Ce genre de choses
- Автор: Rochefort Jean
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Éditions Stock
- ISBN: 978-2234070134
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Ce genre de choses». Краткое содержание книги:
J’ai voulu jouer avec les miens et puis, tardivement, j’ai constaté que mes mots les uns derrière les autres racontaient des histoires.
Alors pourquoi pas ? »
JEAN ROCHEFORT
Je reviens de Tachti-Bratsk. Bratsk le port sans mer, Bratsk de Sibérie, Bratsk de février, février de Sibérie, Sibérie de — 40 °C, qui ensanglante les lèvres des clowns dont je suis, ignorant la présence d’un copain de lycée, à quelques kilomètres de là, à Tachti, près de Bratsk, lui enchaîné la nuit, moi maquillé le jour.
En m’inclinant devant la petite statuette aux yeux livides, j’ai l’impression de m’incliner devant l’Union soviétique tout entière. Car elle sait, la séduisante et terrifiante petite dame, elle connaît, elle cautionne — le bruit court qu’elle a fait partie de la Tcheka, maman de la Guépéou aux mains rouges. Le Kremlin, elle a un double des clefs, nous sommes en 1958, elle trouve Khrouchtchev mollasson.
Ah, Staline ! Petit Père des peuples, c’était autre chose, il en faisait, du gâchis, afin que l’« homme nouveau » voie le jour. Vingt-cinq millions emprisonnés, fusillés, affamés, car il était aussi le maître des famines, le Petit Père, il voulait savoir combien de temps ça tient, le Slave cyclothymique, avant de devenir l’« homme nouveau ».
L’« homme nouveau » ! Enfin identique à l’homme de pierre ou de bronze provisoirement immobile que l’on voit à tous les coins de rue, tirant charrue, bouquin sous le bras, et fixant l’horizon ; à ses côtés, la « femme nouvelle » étreint en souriant l’omniprésente gerbe de blé, preuve tangible qu’un jour on cassera la croûte.
Ça ne vient pas comme ça le « couple nouveau », il tâtonne, le Petit Père des peuples, vingt-cinq millions de cobayes, soi-disant pas tout à fait convaincus, c’est quand même pas la mer à boire, sauf à Bratsk où il n’y en a pas.
Elle savait tout ça, la déjà petite vieille statuette aux yeux terrifiants, pas commode du tout, c’est sa réputation.
Alors que mon Aragon, son beau-frère, couvert d’honneurs et de gloire par la nomenklatura soviétique, semble singulièrement manquer de curiosité. Les Cloches de Bâle, Les Beaux Quartiers, Aurélien, les livres de chevet de mon adolescence, dois-je les brûler ?
Douloureux pour moi, comme si enfant Mandrake n’avait eu ni cape ni haut-de-forme, comme si Guy l’Éclair avait été boiteux, et Tarzan aphone. Trop pour mon Aragon. En 1925, il écrit un article virulent contre l’Union soviétique, pour, en 1930, se mettre au service d’une dictature de parvenus, médiocre et féroce, peu concernée par le confort de ceux qui n’en avaient pas : les loquedus, les pousse-mégots, les à-la-va-comme-je-te-pousse, les stakhanovistes aux mains calleuses, les épris du malheur. Je suis prêt à inventer un scénario l’absolvant.
Mais qu’inventerais-je au xxie siècle pour sauver mon Aragon, alors qu’au xxe siècle, en 1958, je suis présenté à la petite statuette aux yeux trop bleus ? Oui, c’est sa belle-sœur.
Essayons. Pourquoi n’imaginerions-nous pas un dîner familial à Saint-Arnoult-en-Yvelines, chez Elsa et Louis, en compagnie de Lili — c’est son prénom — Brik — c’est son nom. Le menu ne peut être qu’international : vodka et buissons de caviar innombrables, importés par kilos, la belle-sœur a des relations. Pour le plat principal, cuisses de grenouille, il y a une mare dans le jardin de Saint-Arnoult-en-Yvelines. Quant au dessert, sujet de querelle, vatrouchka ou tarte aux pommes ? Insoluble.
Elsa assure le service, Elsa tout court, Elsa et ses yeux, Elsa jusqu’à la saturation du lecteur. Lui est entre les deux sœurs, affable, timide, comme sur certains documents. Il ne dit rien, ça ne le satisfait guère, mais il lui faut les écouter. Parlant du paradis de là-bas avec un enthousiasme si sévère que les deux fois deux yeux le clouent sur sa chaise.
