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Peur sur Montmartre

Электронная книга - «Peur sur Montmartre». Краткое содержание книги:

Le 18e arrondissement de Paris est le théâtre de crimes inexpliqués. La signature du tueur, comme un dessin d'enfant, laisse les enquêteurs perplexes. Quand des féticheurs s'en mêlent, la panique est à son comble.
Du monde de la rue à celui de l'édition, le passé trouble des victimes recèle bien des zones d'ombre. Et cette bande des quatre, ces honnêtes commerçants de la butte Montmartre, que dissimulent-ils derrière l'apparence d'une vie bien rangée ?
Meurtres rituels, machination, vengeance ? Les hommes de la brigade doivent se confronter à des situations inattendues.
Le jeune capitaine Escoffier devra accepter de faire face à ses propres démons pour dénouer l'enquête.
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— Tu lui parleras de l’affaire Laffon ?

— Pas dans l’immédiat.

Escoffier observa le lieutenant Fernandez. Sa coiffure en boucles brunes légèrement chiffonnées lui donnait un air ingénu. Il songea qu’il n’avait jamais pris le temps de s’attarder sur le visage de cette femme qu’il connaissait depuis quatre ans. Cette conversation les avait intimement rapprochés, Escoffier se sentait troublé, il avait l’impression de découvrir Bérangère et en éprouva une joie qu’il trouva délicieuse. Il réalisa qu’il ne savait pas grand-chose d’elle, sinon qu’elle était petite-fille d’immigrés espagnols, célibataire et excellente professionnelle. Il ne tombait pas facilement amoureux et refoulait systématiquement toute attirance envers une collègue : ce qu’il ressentait en cet instant le dérouta un peu. Bérangère était certainement moins belle qu’Euranie Frossard mais son charme était tel qu’on avait l’impression d’entendre une petite musique en sa présence, un impromptu de Schubert ou un lied de Strauss, tandis qu’on croyait percevoir les notes d’une symphonie héroïque, au contact de la commissaire.

Intriguée par son regard, Bérangère lui demanda :

— À quoi penses-tu ?

— À rien, à une petite musique de Schubert…

8

— Nous n’avons pas d’identité, confirma le capitaine Arrosteguy, procédurier à la brigade.

Il venait d’entrer dans la salle d’autopsie de l’institut médico-légal et observait les deux médecins légistes en train de s’équiper de blouses et de gants de latex. L’homme, Darmon, était une connaissance, il l’avait vu officier maintes fois, alors que la femme lui était étrangère.

— Mais encore ? demanda celle-ci d’un ton autoritaire.

— D’après le SDF qui l’a trouvé, il s’agirait d’un Polonais, mais c’est tout ce que nous savons sur ce pauvre type, répondit le procédurier.

— Pas de témoin ? s’étonna-t-elle.

— Aucun. Le soir de Noël, tout le monde court dans tous les sens. Nous pensons qu’il a été tué en début de soirée.

— Porte de Clignancourt, en plein Paris, un 24 décembre, pas de témoins !

Le ton était donné. La Gorgone sous- entendait que la police n’avait pas fait son boulot correctement, que les effectifs évidemment avaient encore été réduits, que la collecte d’informations laissait à désirer. Arrosteguy ravala sa salive. Le cadavre du sans-abri avait été déposé sur une table en acier et l’autopsie allait pouvoir commencer. L’écoulement d’eau des robinets et le cliquetis des instruments de chirurgie formaient comme un prélude aux opérations. Darmon mit l’aspirateur en marche.

— Êtes-vous prêt ? demanda la femme.

— Tout à fait prêt, dit Darmon sur un ton narquois.

Drôle de métier pour une femme ! songea l’officier de police. Pour se donner du courage il se remit en mémoire le menu qu’il proposerait, le soir même, à ses collègues. C’était un divertissement qui soudait l’équipe. À tour de rôle, un membre du groupe organisait, de préférence sans les conjoints, ce qu’ils avaient baptisé une « popote ». Le groupe Pichot comptant sept membres, cela faisait une popote tous les deux mois environ, en trichant un peu avec le calendrier. Toutes les initiatives culinaires y étaient autorisées, voire encouragées. Fin décembre, c’était le tour du procédurier, le capitaine Arrosteguy. Ses coéquipiers l’avaient mis au défit de préparer un dîner entièrement inspiré de sa région d’origine, le Pays basque.

