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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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Shimon monta la dernière marche et entra, obligeant le jeune homme à se pousser. L’air sentait le renfermé et le moisi, mais un peu de lumière filtrait par une fenêtre, petite et basse, sur sa gauche, donnant sur la calle dell’Aquila Nera. Ils étaient au-dessus de l’auberge. Il lui tendit sa feuille où était écrit “Je cherche une chambre”.

« Je ne sais pas lire, dit le jeune homme. Et la patronne non plus. »

Shimon lui fit signe qu’il voulait dormir.

Le jeune homme se retourna et sans répondre se dirigea vers une porte. Il l’ouvrit et dit : « Client ».

On entendit un lit grincer. Puis apparut une femme dans la quarantaine, grasse, avec une face de singe et une ombre de moustache sur la lèvre. Elle noua sa robe de chambre sur le devant tout en passant devant le jeune homme, se frottant presque à lui.

Shimon comprit que la femme profitait de ses services.

« Dites », fit la logeuse. Elle avait des manières désagréables.

Shimon lui tendit la feuille.

« Je ne sais pas lire, dit la logeuse.

— Je lui ai déjà dit, intervint le jeune homme.

— Étranger ? », demanda la femme.

Shimon fit signe que non.

« Et alors ? », demanda encore la logeuse.

Shimon déboutonna sa veste et fit voir la cicatrice de sa blessure à la gorge. Puis il siffla par la bouche.

La logeuse fit un pas en arrière. « Muet ? »

Shimon acquiesça.

La femme prit une chandelle et l’approcha de Shimon. Elle voulait regarder sa blessure. Son vilain masque de singe se tordit en une grimace d’étonnement. « Viens voir ! dit-elle au jeune homme. Regarde, misère de misère ! » Elle approcha de nouveau la chandelle du cou de Shimon tandis que le garçon se penchait en avant. Elle éclaira la cicatrice sombre, violacée, sur laquelle on voyait un lys. Gravé dans la chair, à l’envers, en négatif, comme la bordure en relief du duché de Florence.

« Putain de merde ! s’exclama le jeune homme.

— C’est pas avec ça que vous allez payer, quand même ? », dit la logeuse en éclatant de rire.

Shimon ne sourit pas.

Le garçon éclata de rire avec un temps de retard. « Cette pièce-là, elle est pas valable ! », dit-il pour montrer qu’il avait compris.

« Un demi-sol par nuit, dit la logeuse. Une pièce d’argent par semaine. »

Shimon mit la main dans sa bourse et en sortit quatre pièces d’argent.

La logeuse écarquilla les yeux. « Votre Grâce, si vous voulez, je vous suce en prime », se mit-elle à rire.

Le jeune homme s’assombrit.

La logeuse lui donna une tape sur la tête. « Prends les bagages de monsieur, imbécile. »

Shimon lui fit signe qu’il n’avait que son sac, qu’il portait en bandoulière.

La femme l’accompagna dans un minuscule couloir sale et malodorant dont le plancher grinçait à chaque pas. Il était si étroit que le gros cul de la logeuse frottait de temps en temps contre la paroi. Arrivée à une porte basse, elle l’ouvrit. Puis elle entrebâilla les persiennes de l’unique petite fenêtre. La lumière avait du mal à pénétrer. Elle alla vers un meuble bas et rongé d’humidité puis alluma un moignon de chandelle, qui éclaira un pot de chambre rouillé. « Pour chier et pour pisser. Ce bon à rien vous le prendra tous les matins », dit-elle en montrant le jeune homme. Puis elle déplaça la chandelle vers un baquet. « Vous pouvez même y prendre un bain, si vous le commandez d’avance, l’informa-t-elle fièrement. Je vous chauffe l’eau pour trois marquets. C’est un bon prix. Et pour deux autres, je vous donne un morceau de savon. » Enfin, elle lui montra le lit. Dessus, il y avait une couverture tachée.

Shimon acquiesça. Il prit le certificat de baptême qui attestait qu’il était Alessandro Rubirosa, né à Rome en 1471.

