Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
UN INTELLECTUEL DONC. Parmi les nombreux cardinaux que j’ai interrogés, tous reconnaissent que si Jean-Paul II était un spirituel et un mystique, Benoît XVI fut d’abord un grand théologien. Certains avancent cet argument pour ajouter, ensuite, l’air contrit, qu’il n’était vraiment pas fait pour être pape.
— C’est pour moi le plus grand théologien de notre temps, m’explique le cardinal Giovanni Battista Re.
Son confrère, le cardinal Paul Poupard renchérit :
— J’ai été collègue de Ratzinger pendant vingt-cinq ans. Et, comment dire, ce n’était pas son fort de gouverner.
À sa décharge, le pape a lui-même revendiqué sa puissance de travail théologique mais reconnu sa faiblesse dans la gestion des affaires et des hommes. « Le gouvernement pratique n’est pas vraiment ma partie, ce qui constitue, dirais-je, une certaine faiblesse », écrit Benoît XVI dans son livre-testament Dernières Conversations.
Homme de tête, Ratzinger ? Sans doute. Le théologien laisse une œuvre utile pour l’Église catholique, même si elle est aujourd’hui discutée entre ceux qui ont tendance à la surévaluer, au point de parler de lui comme d’un « penseur-cardinal », et ceux qui en relativisent l’importance◦– un bon professeur, sans plus.
Ce n’est pas l’objet de ce livre de retracer la vie, ni même la vie intellectuelle, du futur pape Benoît XVI. Il suffit pour mon propos de m’attacher à quelques dates et à quelques points saillants. D’abord à cette enfance bavaroise du jeune Ratzinger, dans une famille rurale modeste et aimante, où la foi, la musique classique allemande et les livres formaient le quotidien. Sur les photos d’époque, Joseph a déjà ce visage poupin au teint rose frais, le sourire efféminé, la rigidité du corps, la raideur même, qu’on lui connaîtra comme pape.
Drôle de cliché : petit, dit-il, il a « aimé jouer au prêtre » (comme d’autres jouent à la poupée). Autre cliché : sa mère est possessive et une enfant naturelle. Troisième cliché : il est fils d’un commissaire de police, avec ce que cela implique d’autorité et de rigueur ; mais son père est anti-hitlérien. On accusera bien plus tard Joseph Ratzinger d’avoir fait partie des jeunesses hitlériennes en Allemagne et certains iront jusqu’à le qualifier injurieusement de pape « Adolf II » qui vous bénirait « Au nom du Père, du Fils, et du Troisième Reich ».
Son passage par les Hitlerjugend est attesté, et d’ailleurs le pape s’en est longuement expliqué. Il entre dans les jeunesses hitlériennes à quatorze ans, comme la grande majorité des jeunes Allemands au milieu des années 1930, et cet embrigadement ne reflète pas nécessairement une proximité idéologique avec le nazisme. Joseph Ratzinger désertera par la suite la Wehrmacht, dans laquelle, a-t-il souvent répété, il a été embrigadé à son corps défendant (la biographie de Benoît XVI a été étudiée minutieusement en Israël, lors de son élection, et le pape a été disculpé de son présumé passé nazi).
Passionné de Goethe et des classiques latins et grecs, amoureux des peintures de Rembrandt, le jeune Ratzinger compose des poèmes et apprend le piano. Il se nourrit très tôt de philosophie allemande, Heidegger et Nietzsche, ce type de nourriture qui mène souvent à l’anti-humanisme◦– et Ratzinger est, en effet, très « anti-Lumières ». Il lit aussi les penseurs français, à commencer par le poète Paul Claudel au point (me dit le cardinal Poupard) qu’il apprend cette langue pour pouvoir lire Claudel dans le texte original. Ratzinger sera d’ailleurs à ce point marqué par l’auteur du Soulier de satin qu’il reliera sa propre conversion à celle de Claudel, passant sous silence le fait que celle-ci a eu lieu grâce à la lecture exaltée d’Une saison en enfer signée par un jeune « mystique à l’état sauvage », homosexuel et anticlérical : Arthur Rimbaud. Ratzinger lit aussi Jacques Maritain et plusieurs études sérieuses ont montré la proximité de certaines des thèses de Ratzinger avec celles de Maritain, notamment sur la chasteté, l’amour et le couple. Mais le futur pape a aussi ses naïvetés et ses fragilités : il a beaucoup lu Le Petit Prince.
