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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Giuditta recommençait à respirer. Elle fit signe que non.

« Parce que cela m’arrange. Maintenant je suis riche, servie et adulée. Respectée. J’ai du pouvoir. » Elle hocha doucement la tête. « Ça m’arrange pour moi…, reprit-elle. Et pour Mercurio. »

Giuditta fronça les sourcils. « Quel rapport avec… Mercurio ? »

Benedetta fit un pas vers elle. « As-tu senti toute la cruauté qui court dans les veines de mon prince ? »

Giuditta acquiesça d’un rapide signe de tête.

« Il y a un certain temps, Mercurio a offensé le prince. Demande-le lui, dit Benedetta en la défiant du regard. Le prince me voulait, me désirait. Et Mercurio m’a défendue. Il l’a humilié. Il ne s’est sauvé que parce qu’un criminel très puissant s’en est mêlé. Il s’appelle Scarabello… »

Giuditta resta bouche bée. Elle se rappelait le nom de cet homme. C’était l’homme qui avait tué Donnola.

« Ah, tu le connais ! », s’exclama Benedetta, toute contente. Voilà qui allait faciliter son plan. « Mais le prince a juré, quoi qu’il en soit, de tuer Mercurio. Pourquoi crois-tu qu’il est allé habiter à Mestre ? Sûrement pas parce que c’est une jolie petite ville. Il est là-bas parce qu’à Venise il serait en danger. Et il est en danger chaque fois qu’il y met les pieds. » Benedetta fit une pause, pour laisser à Giuditta le temps de peser le poids de ses paroles. « Pour le moment, j’arrive à tenir le prince en lisière, reprit-elle. Je reste avec lui pour sauver Mercurio.

— Et… donc ? »

Benedetta hocha la tête, pleine de mépris. « Pauvre idiote ! Donc, je n’ai pas l’intention de le sauver pour qu’il prenne du bon temps avec toi. »

Giuditta était en pleine confusion.

« Tu ne comprends toujours pas ? fit Benedetta, haussant le ton. Tu dois éloigner Mercurio. Tu dois lui dire que tu ne veux pas de lui. Et tu dois être convaincante. » Elle lui pinça la joue, comme on fait aux enfants. « Sinon, je cesserai de le protéger.

— Pourquoi fais-tu cela ? », demanda alors Giuditta, encore plus horrifiée.

Benedetta éclata de rire. « Parce que je te hais. Parce que tu ne vaux foutre rien. Et que je ne veux pas que tu puisses profiter de lui grâce à mon sacrifice. » Elle s’approcha de Giuditta. « Aucune de nous deux ne l’aura, ou je laisserai le prince le tuer. »

Giuditta sentit une fureur incontrôlable lui ouvrir la poitrine. « Et tu dis que tu l’aimes ? », s’écria-t-elle, le rouge aux joues.

Benedetta, la voyant s’enflammer de la sorte, eut un coup au cœur. « Qu’est-ce qu’il y a entre vous ? », demanda-t-elle, soupçonneuse. Elle la connaissait, cette lumière dans les yeux d’une femme. Giuditta avait le regard de celle qui sait ce que c’est d’avoir un homme. Le regard de celle qui connaît ses mains et ses caresses. « Tu as couché avec lui ? », lui demanda-t-elle d’une voix sourde, mais sans attendre de réponse, parce qu’elle l’avait déjà lue dans ses yeux. En disant cela, elle sentit une douleur très forte dans sa poitrine. Elle serra les mâchoires et grinça des dents, comme une bête féroce.

Giuditta rougit et fit un pas en arrière.

