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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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— La seule chose qui est vraiment bannie, c’est d’être hétérosexuel. Avoir une fille, ramener une fille, c’est l’exclusion immédiate. La chasteté et le célibat s’entendent principalement vis-à-vis des femmes, ajoute, tout sourire, le séminariste allemand.

Un ancien séminariste qui vit à Zurich m’explique son point de vue :

— Au fond, l’Église a toujours préféré les prêtres gays aux prêtres hétérosexuels. Avec ses circulaires anti-gays, elle prétend changer un peu les choses, mais on ne change pas une réalité à coups de circulaire ! Tant que le célibat des prêtres demeurera en place, un prêtre homo sera toujours mieux accueilli dans l’Église qu’un prêtre hétéro. C’est une réalité et l’Église ne peut rien y faire.

Les séminaristes interrogés sont d’accord sur un autre point : un hétérosexuel ne peut pas se sentir complètement à l’aise dans un séminaire catholique, à cause◦– je cite leurs expressions◦– « des regards », des « amitiés particulières », des « bromances », des « garçonnades », de la « sensibilité » et de la « fluidité », de la « tendresse » et de l’« atmosphère homo-érotique généralisée » qui s’en dégage. Un célibataire non endurci y perd son latin !

— Tout est homo-érotique. La liturgie est homo-érotique, les habits sont homo-érotiques, les garçons sont homo-érotiques, sans oublier Michel-Ange ! me fait remarquer l’ancien séminariste Robert Mickens.

Et un autre séminariste d’ajouter, selon une formule que j’ai entendue plusieurs fois :

— Jésus n’évoque jamais l’homosexualité. Si elle est une chose si terrible, pourquoi Jésus n’en parle-t-il pas ?

Lequel, après une hésitation, ajoute :

— Être dans un séminaire, c’est un peu comme être dans Blade Runner : personne ne sait qui est un humain et qui est un « répliquant ». C’est une ambiguïté que les hétéros vivent généralement très mal.

Le séminariste hésite, comme s’il réfléchissait à son propre sort, et soudain ajoute :

— N’oublions pas que beaucoup renoncent !

Le journaliste Pasquale Quaranta fait partie de ceux-là. Il me raconte lui aussi son parcours de séminariste, vécu, si l’on peut dire, de père en fils. Aujourd’hui rédacteur à La Repubblica, Quaranta fut, avec l’éditeur Carlo Feltrinelli et un jeune écrivain italien, l’une des trois personnes qui m’ont convaincu de me lancer dans le projet de ce livre, Sodoma. Durant plusieurs dizaines de dîners et de soirées à Rome, mais aussi en voyage à Pérouse ou à Ostie, où nous sommes allés ensemble sur les traces de Pasolini, il m’a raconté son itinéraire.

Fils d’un père franciscain qui a quitté l’Église pour épouser sa mère, Pasquale a choisi initialement la voie du sacerdoce. Il séjourna pendant huit ans chez les stigmatins, une congrégation cléricale dédiée à l’enseignement et au catéchisme.

— Je dois dire que j’ai eu une bonne éducation. Je suis reconnaissant à mes parents de m’avoir envoyé au séminaire. On m’a transmis la passion de la Divine Comédie !

L’homosexualité a-t-elle été l’un des moteurs secrets de cette vocation ? Pasquale ne le pense pas ; il est entré au petit séminaire bien trop jeune pour que cela ait pu avoir une influence. Mais c’est peut-être en raison d’elle qu’il a abandonné la carrière sacerdotale.

Lorsqu’il découvre son homosexualité, et qu’il en parle avec son père, les relations de complicité très fortes, qui existaient entre eux, se dégradent instantanément.

— Mon père ne m’a plus parlé. Nous avons cessé de nous voir. Il a été traumatisé. Au début il a pensé que le problème c’était moi ; puis que le problème c’était lui. Peu à peu, au terme d’un long chemin de dialogue, qui a duré plusieurs années, on s’est réconciliés. Entre-temps, j’avais renoncé au sacerdoce et, sur son lit de mort, il a corrigé les épreuves d’un livre que je m’apprêtais à publier sur l’homosexualité, rédigé avec un prêtre, lequel m’a permis de mieux m’assumer.

