Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Comme dans les tableaux de Velázquez et de Bacon, bien qu’avec infiniment moins de talent, le mystère Ratzinger s’expose dans ce grand portrait que personne ne regarde, au siège de sa fondation que personne ne visite plus, et qui est vide. Un souverain pontife dans sa simplicité indicible et sa complexité indéchiffrable.
Benoît est le premier pape moderne à avoir démissionné de sa charge. On a dit que c’était pour des raisons de santé ; un élément qui a joué, bien sûr, parmi d’autres◦– l’une des quatorze stations de ce long chemin de croix que fut son court pontificat. Benoît XVI n’a pas non plus été victime d’un lobby gay, comme on l’a laissé entendre. Pourtant, neuf des quatorze moments de cette Via Dolorosa qui scellèrent son sort et précipitèrent sa chute concernent l’homosexualité.
AU SIÈGE DE LA FONDATION RATZINGER, il n’y a personne. À chaque fois que je me suis rendu dans ces bureaux fantômes, locaux officiels du Vatican, Via della Conciliazione à Rome, pour rencontrer le père Federico Lombardi, il était seul. Pas de secrétaire ; pas d’assistant ; pas une âme qui vive. Et lorsqu’on se présente à l’entrée, le gardien grassouillet et aviné ne filtre même pas les visiteurs : ils sont si peu nombreux.
Je sonne. Federico Lombardi ouvre lui-même la porte.
Fidèle, ponctuel, soft-spoken et toujours disponible, Lombardi est un mystère. Il fut l’un des plus proches collaborateurs de trois papes, et reste d’abord dans la mémoire des journalistes comme le porte-parole de Benoît XVI durant son long chemin de croix. Qui est-il ? Il a parlé, si souvent, mais on ne sait rien de lui.
Côté face, c’est un jésuite d’une grande humilité qui est généralement admiré et aimé. Sa vie de dépouillement et de lectures, empreinte d’un certain détachement, son abnégation tranchent avec certains des entourages des papes qu’il a servis : ils vivaient au-dessus de leurs moyens dans le luxe, le blanchiment d’argent et les affaires de mœurs ; il a fait, lui, profession de foi de vivre au-dessous de ses moyens. Et aujourd’hui encore, lorsque je le rencontre, il vient à pied du quartier général des Jésuites, dans le Borgo, où il réside dans une chambre spartiate. Sans doute est-il l’un de ceux au Vatican qui respectent vraiment les trois vœux de la vie religieuse (la pauvreté, la chasteté, l’obéissance), auxquels il a ajouté, comme tous les membres de sa congrégation, un quatrième vœu d’obéissance spéciale au pape.
Côté pile, le père Federico est un « papimane », comme le dit joliment Rabelais à propos des prélats qui vivent dans l’adoration béate du pape. Ce Loyola a fait de l’obéissance au pape un absolu, une valeur placée loin devant la vérité. L’adage vaut pour lui comme pour tous les Jésuites : « Je croirai noir ce qui est blanc, si c’est ainsi que l’Église le qualifie. » Devenu daltonien sous Ratzinger, Lombardi a souvent vu blanches les fumées noires. Au point que les journalistes lui ont souvent reproché sa langue de bois : un porte-parole qui démentait des vérités ou relativisait les scandales de pédophilie qui s’abattaient en orages imprévisibles sur le pontificat, ce qui lui a valu le surnom de « Pravda ». Comme l’écrivait Pascal, qui n’aimait pas les Jésuites : « On peut bien dire des choses fausses en les croyant véritables, mais la qualité de menteur enferme l’intention de mentir. »
Lors de cinq longs rendez-vous avec Lombardi, ce prêtre attachant a répondu avec calme à mes questions et corrigé avec tact mes interprétations :
— Je ne crois pas qu’il y ait de contradiction entre la vérité et l’obéissance au pape. Le jésuite que je suis est, certes, au service d’une interprétation positive du message du saint-père. Il m’est arrivé d’y mettre ma passion. Mais j’ai toujours dit ce que je pensais.