« Putain ! », hurla Benedetta, et elle leva la main pour la frapper. Mais elle se retint. « Putain de Juive ! répéta-t-elle, haletante. Oui ! Je l’aime au point que je suis prête à le tuer ! » Elle fixa Giuditta. « Mais toi, tu ne pourras jamais le comprendre, dit-elle d’une voix basse et rauque. Parce que tu n’es pas une femme, tu n’es qu’une gourdasse à la chatte qui mouille et au cœur sec. Une femme est prête à n’importe quoi pour l’homme qu’elle aime. Même à le tuer, oui ! » Elle la regarda avec une haine si intense que Giuditta recula encore d’un pas. « Et toi ? Tu es prête à en faire autant ? Tu es prête à n’importe quoi ? Même à renoncer à lui ? » Elle attendit que sa respiration redevienne régulière. « Je suis en train de te donner l’occasion de te comporter pour une fois en vraie femme dans ta petite vie minable et tiède. Prouve que tu l’aimes, comme tu le dis. Quitte-le. Éloigne-le de toi. » Elle pointa le doigt vers elle. « Et tâche d’être convaincante ! Si j’apprends que tu le vois en cachette… » Elle laissa sa phrase en suspens, en la fixant dans les yeux d’un regard enflammé. Puis tout à coup elle se retourna et s’accrocha à un cordon qui pendait du plafond, sur lequel elle tira avec fureur. La porte s’ouvrit et le domestique apparut. Elle lui ordonna : « Jette-moi dehors cette putain juive ! »

Quand Giuditta se retrouva dans la rue, après quelques pas, elle porta la main à son cœur. Elle n’arrivait pas à réfléchir. À croire à ce qui venait de se passer. Elle s’appuya contre le mur d’une maison, à peine consciente du va-et-vient autour d’elle. Elle respira profondément, tandis que peu à peu l’ouragan d’émotions et de pensées commençait à s’apaiser en elle. Il fallait qu’elle réfléchisse. Comment pouvait-elle être certaine que Benedetta ne lui avait pas menti ? Comment ? D’une seule manière. Cette certitude, seul Mercurio pouvait la lui donner. Elle lui demanderait pour le prince Contarini. Elle lui demanderait… Soudain, tout fut clair. Non. Elle ne pouvait pas lui demander. Si elle le faisait et qu’il lui confirmait la version de Benedetta, il n’accepterait sûrement pas d’arrêter de la voir, parce qu’il comprendrait que sa raison de l’éviter était liée à cette histoire. Et que Benedetta y avait joué un rôle. C’était un trop gros risque, que Giuditta ne pouvait pas courir. Elle ne pouvait pas risquer de voir Mercurio refuser qu’elle le repousse. Était-ce vrai qu’il était parti habiter, sans aucune raison logique, à Mestre ? La réponse était oui. Connaissait-il Scarabello ? Encore oui. C’étaient les seuls éléments qu’elle avait pour prendre une décision.

Elle comprit ce que Benedetta avait voulu dire. Si elle aimait vraiment Mercurio, elle ne pouvait pas prendre le risque de le condamner. Même sans certitude absolue, elle devait l’éloigner d’elle. Elle venait de voir de quoi ce monstre de prince était capable. Et elle avait ressenti toute la haine de Benedetta. Cette histoire était vraie. Elle devait être vraie. Giuditta ne pouvait pas risquer la vie de Mercurio.

« Je t’aime… », dit-elle. Mais elle fut incapable de dire son nom.

Elle s’écroula. Elle n’arrivait plus à respirer, n’arrivait pas à pleurer, n’arrivait pas à raisonner. Elle pensait seulement que sa vie était finie.

Elle resta là, par terre, sans bouger, avec les gens qui passaient près d’elle, jusqu’au soir. Quand la nuit fut tombée, elle se dirigea d’un pas fatigué vers le Ghetto.

Elle était presque arrivée au pont quand elle rencontra son père qui descendait d’une barque.

« Où étais-tu ? lui demanda Isacco.

— Nulle part », répondit-elle dans un filet de voix, la tête basse et sans le regarder.

« Qu’as-tu fait ?

— Rien. »

Ils arrivèrent chez eux en silence. En ouvrant la porte, Giuditta vit la lettre qu’elle avait écrite pour le jour où elle s’enfuirait avec Mercurio, où qu’il veuille l’emmener.

« C’est quoi ? », lui demanda son père.

Giuditta la prit. « Un bout de papier.

— Qu’est-ce qu’il y a dessus ?

— Des bêtises, dit-elle en la jetant dans la cheminée.

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