LES SÉMINARISTES GAYS qui n’ont pas encore renoncé sont-ils pour autant heureux et épanouis ? Lorsque je les interroge sur ce point, leurs visages se ferment, leurs sourires s’effacent, le doute s’installe. À part le Sud-Américain Lafcadio, qui me dit « aimer sa vie », les autres insistent sur le malaise d’être toujours « en zone grise », un peu cachés, un peu silencieux, et sur les risques qu’ils prennent pour leur carrière future dans l’Église.

Le séminaire a été pour beaucoup l’occasion du coming out mais, aussi, le lieu de prise de conscience d’une impasse. La plupart se débattent avec leur homosexualité devenue oppressante dans ce contexte. Comme l’écrit le Poète : « chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté dès l’âge de raison◦– qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne ».

Tous ont peur de rater leur vie, de devenir des fossiles dans un monde qui ne leur ressemble que trop. Au séminaire, la vie s’ennuage : ils découvrent ce que sera leur existence de prêtre dans le mensonge et les chimères, une vie âpre de janséniste solitaire, insincère, une vie tremblée comme la flamme d’une bougie. À perte de vue : la souffrance, le silence, les beautés « captives », les tendresses empêchées sitôt imaginées, les « faux sentiments » et, surtout, les « déserts de l’amour ». À perte de vue : le temps qui passe, la jeunesse se consume, presque vieux, déjà. Partout, des « paradis de tristesse », comme le dit encore le Poète.

L’obsession des séminaristes est d’avoir épuisé leur « capital nocturne » avant même de l’avoir étrenné. Dans la communauté gay, on parle généralement de « gay death » : la date de « péremption » pour un homosexuel serait fixée à trente ans, âge qui marquerait la fin de la drague facile ! Mieux vaut être casé avant le couperet ! Or, n’ayant pu donner cours à leur passion, c’est souvent à cet âge, alors que leur « sexual market value » décline, que beaucoup de prêtres commencent à sortir. D’où la hantise des séminaristes qui ont peur de devoir rattraper le temps perdu dans la buée, les « chemsex parties » et les soirées fessées. Rétrécis dans leurs séminaires, vont-ils devoir attendre trente ans pour s’agrandir dans les backrooms ?

Ce dilemme, qui m’a été si souvent décrit par les prêtres catholiques, a été décuplé depuis la libération homosexuelle. Avant les années 1970, l’Église était un refuge pour ceux qui étaient discriminés au-dehors ; depuis, elle est devenue une prison pour ceux qui y sont venus ou qui y sont restés, tous se sentant enfermés, à l’étroit, alors que les gays sont libérés à l’extérieur. Le Poète encore : « Ô Christ ! éternel voleur des énergies. »

Contrairement à d’autres séminaristes plus âgés, qui m’ont parlé de flagellations, d’autopunitions ou de sévices corporels, Ydier, Axel ou Lafcadio ne sont pas passés par des phases aussi extrêmes ; mais ils ont eu leur part de larmes, eux aussi. Ils ont maudit la vie et cette souffrance qui se nourrit d’elle-même, comme consentie, masochiste. Ils auraient tant aimé être hétérosexuels, en fin de compte, répétant le cri affreux d’André Gide : « Je ne suis pas pareil aux autres ! Je ne suis pas pareil aux autres ! »

Reste l’onanisme. L’obsession de l’Église contre la masturbation est à son apogée dans les séminaires aujourd’hui, selon tous mes interlocuteurs, alors que les prêtres, eux-mêmes, savent d’expérience qu’elle ne rend plus sourd. Un goût si exagéré pour le contrôle et la contrainte n’a, bien sûr, plus guère d’effets : il est loin le temps où les séminaristes « qui avaient cédé à un onanisme de saison » pouvaient craindre pour leur salut et être « persuadés de sentir le roussi » (selon les belles formules du critique littéraire Angelo Rinaldi).

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