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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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La seconde raison est qu’elle impose aux séminaristes homosexuels restés dans l’institution religieuse de se cacher davantage : ils vont mener une double vie encore plus « closeted » qu’auparavant. Les effets psychologiques de ce refoulement et cette homophobie intériorisée au séminaire sont évidemment la source d’une grande confusion, qui peut déboucher sur de graves malaises existentiels, des suicides et des perversions futures. La circulaire Grochołewski ne fait donc qu’aggraver le problème, au lieu de le contenir.

La troisième raison est légale : interdire l’accès aux séminaires sur la base de l’orientation sexuelle supposée de certains candidats au sacerdoce était déjà discriminatoire. Désormais, c’est illégal dans de nombreux pays. Le pape François renouvellera, lui aussi, cette proposition en décembre 2018, s’attirant de vives critiques : « L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui doit faire l’objet d’un discernement adéquat chez les candidats à la prêtrise ou à la vie religieuse, affirme le saint-père. [L’homosexualité] est une réalité qu’on ne peut pas nier. C’est quelque chose qui me préoccupe. »

Nous connaissons déjà bien l’un des inspirateurs de cette circulaire Grocholewski. Il s’agit du prêtre-psychanalyste français Tony Anatrella, consulteur pour les Conseils pontificaux pour la famille et pour la santé. Théoricien proche du cardinal Ratzinger et dont l’influence à Rome est à cette époque significative, Anatrella affirme en 2005 : « Il faut se libérer de l’idée qui consiste à croire que dans la mesure où un homosexuel respecte son engagement dans la continence et vit dans la chasteté, il ne posera pas de problèmes, et pourrait donc être ordonné prêtre. » Anatrella plaide donc avec insistance pour qu’on élimine non seulement les homosexuels pratiquants des séminaires, mais également ceux qui ont des « inclinations » et des tendances, sans forcément passer à l’acte.

Selon plusieurs sources, Tony Anatrella, qui a inspiré la circulaire Grochołewski, a également participé à sa rédaction. Selon son entourage, Grochołewski, qui l’a consulté et plusieurs fois rencontré, aurait été impressionné par les arguments du prêtre-psychanalyste qui dénonçait les « fins narcissiques » des prêtres gays et leur obsession de la « séduction ». Le pape Benoît XVI, lui-même convaincu par ses analyses sur la chasteté, l’aurait adoubé, faisant d’Anatrella un modèle à suivre et un intellectuel catholique à écouter. (On a vu que Tony Anatrella a été par la suite accusé d’abus sexuels par plusieurs de ses patients masculins et finalement sanctionné par l’Église et privé de toute pratique sacerdotale.)

YDIER ET AXEL sont les deux séminaristes que je rencontre au centre culturel Mario Mieli (leurs prénoms ont été modifiés).

— Dans mon séminaire nous sommes environ une vingtaine. Sept sont clairement gays. Environ six autres ont, disons, des tendances. C’est à peu près conforme au pourcentage habituel : entre 60 et 70 % des séminaristes le sont. Parfois, on atteint les 75 %, me dit Axel.

Le jeune homme aimerait rejoindre la Rote, l’un des trois tribunaux du saint-siège, raison première de son passage par le séminaire. Ydier, de son côté, veut devenir enseignant. Il porte sur sa chemise une croix blanche et il a des cheveux blonds éclatants. Je lui en fais la remarque :

— Fake blonde ! Ils sont faux ! Je suis brun, me dit-il.

Le séminariste poursuit :

— L’ambiance de mon séminaire est également très homosexuelle. Mais il y a des nuances importantes. Il y a des étudiants qui vivent vraiment leur homosexualité ; d’autres qui ne la vivent pas, ou pas encore ; il y a des homosexuels qui sont vraiment chastes ; il y a aussi des hétéros qui la pratique faute de femmes, disons par substitution. Et il y en a d’autres qui ne la vivent que secrètement, à l’extérieur. C’est une ambiance très spéciale.

Les deux séminaristes ont à peu près la même analyse : ils estiment que la règle du célibat et la perspective de vivre entre garçons incitent les jeunes hommes indécis sur leurs inclinations à rejoindre les établissements catholiques. Se retrouvant pour la première fois loin de leur village, sans famille, dans un cadre strictement masculin et un univers fortement homo-érotique, ils commencent à comprendre leur singularité. Souvent, même lorsqu’ils sont plus âgés, ils sont encore vierges en arrivant au séminaire ; au contact des autres garçons, leurs tendances se révèlent ou se précisent. Les séminaires deviennent alors le cadre du coming out et de l’initiation des futurs prêtres. Un véritable rite de passage.

L’histoire du séminariste américain Robert Mickens résume un chemin emprunté par beaucoup :

— Quelle était la solution quand tu découvrais que tu avais une « sensibilité » différente dans une ville américaine, comme Toledo, Ohio, d’où je viens ? Quelles étaient les options ? Rentrer au séminaire a été pour moi une façon de dealer avec mon homosexualité. J’étais en conflit avec moi-même. Je n’ai pas voulu affronter cette question aux États-Unis. Je suis parti pour Rome, en 1986, et j’ai étudié au Pontifical North American College. Durant la troisième année de séminaire, j’avais vingt-cinq ans, je suis tombé amoureux d’un garçon. (Par choix, Mickens n’a jamais été ordonné prêtre : il est devenu journaliste à Radio Vatican, où il est resté onze ans, puis à The Tablet, et il est aujourd’hui le rédacteur en chef de l’édition internationale de La Croix. Il vit à Rome, où je l’ai rencontré à plusieurs reprises.)

Un autre séminariste, un portugais interviewé à Lisbonne, me raconte une histoire assez proche de celle de Mickens. Il a eu, lui, le courage de faire son coming out devant ses parents. Sa mère lui a alors répondu : « On aura au moins un prêtre dans la famille. » (Il s’est inscrit au séminaire.)

Autre exemple : celui de Lafcadio, un prêtre latino, la trentaine, qui enseigne aujourd’hui dans un séminaire romain (son nom a été modifié). Je fais sa connaisance au restaurant Propaganda, après qu’il est devenu l’amant d’un de mes traducteurs. Ne pouvant plus dissimuler son homosexualité, il choisit de me parler franchement et nous nous sommes revus pour dîner à cinq reprises au cours de cette enquête.

Comme Ydier, Axel et Robert, Lafcadio me raconte son parcours : une adolescence difficile dans l’Amérique latine profonde, mais sans qu’il se doute de sa sexualité. Il choisit d’entrer au séminaire « par vocation sincère », me dit-il, même si l’oisiveté affective et l’ennui sans nom, dont il ignorait la cause, ont pu jouer un rôle. Peu à peu, il réussit à mettre un qualificatif sur ce malaise : homosexualité. Et puis, soudain, la chance d’un événement : un jour, dans un bus, un garçon lui pose la main sur la cuisse. Il me raconte :

— J’ai été, tout à coup, paralysé. Je ne savais plus que faire. Dès que le bus s’est arrêté, je me suis enfui. Mais le soir, ce geste sans gravité m’a obsédé. J’y pensais sans cesse et j’ai trouvé ça terriblement bon. Et j’ai eu envie que ça se reproduise.

Il découvre et accepte peu à peu son homosexualité et part pour l’Italie, les séminaires romains étant « traditionnellement », me dit-il, l’endroit « où l’on envoie les garçons sensibles d’Amérique latine ». Dans la capitale, il commence à mener une double vie bien compartimentée, sans jamais se permettre de découcher du séminaire où il loge et a désormais d’importantes responsabilités.

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