On manque d’informations, au-delà des anecdotes et d’une autobiographie à ce point contrôlée qu’elle peut masquer les zones d’ombre et les nœuds essentiels, sur la vocation ecclésiastique du jeune séminariste Ratzinger, sur ses ressorts puissants, même si le choix du sacerdoce, et de son corolaire le célibat, s’accorde avec le caractère spéculatif du futur pape. La photo de son ordination, le 29 juin 1951, le montre heureux et fier, habillé tout en dentelles. Il est plutôt bel homme. On le surnomme encore : « l’enfant de chœur ».
« Collaborateur de la vérité » : telle est la devise que Joseph Ratzinger choisit, lorsqu’il est consacré évêque, en 1977. Mais est-il animé par la vérité ? Et pourquoi est-il devenu prêtre ? En ce registre, faut-il le suivre et le croire ? Souvent Benoît XVI ment, comme nous tous ; parfois, il faut le laisser mentir. Et on devine, on nous dit, qu’à l’articulation du sacerdoce et du célibat, il y aurait eu des « complications » chez le jeune Ratzinger◦– comme on appelle les mécanismes complexes des montres suisses.
La puberté a été pour lui une parenthèse, dont il a voulu oublier les doutes, le désordre, le vertige peut-être, une période qui lui a coûté bien des nuits. Selon ses biographes, il semble que ce garçon à la voix fluette, étouffée comme celle de François Mauriac, ait été confus durant sa jeunesse et qu’il ait connu des difficultés d’ordre affectif. Est-il ce genre de petit prodige qui émerveille ses professeurs mais ne sait pas parler à une fille dans un bar ? A-t-il deviné une blessure cautérisée par la chasteté et dans laquelle il se réfugie ? Nous ne le savons pas. N’oublions jamais combien il était difficile à l’adolescence, dans l’après-guerre (Ratzinger a vingt ans en 1947) de deviner ses éventuelles « tendances » ou de se savoir « homophile ». À titre de comparaison, une personnalité aussi précoce et courageuse que le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini, qui appartient à la même génération que Joseph Ratzinger, a pu écrire dans sa jeunesse, dans une lettre de 1950 : « J’étais né pour être serein, équilibré, naturel : mon homosexualité était en plus, à l’extérieur, elle ne me concernait pas. Je l’ai toujours vue à mes côtés comme un ennemi. »
L’homophilie comme « ennemi » intérieur : est-ce l’expérience personnelle de ce pape intranquille, « insecure », qui a toujours évoqué sa grande « faiblesse », sa « sainte inquiétude », son « inadéquation » fondamentale et ses amours secrètes « dans diverses dimensions et sous différentes formes », même si, bien sûr, il ajoute : « il n’est pas question d’entrer dans des détails intimes » ? Comment savoir ?
En tout cas, Joseph Ratzinger a joué les vestales, les vierges effarouchées. Il n’aurait jamais été attiré par l’autre sexe, contrairement à Jean-Paul II ou à François. Aucune mention dans sa vie, sous aucune forme, de la moindre fille, ni de la moindre femme ; sa mère et sa sœur sont les seules à avoir compté, et encore : Maria fut essentiellement et durablement la gouvernante de sa maison. Plusieurs témoins confirment aussi que sa misogynie n’a eu de cesse de se durcir avec les années. On peut toutefois noter que, très tardivement, une pulsion charnelle unique pour une femme, avant le séminaire, fut miraculeusement découverte en 2016 par l’intervieweur officiel du pape, Peter Seewald, au moment des entretiens pour le livre-testament du saint-père. Ce « grand amour » aurait beaucoup tourmenté le jeune Ratzinger et compliqué sa décision de choisir le célibat. Cependant, Seewald semble si peu croire à cette information qu’elle n’a pas été publiée dans son livre d’entretiens avec le pape émérite◦– « faute de place », dira Ratzinger. Elle sera finalement révélée par Seewald dans le quotidien Die Zeit, et donc prudemment confinée à une audience allemande. À presque quatre-vingt-dix ans, le pape s’invente soudain une « affaire » ! Ce « fou d’Elsa » glisse, entre les lignes, et par personne interposée, qu’il serait jadis (naturellement avant le vœu de chasteté) tombé amoureux d’une femme ! Un cœur sous une soutane ! Qui le croirait ?