Les enfants de Venise
- Автор: Fulvio Luca di
- Серия: Gang #2
- Год: 2017
- Язык: французский
- Год: Éditions Slatkine & Cie
- ISBN: 978-2889440313
- Переводчик: Françoise Brun
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:
— Je voulais aider le prieur, dit la femme sans relever l’attaque. Il semble qu’il n’ait pas besoin de mon humble secours. Alors que vous, oui, d’après lui. »
Isacco fronça les sourcils.
« Ce que vous faites est bien, et je veux vous aider, poursuivit-elle. Ça m’est égal que vous soyez juif.
— Je vous en remercie, répondit Isacco, se repentant de son agressivité. Comment pouvez-vous nous aider ?
— Je voudrais mettre à votre disposition un endroit, un endroit très grand… qui nécessite quelques travaux… qu’il faut arranger, en somme. Voilà… je voudrais vous offrir un endroit où créer un hôpital. »
Isacco sentit un frisson le long de son échine. Il regarda le capitaine Lanzafame dont les yeux attentifs restaient fixés sur la femme.
« De quel endroit parlez-vous ? fit Isacco.
— Eh bien… il s’agit… il s’agirait de mon étable…, dit la femme, timidement. C’est juste une étable, je sais, mais elle est chaude. Elle pourrait devenir un endroit habitable. Juste à côté, il y a ma maison et je pourrais vous fournir des repas réguliers si quelqu’un m’aide, et…
— Pourquoi ? l’interrompit Isacco.
— Parce que… » La femme regarda à droite et à gauche, comme si elle cherchait une réponse. « Parce que vous faites le bien et que je n’ai plus de vaches et que…
— Parce que Dieu nous l’envoie, voilà pourquoi ! intervint brusquement Lanzafame. Le mien, le tien, le Dieu des putains… quelle importance, misère de misère ? Quel que soit le pourquoi, qu’Il soit béni à jamais. Et que tu sois bénie toi aussi, brave femme ! Dis-lui merci, docteur ! »
Isacco se tourna vers elle. Mais il ne put parler.
« Quand pouvons-nous venir ? demanda Lanzafame.
— Je ne saurais dire…, répondit la femme. Au prieur, j’avais dit dans un mois, s’il s’occupait des travaux.
— Un mois… », murmura Isacco. Il regarda par la fenêtre le campement dans la boue, derrière la Scuola Grande. « Dans un mois, elles seront toutes mortes…, dit-il, et il voulut s’en aller.
— Mais si vous pensez qu’elles seraient mieux dans une étable que dehors… », commença à dire la femme.
Le docteur la regarda. Puis il se tourna vers Lanzafame.
« Vous voulez dire qu’on pourrait venir tout de suite ? demanda le capitaine, se faisant l’interprète de la pensée d’Isacco.
— Pour moi, oui, bien sûr. Si vous supportez…
— Nous supportons n’importe quoi pourvu que nous ayons un toit sur la tête, n’est-ce pas, docteur ? », dit Lanzafame en serrant les poings.
Isacco le fixait sans parvenir à prendre une décision.
« Docteur ! cria presque Lanzafame.
— Cela me semble une bonne proposition, intervint le prieur. De plus… » Sa voix se fit embarrassée. « On ne peut pas dire que ce campement, là, dehors… en somme… Les curés de l’église m’ont déjà demandé quand vous alliez partir…
— Docteur ! », répéta Lanzafame.
Isacco se secoua. « Qu’est-ce que nous attendons ? Allons-y ! »
Il fallut presque toute la journée pour transporter les prostituées jusqu’à l’étable, qui se trouvait en dehors de Venise. Les soldats de Lanzafame se mirent à l’œuvre et le soir même l’endroit avait été complètement nettoyé. Par terre, ils avaient répandu une grande quantité de paille propre sur laquelle installer provisoirement les malades, et au centre brûlaient trois feux. Les prostituées avaient des rires de petites filles, comme si elles étaient logées dans un château.
