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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Chaque fois qu’elle la relisait, elle se sentait le cœur pris dans un étau. Elle s’était livrée tout entière dans cette courte lettre. Mais, au-delà des mots, elle se rendait compte, jour après jour, d’un fait inéluctable. Elle appartenait à Mercurio. Rien ne la retiendrait. Rien. Sa décision était prise. Et c’était vrai. Elle suivrait Mercurio où qu’il aille. Parce qu’il était sa vie. La vie qu’elle voulait.

« Quel qu’en soit le prix, dit-elle, tout bas mais avec force. Et pour toujours. »

Parfois, le soir, quand Mercurio ne l’emmenait pas dans le pigeonnier froid et malodorant devenu pour elle un palais, Giuditta se demandait si elle avait bien fait de perdre sa virginité. Elle essayait même d’en avoir honte, comme le voulait la société, tant chrétienne que juive. Mais elle n’y arrivait pas. Elle comprenait la règle, elle l’admettait pour les autres, mais pas pour elle. Pas pour eux deux. Parce que Mercurio et elle étaient spéciaux. Eux, ils étaient amoureux. Et leur amour était si grand et si absolu que rien de ce qu’ils faisaient en son nom ne pouvait être mal.

Avec le temps, son père finirait par accepter la vérité. Giuditta en était certaine. Comment aurait-il pu en être autrement ? Comment pouvait-on imaginer qu’un amour aussi pur puisse être un péché aux yeux du Seigneur ? N’était-ce pas justement le Dieu du Monde, qui savait tout et pouvait tout, qui les avait faits se rencontrer ?

Elle pensa à la première fois où elle avait senti la main de Mercurio dans la sienne. Puis à leur premier baiser. Et à la première fois où elle l’avait accueilli en elle et s’était rendu compte que leurs corps se fondaient en un seul et même organisme, et qu’il n’était plus possible de les distinguer ni de les séparer. Est-ce qu’elle le referait ? Oui. Mille fois oui. Sans un seul regret.

« Pour toujours », se répéta-t-elle.

Quand on frappa à la porte, Giuditta fit un bond sur sa chaise. Elle porta la main à son cœur et sourit, revenant à la réalité. Elle laissa la lettre sur la table, se leva et alla jusqu’à la porte.

« Qui est-ce ? demanda-t-elle.

— Giuditta la Juive, répondit une voix d’homme. Ma maîtresse vous demande. »

Giuditta ouvrit. Elle ne connaissait pas ce serviteur.

« Ma maîtresse vous demande, répéta l’homme.

— Qui est votre maîtresse ?

— Vous verrez bien.

— Quand ?

— Maintenant. »

Giuditta était déconcertée, ne savait que répondre.

« La gondole de Madame nous attend.

— C’est pour une robe ?

— Ma maîtresse m’a envoyé vous chercher. Je ne sais rien de plus. »

Giuditta mit une cape de futaine sur ses épaules et suivit le serviteur dans les escaliers puis à travers le campo. Tout en marchant, elle se sentait encore enivrée de ses pensées au sujet de Mercurio. Oui, elle le suivrait partout.

La gondole était amarrée sur la fondamenta dei Ormesini. Le serviteur l’aida à monter puis fit signe au gondolier de partir.

En peu de temps, ils atteignirent l’embarcadère privé d’un palais de trois étages sur le Grand Canal. La façade était élégante, finement dessinée. Les fenêtres s’ornaient de légères colonnes de marbre qui s’enroulaient sur elles-mêmes jusqu’à de gracieux chapiteaux, et étaient décorées de petites vitres de couleur plombées.

Le serviteur la fit descendre et lui dit de suivre un domestique en livrée. Celui-ci l’escorta en silence au premier étage du palais. On respirait dans l’air une odeur désagréable d’excréments de chien. Le domestique la fit entrer dans une pièce tapissée de satin damassé. Aussitôt qu’ils furent là, une petite servante s’écarta du mur, comme prise sur le fait.

« Que fais-tu donc ? », lui demanda sévèrement le domestique.

La petite servante rougit et s’éclipsa en hâte.

Le domestique s’approcha du mur et ferma une sorte de petit judas. « Attendez ici », dit-il à Giuditta avant de sortir.

