Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Avec moi, il est « openly gay » et me parle de ses obsessions comme de ses désirs sexuels intenses. « Je suis souvent hot », me dit-il. Que de soirées passées dans des lits hasardeux◦– et toujours cette obligation de rentrer au séminaire, avant le couvre-feu, même quand il y avait encore tant de choses à faire !
En assumant son homosexualité, Lafcadio s’est mis aussi à regarder l’Église sous un autre angle.
— Depuis, je décrypte mieux les codes. Il m’arrive très fréquemment d’être dragué par des monsignori, des archevêques et des cardinaux au Vatican. Avant, je n’étais pas conscient de ce qu’ils me voulaient ; et maintenant, je sais ! (Lafcadio est devenu l’un de mes informateurs précieux car, jeune et bien de sa personne, très introduit dans la curie romaine, il a fait l’objet de sollicitations affectives soutenues et de flirts récurrents, qu’il me raconte, de la part de plusieurs cardinaux, évêques et même d’une « liturgy queen » de l’entourage du pape.)
Comme plusieurs séminaristes interrogés, Lafcadio me décrit un autre phénomène particulièrement répandu dans l’Église, au point de porter un nom : « sollicitatio ad turpia » (les sollicitations en confession). En avouant leur homosexualité à leur prêtre ou à leur directeur de conscience, les séminaristes s’exposent.
— Un certain nombre de prêtres auxquels j’ai confessé mes doutes ou mes attirances m’ont fait des avances, affirme-t-il.
Souvent, ces sollicitations sont sans lendemain ; d’autres fois, elles sont consenties et débouchent sur une relation ; parfois des couples naissent. D’autres fois encore, ces confessions – il s’agit pourtant d’un sacrement – donnent lieu à des attouchements, des harcèlements, des chantages ou des agressions sexuelles. Lorsqu’un séminariste confesse qu’il a des attirances ou des tendances, il prend des risques. Dans certains cas, le jeune homme est dénoncé par son supérieur, comme l’ancien prêtre Francesco Lepore en a fait l’expérience à l’université pontificale de la Sainte-Croix :
— Au cours d’une confession, j’ai évoqué mes conflits intérieurs auprès d’un des aumôniers de l’Opus dei. J’étais sincère et un peu naïf. Ce que je ne savais pas, c’est qu’il allait me trahir et raconter cela autour de lui.
D’autres séminaristes ont été piégés au point qu’on a utilisé contre eux leurs aveux pour les exclure du séminaire, ce qui est illégal en droit canonique car le secret de la confession est absolu et le trahir vaut excommunication.
— Là encore, l’Église fait preuve de deux poids, deux mesures. Elle laisse faire la dénonciation d’homosexuels, dont les aveux ont été recueillis en confession, mais elle interdit aux prêtres qui ont connaissance d’abus sexuels en confession de trahir ce secret, déplore un séminariste.
Selon plusieurs témoignages, la drague en confession est particulièrement fréquente durant les premiers mois du séminaire, au cours de l’année de « discernement », dite de « propédeutique », plus rarement au niveau du diaconat. Dans le clergé régulier, des dominicains, des franciscains et des bénédictins m’ont confirmé avoir subi, en tant que novices, ce « rite de passage ». Ces avances, qu’elles soient consenties ou non, ont une forme d’excuse biblique : dans le Livre de Job, le coupable est celui qui cède à la tentation, non pas celui qui organise la tentation ; en fin de compte, dans un séminaire, le coupable est toujours le séminariste, et non son supérieur agresseur◦– et on retrouve ici toute l’inversion des valeurs du Bien et du Mal que l’Église entretient constamment.