« Je vous l’ai déjà dit, je ne sais pas lire, répéta la logeuse. Et je me fiche de qui vous êtes, avec tout mon respect, votre Seigneurie. »

Shimon rangea son certificat de baptême.

La logeuse s’arrêta sur le seuil. « Ce qui est sûr, c’est que vous serez pas le client à faire du bruit ! » Elle éclata de rire à nouveau puis sortit de la pièce, suivie par le garçon.

« Comment tu le sais, qu’il fera pas de bruit ? demanda-t-il tandis qu’ils s’éloignaient.

— Parce qu’il est muet, imbécile », dit la logeuse.

Shimon ferma la porte et se coucha sur le lit. Ce fut alors seulement qu’il entendit le garçon rire, en réponse à la réplique. Il resta immobile jusqu’au soir, sans bouger un muscle ni penser à rien. Quand la nuit fut tombée, il se leva sans bruit. Il enleva sa casaque et resserra le bandage autour de son thorax. Ses côtes cassées commençaient à lui faire moins mal. Pendant la première semaine, il avait craché du sang. Il s’était dit qu’il n’allait pas s’en sortir. Sa blessure au mollet s’était infectée. Mais il était resté caché dans la campagne, vivant comme un chien errant, au cas ou les gardes pontificaux l’auraient recherché. Il avait allumé un feu et brûlé un morceau de bois aiguisé, qu’il avait enfoncé à l’intérieur de la blessure. Le feu l’avait sauvé une fois, pour sa blessure à la gorge, il le sauverait cette fois encore. Et en effet, il l’avait sauvé. Mais quand il marchait trop longtemps, son mollet lui faisait encore très mal. Il s’était aperçu qu’il commençait à boiter. Il pensa à ces chats qui se prélassaient au soleil des rues de Rome, près des ruines du Cirque Maxime, les oreilles coupées par les morsures dues au combat, le poil strié de cicatrices.

Il sortit de la chambre. C’était le pire moment de la journée. Il pouvait éloigner de lui n’importe quelle image, mais pas celle de ce moment où, chez Ester, il s’asseyait dans le fauteuil et l’entendait remuer le dîner dans la marmite, devant la cheminée.

Il descendit dans la rue et commença à marcher.

Il erra sans but, uniquement pour éloigner ce qui lui manquait le plus : l’image d’une maison.

Sa haine à l’égard de Mercurio avait grandi depuis qu’il avait abandonné Ester. Non content de lui avoir pris son ancienne vie, Mercurio lui avait volé la possibilité d’une vie nouvelle.

“Tu ne connaîtras pas la paix tant que tu n’auras pas retrouvé ce maudit garçon et que tu ne l’auras pas fait souffrir.”

Rongé par la haine, Shimon arriva sans s’en rendre compte dans un espace gigantesque, libéré de l’oppression des immeubles collés les uns aux autres. Soudain, le monde s’ouvrait. En face de lui se trouvaient une basilique et une haute tour. À droite, le Grand Canal s’élargissait jusqu’à l’infini.

Il était à San Marco.

Il n’y avait plus de limites, plus de frontières.

Il vit alors une foule réunie autour d’une colonne. Il s’approcha. Un homme à demi nu, le regard terrorisé, était attaché par les mains et les pieds à quatre grands chevaux, piaffant d’inquiétude, la bouche écumante.

« Sodomite ! », hurla une femme.

Le bourreau fit claquer son fouet et les chevaux s’élancèrent dans quatre directions différentes. L’homme attaché hurla. On entendit craquer les os et les tendons. Le malheureux émit un ultime hurlement avant de s’évanouir, en vomissant.

Le bourreau, de deux rapides coups de hache, trancha les épaules, et les bras furent aussitôt détachés par la puissance des chevaux. Le sang jaillit sur les dalles. Il trancha alors les hanches de ce qu’il restait du condamné, et les jambes à leur tour se séparèrent du tronc, répandant les intestins sur le sol.

La foule avança puis recula, comme une seule et unique masse.

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