Le vaticaniste américain Robert Carl Mickens n’est guère convaincu par cette réécriture des faits, qu’il critique sévèrement :
— L’Église catholique est certainement l’organisation qui parle le plus de vérité. Elle a ce mot à la bouche constamment. Elle brandit sans cesse la « vérité ». Et en même temps, c’est l’organisation au monde qui ment le plus. Le porte-parole de Jean-Paul II, Joaquín Navarro-Valls, et celui de Benoît XVI, Federico Lombardi, ne disaient jamais la vérité. C’est simple : ils mentaient tout le temps.
Durant le pontificat de Benoît XVI, succession presque ininterrompue de défaillances, d’erreurs, de scandales, d’affaires et de polémiques, le soldat Lombardi a été obligé de monter au front bien souvent. Chargé de tant de contre-ambassades, prié de défendre l’indéfendable, le vieux prêtre commence maintenant une retraite méritée.
FEDERICO LOMBARDI est arrivé au Vatican sous Jean-Paul II, il y a plus de vingt-cinq ans, où il s’est vu confier la charge de Radio Vatican, un poste traditionnellement réservé aux Jésuites. Pourtant, selon ses amis et anciens collaborateurs, que j’ai interrogés, Lombardi n’a jamais été sur la ligne dure de Jean-Paul II ni de Benoît XVI. Il est plutôt de gauche, proche de la sensibilité du catholicisme social. De fait, le père Lombardi a toujours été un peu à contre-emploi : il a servi des papes qui ne lui ressemblaient guère et a finalement été remercié par un jésuite, François, dont il partageait les idées et qui aurait dû, si les choses étaient bien faites, être « son » pape.
— Pour moi, la priorité c’était d’être au service du pape régnant. Un jésuite soutient et s’identifie à la ligne pontificale. En plus, comme j’avais fait des études en Allemagne, j’avais une grande admiration pour la théologie de Ratzinger, pour son équilibre, nuance-t-il.
Gravissant les marches du saint-siège, comme d’autres les nonciatures, Lombardi prend du galon sous Jean-Paul II : il est nommé à la direction de la salle de presse du Vatican (l’ensemble des services de communication), avant de devenir le porte-parole du pape, peu après l’élection de Benoît XVI.
À ce poste, il succède à l’Espagnol Joaquín Navarro-Valls, dont les liens avec l’Opus dei sont établis. Lorsqu’il était jeune, tout le monde le trouvait sexy : « Pourquoi le bon Dieu n’appellerait-il que les moches ? » aurait répondu à son propos le pape Jean-Paul II, lorsqu’on lui faisait remarquer qu’il savait bien s’entourer ! Étrangement, Navarro-Valls était un laïc célibataire ayant fait vœu de chasteté hétérosexuelle sans y être obligé, comme l’avaient fait, en leur temps, Jacques Maritain ou Jean Guitton.
Je me suis toujours amusé de ces laïcs chastes et « numéraires » du Vatican qui montrent peu d’empressement pour les personnes du « beau sexe » et n’ont qu’une peur : devoir se marier ! Pourquoi font-ils un vœu de célibat que personne ne leur réclame ? S’ils ne sont pas mariés, le doute s’accroît ; et si on ne leur connaît pas de femme, le doute n’est plus permis. Federico Lombardi, lui, est prêtre.
Voici le porte-parole des trois derniers papes qui se lance, devant moi, au cours de nos différents entretiens, dans quelques comparaisons. L’homme est subtil, presque toujours pertinent.
— Jean-Paul II était l’homme des peuples. François est l’homme de la proximité. Benoît, lui, était l’homme des idées. Je retiens d’abord la clarté de sa pensée. Benoît n’était pas un communicant populaire, comme Jean-Paul II a pu l’être, ou comme François l’est aujourd’hui. Il n’aimait pas les applaudissements, par exemple, alors que Wojtyła les adorait. Benoît était un intellectuel, un grand intellectuel, me dit Lombardi.