POUR ENTRER DANS LA COMPRÉHENSION du système catholique, dont les séminaires ne sont que l’antichambre, il faut décrypter un autre code de Sodoma : celui des amitiés, des protections et des protecteurs. La plupart des cardinaux et des évêques que j’ai interviewés m’ont parlé de leurs « assistants » ou de leurs « adjoints »◦– comprenez : leurs « protégés ». Achille Silvestrini était le protégé du cardinal Agostino Casaroli ; le laïc Dino Boffo de Stanisław Dziwisz ; Paolo Romeo et Giovanni Lajolo du cardinal Angelo Sodano ; Gianpaolo Rizzotti du cardinal Re ; Don Lech Piechota du cardinal Tarcisio Bertone ; Don Ermes Viale du cardinal Fernando Filoni ; Mgr Graham Bell de l’archevêque Rino Fisichella ; l’archevêque Jean-Louis Bruguès du cardinal Jean-Louis Tauran ; les futurs cardinaux Dominique Mamberti et Piero Parolin également protégés de Tauran ; le nonce Ettore Balestrero du cardinal Mauro Piacenza ; Mgr Fabrice Rivet du cardinal Giovanni Angelo Becciu, etc. On pourrait prendre des centaines d’exemples de ce type qui mettent en scène « l’ange gardien » et le « favori »◦– parfois le « mauvais ange ». Ces « amitiés particulières » ont pu évoluer en relation homosexuelle mais dans la majorité des cas elles ne le sont pas. Elles constituent le plus souvent un système d’alliances hiérarchiques très compartimentées, qui peut déboucher sur des clans, des chapelles, des factions, parfois des camarillas. Et comme dans tout corps vivant, il y a des renversements, des allers-retours, des retournements d’alliances. Parfois, ces binômes où l’on « s’ennuie ensemble », deviennent de véritables associations de malfaiteurs◦– et la clé d’explication de tel scandale financier ou de telle affaire Vatileaks.
Ce modèle du « protecteur » et de son « protégé », qui rappelle certaines tribus aborigènes étudiées par Claude Lévi-Strauss, se retrouve à tous les niveaux de l’Église, des séminaires au collège cardinalice, et rend généralement les nominations illisibles et les hiérarchies opaques pour le profane qui n’en décrypte pas les codes. Il faudrait être ethnologue pour les saisir dans leur complexité !
Un moine bénédictin, qui fut l’un des responsables de l’université Sant’Anselmo à Rome, m’explique la règle implicite :
— Dans l’ensemble, on peut faire ce qu’on veut dans une maison religieuse, à condition de n’être pas découvert. Et même lorsqu’on est pris sur le fait, les supérieurs ferment les yeux, surtout si on laisse croire qu’on est prêt à se corriger. Dans une université pontificale comme Sant’Anselmo, il faut bien voir aussi que le corps enseignant est lui-même majoritairement homosexuel !
Dans Un cœur sous une soutane, Rimbaud décrivait déjà, visionnaire du haut de ses quinze ans, les « intimités des séminaristes », leurs désirs sexuels qui se révélaient une fois « revêtue la robe sacrée », leurs sexes qui battent sous leur « capote de séminariste », l’« imprudence » d’une « confidence » trahie et, peut-être déjà, les abus suscités par le père supérieur dont « les yeux émerg[ent] de sa graisse ». Le Poète résumera plus tard le problème à sa manière : « J’étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines. »
« Le confessional n’est pas une salle de torture », a dit le pape François. Le saint-père aurait pu ajouter : « Ce ne doit pas être, non plus, un lieu d’abus sexuels. »
LA PLUPART DES SÉMINARISTES m’ont fait comprendre une chose que je n’avais pas saisie et que résume très bien un jeune Allemand, rencontré par hasard dans les rues de Rome :
— Je ne vois pas cela comme une double vie. Une double vie serait quelque chose de secret et de caché. Or mon homosexualité est connue dans le séminaire. Elle n’est pas bruyante, elle n’est pas militante, mais elle est sue. Ce qui en revanche est vraiment interdit, c’est de militer, de s’affirmer. Mais tant qu’on reste discret, tout va bien.
La règle du « Don’t ask, don’t tell » fonctionne à plein, comme partout dans l’Église. La pratique homosexuelle est d’autant mieux tolérée dans les séminaires qu’elle n’est pas affichée. Mais malheur à celui par qui le scandale arrive !