Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
La masturbation, qui était un sujet tabou dans les séminaires par le passé, et dont on ne parlait pas, est désormais un sujet majeur qui est évoqué fréquemment par les enseignants. Cette vaine obsession ne vise pas seulement le refus de toute sexualité sans visée procréative (la raison officielle de l’interdiction) mais d’abord le contrôle totalitaire sur l’individu, privé de sa famille et de son corps, une véritable dépersonnalisation au service du collectif. Une idée fixe, tellement répétée aujourd’hui, tellement maniaque que l’onanisme devient comme une sorte de « placard » dans le « placard », une forme d’identité homosexuelle doublement verrouillée. Alors les prêtres en abusent, jusqu’à ronger leur frein, en rêvant à de « douces brûlures » qui sont autant de rêves de liberté.
— Que la masturbation soit encore enseignée comme un péché dans les séminaires : c’est moyenâgeux ! Et qu’elle soit plus discutée et plus combattue que la pédophilie en dit long sur l’Église catholique, me fait remarquer Robert Mickens.
UN AUTRE JOUR, ALORS QUE JE REVIENS DU VATICAN, un jeune homme me foudroie du regard, près du métro Ottaviano. Portant une grosse croix de bois sur son tee-shirt, il est accompagné d’un vieux prêtre (comme il me le dira plus tard) et il se débrouille, après un moment compliqué, pour m’aborder. Il s’appelle Andrea et, peu effarouché, il aimerait avoir mon numéro de téléphone. Sous le bras, il a AsSaggi biblici, un manuel de théologie édité par Franco Manzi◦– ce qui le trahit et, du coup, le rend intéressant à mes yeux. J’engage la conversation.
En fin de soirée, le jour même, nous prenons un café dans un bar de Rome et il m’avoue rapidement qu’il m’a donné un faux nom et qu’il est séminariste. Nous discuterons à plusieurs reprises et, comme les autres futurs prêtres, Andrea me décrit son univers.
Contre toute attente, Andrea, ouvertement homosexuel avec moi, est un fidèle de Benoît XVI.
— Je préférais Benedetto. Je n’aime pas François. Je n’aime pas ce pape. J’aimerais tant renouer avec l’Église d’avant Vatican II.
Comment concilie-t-il sa vie gay et sa vie de séminariste ? Andrea hoche la tête, visiblement tourmenté et regrettant cette ambivalence. Entre fierté et autoflagellation, il louvoie, comme dans sa réponse :
— Tu vois, je ne suis pas un si bon chrétien que ça. J’ai essayé pourtant. Mais je n’y arrive pas. La chair, tu sais. Et je me rassure en me disant que la plupart des séminaristes que je fréquente sont comme moi.
— As-tu choisi le séminaire parce que tu étais gay ?
— Je ne vois pas les choses comme ça. Le séminaire, c’était d’abord une solution d’attente. Je voulais voir si l’homosexualité serait un truc durable pour moi. Après, le séminaire est devenu une solution de compromis. Mes parents veulent croire que je ne suis pas homosexuel, ça leur fait plaisir que je sois au séminaire. Et moi, ça me permet de vivre, d’une certaine façon, selon mes goûts. Ce n’est pas simple, mais c’est mieux ainsi. Si tu as des doutes sur ta sexualité, si tu ne veux pas que l’on sache autour de toi que tu es gay, si tu ne veux pas faire de peine à ta mère : alors tu vas au séminaire ! Si je me retourne sur mes propres raisons, celle qui domine c’est clairement l’homosexualité, même si ce ne fut pas, au début, totalement conscient chez moi. Je n’ai eu vraiment la confirmation de mon homosexualité qu’une fois entré au séminaire.
Et Andrea d’ajouter, se faisant sociologue :
— Je pense que c’est une sorte de règle : une grande majorité des prêtres ont découvert qu’ils étaient attirés par les garçons dans cet univers homo-érotique et strictement masculin que sont les séminaires. Lorsque tu es dans ton lycée, dans ta province italienne, tu n’as qu’un faible pourcentage de chances de rencontrer des homosexuels qui te plaisent. C’est toujours assez risqué. Et puis tu arrives à Rome, dans le séminaire, et là il n’y a plus que des garçons et presque tout le monde est homosexuel, et jeune, et beau, et tu comprends que, toi aussi, tu es comme eux.