Giuditta ne savait que faire et, attirée par un bruit de voix qui provenait de la pièce voisine, elle s’approcha du petit judas. Elle résista un instant puis, cédant à la curiosité, déplaça la petite fermeture, en satin comme la tapisserie, et regarda.

La première chose qu’elle vit fut une femme de dos. Elle était assise, raide, devant une petite écritoire en bois doré. La pièce tout entière était élégante et raffinée.

Derrière la femme se trouvaient deux serviteurs, encadrant une porte. Plus loin, un homme dans la cinquantaine, à l’air maladif, sûrement un homme du peuple, quoique habillé très correctement. Il tenait à la main un chapeau mou en velours noir. Il était chauve et il transpirait. Son expression était pleine d’inquiétude.

« Je vous en supplie, votre Grâce… gémit-il, tourné vers la femme.

— Il fallait y penser avant », dit celle-ci, toujours aussi raide.

Giuditta eut l’impression de reconnaître cette voix.

Puis entra un aristocrate. Élégantissime. Et difforme. Il avança dans la pièce sans accorder à l’homme un seul regard. Il jeta seulement un regard complaisant sur la femme toujours de dos.

« Tu aimes bien regarder, n’est-ce pas ? lui dit-il d’une voix grinçante.

— Ta satisfaction est la mienne », lui répondit-elle en se levant, et elle se retourna.

Alors Giuditta la reconnut. C’était Benedetta. Elle eut la tentation de s’échapper. Pourtant elle restait l’œil collé au judas. Et elle vit que Benedetta la fixait. Elle s’écarta, craignant d’être découverte. Mais elle comprit ensuite que Benedetta savait parfaitement qui était là à regarder. Peut-être la petite servante elle-même avait-elle fait semblant de se laisser surprendre. Peut-être devait-elle seulement lui montrer où était le judas, de même que le domestique. Tout avait été fait pour qu’elle regarde.

Quand Giuditta remit son œil au judas, Benedetta lui sourit. Elle se tourna ensuite vers les deux serviteurs qui avaient immobilisé l’homme, lequel pleurait maintenant de désespoir. L’aristocrate difforme avait à la main un rasoir de barbier. Il l’enfonça dans la bouche de l’homme. Celui-ci pleura plus fort.

« Pour ce que tu as dit », fit le noble, et il trancha, par le coin gauche de la lèvre, la joue de l’homme en deux.

L’homme hurla, crachant un jet de sang.

« Nettoyez », ordonna le noble aux deux serviteurs. Il se tourna vers Benedetta. « Tu viens, ma chère ? »

Elle se tourna vers le judas, derrière lequel Giuditta était pétrifiée. « Non. J’ai un rendez-vous. »

Giuditta se sentit mal. Elle courut vers la porte pour se sauver mais rencontra le domestique, qui lui dit « Suivez-moi ».

Le cœur battant, elle le suivit dans un long couloir. De petits chiens hargneux se mirent à lui aboyer dessus. Le domestique la fit entrer dans la pièce où Benedetta l’attendait, debout, sur le tapis bleu taché du sang de l’homme auquel on avait entaillé la bouche.

Benedetta la fixa en silence. “Que la destruction, la ruine, le malheur soient sur toi. Jusqu’à la mort”, pensa-t-elle. Il n’y avait pas de fond à la haine qu’elle éprouvait pour cette Juive. « Ciao, Giuditta, lui dit-elle. Le spectacle t’a plu ? »

Giuditta avait peur. Elle était incapable de parler.

« Cet homme avait dit à mon sujet quelque chose d’inconvenant, fit Benedetta. Et mon prince ne supporte pas qu’on dise du mal de moi. Il est irascible. Et cruel. »

Giuditta hocha la tête. Elle se sentit stupide. Vulnérable.

Benedetta la regardait avec satisfaction. Il n’était pas vrai que l’homme avait dit du mal d’elle. Le prince Contarini ne s’en serait sans doute nullement soucié. En réalité, c’était de lui qu’il avait mal parlé. Mais cela, Giuditta ne pouvait pas le savoir. Et la seule chose qui importait à Benedetta était que la Juive soit suffisamment effrayée pour croire tout ce qu’elle s’apprêtait à lui dire. Elle s’approcha. « Sais-tu pourquoi je suis la maîtresse du prince ? ».

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