Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
«- Alors, attendez.
«L’homme en blouse me laissa seul. L’instant d’après, un domestique entra avec une lampe qu’il déposa sur la table et se retira aussitôt. J’étais en pleine lumière. J’entendis qu’on disait tout bas dans la pièce voisine:
«- Duc, regardez. Est-ce vous qui avez envoyé ce jeune homme?
«- Non, fut-il répondu. Je ne le connais pas.
«L’homme en blouse parut au seuil de la chambre où l’on avait parlé. C’était un militaire, on le voyait. Sa mine imposante et noble me frappa. Il me regarda un instant; il avait l’air soucieux.
«- Je vous préviens que je suis armé, me dit-il.
«- Moi aussi, répondis-je, mais je ne ferai pas usage de mes armes.
«M. V… avait, en effet, glissé deux pistolets dans mes poches.
«L’homme en blouse reprit:
«- Je suis le général de Champmas, que me voulez-vous?
«Il se fit un mouvement dans la chambre voisine et une draperie de serge tomba au-devant de la porte.
«Je répondis:
«- Je viens vous arrêter, parce que vous voulez assassiner le roi.
«Je répète textuellement les paroles que je prononçai et qui le firent sourire, malgré la gravité du moment.
«Dans la chambre voisine, j’avais entendu distinctement le bruit de plusieurs armes à feu dont on relevait les batteries.
«Le sourire du général rayonnait la bonté et l’honneur. M. V… m’avait menti. Cet homme-là ne pouvait pas être un assassin.
«- Vous êtes bien jeune, murmura-t-il.
«- Et bien malheureux, ajoutai-je.
«Je pense que nos paroles n’étaient pas entendues dans la chambre voisine, où une voix s’éleva pour commander:
«- Allez!
«Trois coups de feu retentirent, et je fus blessé trois fois.
«- Qu’avez-vous fait! s’écria le général qui me reçut dans ses bras.
«- Maintenant, sauve-qui-peut! dit-on encore de l’autre côté de la portière de serge.
«Je me sentais faiblir, mais je restais debout. Je me souviens que mon premier mot fut:
«- Ma mère n’a plus que moi.
«Le général me serrait dans ses bras. J’ajoutai:
«- Les maisons où l’on conspire ont toujours plusieurs issues. Si vous voulez fuir, ne prenez pas par la rue des Prouvaires… et donnez-moi votre parole d’honneur que vous n’assassinerez pas le roi!
«Il essaya de me dépouiller de mes habits pour visiter mes blessures.
«En ce moment, il se fit un grand bruit du côté de l’escalier. Le général demanda:
«- Y a-t-il encore quelqu’un ici?
«Il n’eut point de réponse. Je l’entendis murmurer avec dépit:
«- Quels soldats! Ils ont perdu la tête à la vue d’un enfant!
«On frappa à la porte au nom de la loi; les trois sommations, faites précipitamment et coup sur coup, ne prirent pas la moitié d’une minute, et la porte, attaquée par un levier, fut jetée en dedans.
«Ce fut une véritable cohue qui entra: une demi-douzaine d’agents et autant de sergents de ville en uniforme. Les mesures de M. V… étaient prises. Il avait compté sur les pistolets glissés dans mes poches, sur ma jeunesse, sur mon trouble. Il lui fallait au moins un coup de feu pour jeter bas la porte de cette maison qu’il n’osait fouiller sans prétexte. On lui en avait donné trois, mais je n’avais pas brûlé une amorce.
«Je ne le vis point d’abord; il était là, pourtant, derrière tous les autres, en habit de bal et avec de larges lunettes vertes sur les yeux. On se rua sur le général. Un inspecteur mit la main sous le revers de ma redingote et trouva ma carte du premier coup.
«- On a tenté ici un meurtre, sur un agent de l’autorité, dit-il.
«- J’ordonne une perquisition, ajouta M. V…, que je reconnus seulement alors.
«Ce furent les dernières paroles que j’entendis; je perdais beaucoup de sang, une syncope m’enleva le sentiment.
«Mes mémoires n’ont que cette pauvre page, Jean, mon frère bien-aimé; je l’ai écrite pour toi. Tu es jeune encore, tu vivras longtemps, je l’espère, tu reverras la France. J ’ai voulu te laisser de quoi me défendre, quand on attaquera devant toi mon souvenir.
«Et si tu as besoin d’un témoin, va droit au comte de Champmas, lui-même.
«Je n’ai plus que deux circonstances à noter. On trouva dans la maison de la rue des Prouvaires ce qu’il fallait de papiers pour donner un corps à la conspiration carlo-républicaine (ce fut le nom qu’on lui appliqua) et le général est au Mont-Saint-Michel.
«Quand je voulus, après ma guérison qui ne se fit pas attendre, rendre ma carte à M. V…, je ne la trouvai plus. On m’offrit de l’argent que je refusai. J’ai nourri ma mère jusqu’à son dernier jour en copiant des expéditions dans les bureaux. Et pourtant, je suis resté jusqu’à présent le commensal de quelques pauvres gens, employés dans la police active. La femme qui tient notre table d’hôte avait été bonne pour ma mère.
«Ai-je tout dit? Tu devines bien que non. Ma plume est là qui hésite avec une joie douloureuse. J’aurais aimé te parler d’elle et te dire que je la vis un soir – un soir de dimanche où mon désespoir m’avait poussé jusqu’au pied d’un autel.
«C’était le lendemain de la mort de notre mère.
«Si tu savais comme elle est belle et comme un seul regard de ses grands yeux noirs éveilla mon cœur!
«Ah! ce furent de délicieux, de terribles rêves. J’ai bien souffert dans cette chambre, d’où je vois ses croisées: souffert jusqu’à vouloir mourir!
«Elle aime quelqu’un. T’ai-je dit qu’elle est la fille aînée du général de Champmas? T’ai-je dit?… Ah! le rêve a pris fin; je suis éveillé…
«Folie! pauvre folie!…»
Ici Paul Labre s’arrêta. La plume s’échappa de ses doigts. Il appuya ses deux mains contre son cœur, et deux larmes roulèrent sur sa joue.
– Folie! répéta-t-il d’une voix brisée. Mortelle folie! Son nom, le nom d’Ysole, viendra le dernier sur ma lèvre. Ma prière s’envolera vers elle, au lieu de monter aux pieds de Dieu!
Quand il reprit sa plume, ce fut pour effacer les dernières lignes de sa lettre, depuis les mots: «Ai-je tout dit?»
À la place, il écrivit:
«J’ai tout dit; adieu, mon frère chéri, nous nous serions bien aimés tous deux.»
Et il signa: «Paul Labre d’Arcis.»
Sur l’adresse il mit: «À monsieur Jean Labre, baron d’Arcis, secrétaire du consul général de France, à Montevideo (Uruguay).»
Il cacheta et se leva. Son regard fit le tour de la chambre.
– Je n’oublie rien, dit-il avec un triste sourire.
Il sortit, tourna la clef en dehors et frappa à la porte de Mme Soûlas qui vint ouvrir elle-même.
Elle était seule; tous les habitués de la table d’hôte, retirés depuis longtemps, étaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs.
– Venez-vous pour manger un morceau? demanda la bonne dame.
– Non, répondit Paul, je n’ai pas faim.
Il mit dans la main de Mme Soûlas sa lettre et quelque monnaie.
– Pour affranchir demain matin, s’il vous plaît, dit-il.