Pendant nos discussions, le jeune séminariste me raconte de façon détaillée l’ambiance au séminaire. Il me dit utiliser fréquemment deux applications Grindr et ibreviary.com◦– l’outil de rencontres sexuelles gays et un bréviaire catholique en cinq langues disponible gratuitement sur smartphone. Un parfait résumé de sa vie !
À vingt ans, Andrea a déjà eu de nombreux amants, environ une cinquantaine :
— Je les rencontre sur Grindr ou parmi les séminaristes.
Culpabilisant lui-même à propos de cette double vie, et pour atténuer sa déception de ne pas être un saint, il s’est inventé de petites règles afin de se donner bonne conscience. Ainsi, il me confie qu’il s’interdit d’avoir une relation sexuelle lors d’une première rencontre sur Grindr : il attend toujours, au moins, la troisième !
— C’est ma méthode, je dirais mon côté Ratzinger, me dit-il, ironique.
J’insiste pour connaître ses raisons de persister à vouloir devenir prêtre. Le jeune homme, aguicheur, hésite. Il ne sait pas trop. Il réfléchit, puis me lâche :
— Dieu seul le sait.
SELON DE NOMBREUX TÉMOIGNAGES recueillis dans les universités pontificales romaines, la double vie des séminaristes aurait considérablement évolué ces dernières années du fait d’Internet et des smartphones. Une large proportion de ceux qui sortaient dans la nuit noire en quête de rencontres de hasard ou, à Rome, dans des clubs comme le Diabolo 23, le K-Men’s Gay, le Bunker ou le Vicious Club, draguent tranquillement désormais depuis chez eux. Grâce à des applications comme Grindr, Tinder ou Hornet, et des sites de rencontres comme GayRomeo (devenu PlanetRomeo), Scruff (pour les mecs plus matures et les « bears »), Daddyhunt (pour ceux qui aiment les « daddies ») ou encore Recon (pour les fétichistes et les sexualités « extrêmes »), ils n’ont plus besoin de se déplacer, ni de prendre trop de risques.
Avec mes researchers à Rome, nous avons d’ailleurs découvert l’homosexualité de plusieurs séminaristes, prêtres gays ou évêques de curie grâce à la magie d’Internet. Souvent, ils nous ont communiqué par politesse ou connivence, lorsque nous les rencontrions au Vatican, leur e-mail ou leur numéro de portable. En enregistrant ensuite ces informations, en toute innocence, dans le carnet d’adresses de Gmail ou de nos smartphones, leurs différents comptes et noms associés apparaissaient automatiquement sur WhatsApp, Google+, LinkedIn ou Facebook. Souvent des pseudonymes ! À partir de ces noms d’emprunt, la double vie de ces séminaristes, prêtres ou évêques de curie◦– certes très discrets mais pas assez « geeky »◦– émergeait sur les sites de rencontres, comme par une opération du saint-esprit ! (Je pense bien sûr ici à une dizaine de cas précis, et notamment à plusieurs monsignori que nous avons déjà croisés dans ce livre.)
Ils sont nombreux à passer aujourd’hui leurs soirées sur GayRomeo, Tinder, Scruff ou le site Venerabilis◦– mais d’abord sur Grindr. Pour ma part, je n’ai jamais aimé cette application déshumanisante et répétitive, mais j’en comprends la logique : géolocalisée et en temps réel, elle vous indique tous les gays disponibles à proximité. C’est diabolique !
Selon plusieurs prêtres, Grindr est devenu un phénomène de très grande ampleur dans les séminaires et les réunions de prêtres. Plusieurs scandales ont même éclaté (par exemple au séminaire irlandais), tellement l’usage de l’application est devenu encombrant dans l’Église. Souvent, les prêtres se repèrent entre eux, sans le vouloir, en constatant qu’un autre religieux gay figure à quelques mètres de distance. Et j’ai d’ailleurs, avec mon équipe, réussi à prouver que Grindr fonctionne chaque soir à l’intérieur de l’État du Vatican.