Isacco lui-même sentait la confiance renaître. Ils allaient y arriver.
« À partir de demain, on organisera mieux les choses », dit une voix derrière lui.
Isacco se retourna.
« Bienvenue », lui dit en souriant Mercurio, son bras autour de l’épaule d’Anna del Mercato.
67
“À nous deux”, se dit Shimon Baruch en posant le pied à Venise.
Il regarda autour de lui. Le gondolier l’avait laissé à l’embarcadère du Rialto. Il lui avait dit que c’était là que battait le vrai cœur de la ville, pas à San Marco comme le croyaient les étrangers.
L’air de Venise puait, se dit Shimon. Il monta sur le pont de bois du Rialto pour regarder le célèbre Grand Canal. L’eau n’était pas de l’eau, mais de la vase liquide. Elle n’était ni douce ni salée. Trop peu de sel pour qu’elle ne soit pas putrescente, et trop pour en faire l’eau d’un fleuve ou d’un lac. Il regarda autour de lui. Les palais étaient collés les uns aux autres. Le faste de leurs façades de marbre et de leurs rideaux, leurs colonnes et leurs vitraux colorés n’étaient qu’apparence. Dans les rios ou les canaux latéraux, ils montraient des flancs de brique, comme les maisons des pauvres. Les gens pissaient contre les murs. L’air stagnait, emprisonné dans des espaces exigus. Venise était une forme, un simulacre. Les barques qui encombraient le Grand Canal ressemblaient à d’énormes insectes aquatiques.
Il détesta tout de suite Venise.
Il descendit de l’autre côté du pont. Même si c’était là le cœur battant de la ville, comme avait dit le gondolier bavard, et par conséquent le lieu où il avait le plus de chance de rencontrer un voyou comme Mercurio, Shimon n’avait pas l’intention de dormir dans un tel chaos. Les gens le poussaient sans faire attention à lui ni aux autres. Sans même paraître ennuyés de ces collisions constantes. Des fourmis, des insectes, pensa-t-il avec le plus profond mépris. C’était donc ça, cette Venise tant célébrée : une cité d’insectes entassés sur des palafittes. Qu’ils les recouvrent de marbres précieux n’en changeait en rien la nature. C’étaient des palafittes plantés dans un marécage, qu’ils appelaient pompeusement lagune.
Depuis le campo San Bartolomeo, il parcourut le sotoportego dei Preti et par là rejoignit la calle dell’Aquila Nera. Il vit une auberge presque cachée, avec peu de clients.
Il entra et montra à l’aubergiste une feuille sur laquelle il avait écrit : “Je cherche une chambre”.
« Je ne sais pas lire », répondit l’autre.
Shimon lui mima le fait de dormir.
« Vous voulez une chambre ? »
Shimon acquiesça.
« À la pension », dit l’aubergiste avec un regard obtus.
Shimon resta là à le fixer.
« On entre par derrière, dans la calle », expliqua l’aubergiste en lui indiquant de sortir, puis de tourner à gauche et encore à gauche.
Shimon rejoignit un campiello qui n’avait pas de nom, tellement il était petit. C’était plutôt la cour intérieure des immeubles qui l’entouraient. Sur le petit campo donnaient quelques fenêtres étroites protégées par des grilles de fer, et une seule porte, peinte en rouge et noir. Dans un coin de la courette, deux seaux remplis d’ordures. La puanteur était insupportable.
Shimon poussa le battant. À l’intérieur, il faisait noir. Il faillit tomber en trouvant très vite sous ses pieds un escalier. Il n’y avait rien d’autre, juste cet escalier étroit et raide. Les marches étaient glissantes d’humidité. En montant, il s’appuya au mur. Le revêtement s’effrita sous ses doigts. Le mur était spongieux.
Quand il arriva en haut des marches, il se retrouva devant une autre porte. Il poussa pour entrer mais elle était fermée. Il frappa. Au bout d’un certain temps, il entendit un pas traînant, et un jeune homme à l’air indolent ouvrit. Il le regarda sans rien dire.