasses de la femme, plantant ses ongles dans la chair.
Elle cria.
Mercurio leva la main serrée en forme de poing, prêt à la frapper dans le dos.
La putain eut peur. « Non, je t’en supplie… ne me fais pas de mal… »
Alors Mercurio se détacha d’elle, haletant. Il ouvrit son poing. Attrapa une pièce de monnaie. La lui jeta sur la table. Remonta son pantalon et sortit, chancelant, se sentant comme une bête féroce.
« Bâtard ! Espèce de fumier ! », hurla derrière lui la prostituée, quand il fut assez loin.
Mercurio l’entendit à peine. Il regardait ses mains. Comme si elles étaient couvertes de sang.
Ses jambes étaient sans force. Mais il continua de marcher. Doucement. Traînant les pieds dans la boue.
Il atteignit le rio di Santa Giustina et le longea, jusqu’à l’endroit où il s’élargit sur la lagune. Il vit la petite île de San Michele. La femme avec son bambin devant les mêmes latrines au bout du ponton branlant. L’eau qui pullulait de rats et d’excréments. Il sentit l’odeur des carcasses de poisson qui pourrissaient, empestant l’air. Il vit un ivrogne tomber face en avant dans une mare de boue. Des enfants qui riaient le frappèrent avec des baguettes.
Il laissa sa vue se brouiller. Alors il se revit dans la fosse d’égout devant l’île Tibérine, à Rome. Enchaîné la nuit à un lit de sangle dans le dortoir de Scavamorto, et le jour pelletant la terre et la chaux vive pour recouvrir dans les fosses communes les cadavres des pauvres, qui n’avaient même pas droit à un cercueil. Ou à l’orphelinat de San Michele Arcangelo, dans les chambres glacées. Il vit ses mains rongées d’engelures, ses doigts jaunes et violets, bandés de chiffons, couverts de plaies. Le moine qui brandissait une fine branche de saule et la faisait claquer sur son dos maigre. L’écuelle de bois dans laquelle on ne versait qu’une louche de soupe au réfectoire.
Et puis il vit ce qu’il n’avait jamais vu.
Une femme, identique à la prostituée avec laquelle il venait de baiser au Castelletto, qui avançait, lasse, se traînant presque, sur les marches de l’orphelinat. Elle portait un paquet. C’était un enfant, un nouveau-né. Il se reconnut. La putain le laissait sur la roue, dans le froid, et lui disait : « J’espère que tu vas crever, bâtard ». Elle le disait avec la même rage que celle des hommes qui l’avaient possédée. Comme il l’avait fait lui-même, juste avant.
Rage. Rage qui engendrait la rage. Et qui avait été engendrée par la rage. En une chaîne sans fin.
Mercurio comprit qu’il en était toujours là : prisonnier de sa propre naissance. Comme s’il n’avait jamais quitté la roue, ni l’orphelinat. Les gens comme lui étaient nés dans des sables mouvants. Personne ne s’en était jamais sorti.
Il regarda sur sa droite, encore plongé dans ces sombres réflexions, et n’en crut pas ses yeux.
Zuan dell’Olmo avait tiré le navire au sec. La quille était étayée par de gros troncs. Le toit de l’atelier avait été réparé.
Mercurio s’approcha. Il observa le navire avec lequel il voulait emmener Giuditta loin d’ici, à la recherche d’un monde meilleur. D’un monde libre.