Des rongeuses ! On les sait minuscules et sérieusement caractérielles, toutes deux maîtresses de Maïakovski, excusez du peu, la concurrence est rude.
Écrasé, Louis évite leurs regards.
Aragon aime-t-il Elsa ? Dans tous les cas, elle l’inspire. De plus, Elsa n’a-t-elle pas traduit Maïakovski ? Comme elles sont puissantes, comme elles impressionnent, nos rongeuses ! Et Maïakovski, poète sublime, beau comme ses aurores, qu’Aragon doit admirer, haïr et aimer à la fois. Maïakovski auquel il sera présenté par ces dames. Coup fatal !
C’est peut-être au cours des dîners moscovites, et voilà mon espoir, qu’elles deviendront ses maîtres à penser, les rongeuses. Le piège sera sévère, il faudra les suivre jusqu’au bout, Aragon n’aura plus droit à la moindre défaillance, au moindre doute, il sera condamné à nier les évidences. Le premier accroc coûte 200 francs, roman d’Elsa, le titre est un avertissement.
Je prends congé de Lili Brik, je peux, je n’ai pas fait d’impair contrairement à mon copain de classe, casseur de cailloux au goulag de Tachti-Bratsk pour avoir fredonné une chanson dans laquelle Staline n’avait pas le beau rôle.
Vingt ans de goulag pour mon copain d’école. Vous vous rendez compte, Louis Aragon, auteur de mon chevet, vingt ans pour une chanson, vingt ans de goulag, vingt ans pour mon copain !
Une fois la peine purgée, l’ambassade l’aidera à s’évader. Mon copain de Seconde moderne à l’institut Marigny de Vincennes. Rentré en France, je le verrai souvent, maigre, rapetissé, Soljenitsyne au petit pied, il erre, un gros dossier sous le bras, tente de convaincre, de faire comprendre, on ne l’écoute pas, il devient fou, fou il est mort, loin de son goulag.
« Goulag », c’est un plat ?
« Qu’est-ce qu’on mange ce soir ?
— Un goulag.
— Encore ! »
Impropre dans notre langue, il faudrait dire et écrire : « Après vingt ans de… camp de concentration ! » Là, ça nous parle, il y a des références. Mon camarade de classe survivra à vingt ans de camp de concentration en Sibérie, pour une chansonnette. Il est détenu à Tachti-Bratsk où, à partir de — 30 °C, on a du mal à rigoler.
Tachti, c’est la banlieue, les doigts gourds et les cailloux qu’on casse ; Bratsk, c’est le port de pêche, sans pêche puisque sans mer. Tracasserie bureaucratique sans doute, en attente depuis dix ans, dix ans à attendre la mer ! Il s’agit de détourner le fleuve Amour, fleuve Amour qui, au printemps, explose, fêtant le dégel, explosion si forte qu’il nous réveille en sursaut.
Bratsk sans mer, Bratsk du cabotin, Bratsk du film de propagande, Bratsk du jeune acteur à l’ego surdimensionné, aveugle, sans conscience.
Je n’ai pas fait d’impair, c’est peut-être pour cela que Lili Brik me libère d’un : « Au revoir jeune homme » dans un français parfait.
Entourée de ses protecteurs, elle monte à l’arrière d’une Tchaïka noire. Les autres voitures s’arrêtent quand démarre une Tchaïka noire. Puis discrètement repartent quand celle-ci disparaît.
Aragon de ma jeunesse, Aragon des Cloches de Bâle, j’ai été présenté à Lili Brik, sœur d’Elsa Triolet. Elsa Triolet, votre compagne qui admire et craint peut-être sa sœur. Sa sœur, grand amour de Maïakovski. Maïakovski, amant d’Elsa avant qu’elle ne soit Triolet, Triolet officier français pas joyeux du tout. Elsa qui, écrasée d’ennui, quittera brusquement Tahiti pour enfin ouvrir la porte de La Coupole à Montparnasse où vous êtes assis au bar, Aragon de ma jeunesse, au bar « comme par hasard ». Lili qui aima d’abord Ossip Maximovitch Brik à 13 ans, quand lui en avait 16, ils se marièrent plus tard. Ossip Maximovitch Brik, conseiller juridique de la Tcheka qui accueillit à bras ouverts l’amant de sa femme, Vladimir Maïakovski, transformant ainsi et pour de nombreuses années leur couple en trio.
Il faudrait avoir la vie devant soi pour conter les orages sexuelo-affectifs de ce groupe : Russes, Slaves, ivres de chagrin, de promesses, de sang, de vodka, d’idéaux, et d’aubes éclatantes.