— Vous n’êtes pas avec nous, capitaine, lança la femme en le foudroyant du regard, derrière ses lunettes de protection.

— Comment ça, madame ? Vous vous trompez, je vous assure.

Arrosteguy supportait de plus en plus mal les autopsies et Darmon le savait. Celui-ci lui lança un regard amical en s’armant d’un burin et d’une pince, s’apprêtant à travailler sur la cage thoracique. Les bruits accompagnant une autopsie devenaient intolérables aux oreilles de l’officier. L’instant qu’il redoutait le plus était celui où les experts s’attaquaient à la découpe du visage, vivant chaque fois cette étape comme une profanation. Un jour, Darmon lui avait parlé librement :

— Tu te doutes bien que l’on n’épouse pas la médecine légale par hasard. C’est une façon de questionner la mort. La non-vie, c’est une aberration pour un toubib. En devenant légiste, on multiplie les occasions de lui faire sortir ce qu’elle a dans son putain de ventre. Pour moi, c’est différent. Je me suis vite rendu compte que je ne supporterais pas des dizaines d’années les jérémiades de mes patients. Hic ! Il fallait bien que je trouve une issue, après huit années de médecine.

— Se tromper de vocation à ce point, avait répondu Arrosteguy, perplexe.

— Tu n’y es pas du tout, c’est une vocation. Les morts me parlent, le dialogue est muet, c’est entendu, mais je t’assure que le courant passe, avait lancé le médecin en se moquant. Le mutisme, c’est encore la qualité que j’apprécie le plus chez mes patients.

— T’es vraiment un drôle de type, Darmon.

— On ne soupçonne pas l’importance de la médecine légale pour la recherche médicale, avait déclaré l’expert en se lançant dans un exposé passionné.

Une autre fois, le légiste lui avait confié qu’il ne pouvait plus rencontrer une créature, si séduisante fût-elle, sans imaginer quel genre de cadavre elle ferait. Arrosteguy lui avait rétorqué qu’il était complètement fêlé, que la vie et la mort, c’était sacré. Le légiste avait répondu que les vivants dramatisaient le passage dans l’au-delà, une tendance grandement préjudiciable selon lui au bonheur de vivre.

Une série de termes techniques émana de la bouche aux lèvres fines et dénuées de maquillage. Darmon répondait du tac au tac. Arrosteguy fit le tri dans sa tête, sans prendre de notes.

— Aspect blanc, défaillance cardio-circulatoire.

— Absence de traces de lutte ou de résistance.

— Le choc est ante mortem, coagulation sur le pariétal gauche.

— D’après les lividités, l’incision aux poignets a été effectuée après la mort.

Les deux experts se renvoyaient la balle comme dans un match de ping-pong. Sur la table, le cadavre sans identité du Polonais, indifférent à ce petit jeu, devenait méconnaissable.

— Qu’est-ce que vous faites, capitaine, vous ne prenez pas de notes ? demanda la femme.

— Non, bégaya l’officier de police.

En dépit de ses efforts, Arrosteguy ne parvenait pas à se concentrer. Il la regardait se débattre avec ses instruments, l’exercice exigeant une force physique importante. Pour se donner de la contenance, il hasarda une question banale en élevant le ton afin de couvrir le bruit de l’aspirateur :

— À quand remonte le décès selon vous, madame ?

— À moins de quarante-huit heures, ce qui nous donne le 24 au soir, entre 19 heures et 20 heures.

Puis elle ajouta sur un ton qui le laissa coi :

— Nous ferons parvenir notre rapport au juge, dans les plus brefs délais, comme d’habitude.

C’était une façon polie de le congédier. Il adressa un signe de la main à l’ami Darmon en quittant la salle d’autopsie. Avec soulagement, le procédurier regagna quelques minutes plus tard son bureau à l’atmosphère ouatée, avec vue sur la Seine et la place Dauphine. Posté à sa fenêtre, il observa les arbres qui perdaient leurs dernières feuilles et il sentit monter en lui un flux d’énergie, un désir animal de vivre. Il tendit la main vers un guéridon et s’empara machinalement d’une bouteille de whisky et d’un verre en cristal.

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