Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Un rêve s’effondre. Robert Mickens, un vaticaniste qui a déjà enquêté sur ce calendrier mystérieux, et avec lequel je dîne à la Trattoria Monti, me confirme l’entourloupe. En réalité, le calendrier est factice. Aussi « hot » soient-ils, les garçons qui posent devant l’objectif du photographe vénitien Piero Pazzi ne sont ni des séminaristes ni de jeunes prêtres, mais des modèles sélectionnés par une entreprise gay-friendly qui a eu l’idée de ce petit commerce. Et ça marche ! Chaque année depuis 2003 une nouvelle édition est publiée, souvent avec les mêmes clichés. Elle serait vendue à 100 000 exemplaires (selon l’éditeur, chiffre impossible à vérifier).
Un des modèles est gérant d’un bar gay ; un autre est le serveur à qui je parle, qui ajoute :
— Non, je ne suis pas séminariste. Je ne l’ai jamais été. J’ai posé il y a longtemps. On m’a rémunéré pour ça.
Lui, au moins, n’a jamais rêvé de devenir prêtre. L’Église, me confirme-t-il en éclatant de rire, « est beaucoup trop homophobe pour moi ».
Fausse piste. Pour enquêter sur les séminaristes gays de Rome, il fallait prendre une autre voie.
EN 2005, LE PAPE BENOÎT XVI approuve une importante instruction, publiée par la Congrégation pour l’éducation catholique, demandant de ne plus ordonner comme prêtre des candidats qui auraient des « tendances homosexuelles profondes ». Ce texte est confirmé en 2016 par la Congrégation pour le clergé : être ordonné prêtre suppose d’abord d’ordonner sa vie sentimentale !
L’Église rappelle ainsi l’obligation d’abstinence sexuelle et stipule que l’accès au sacerdoce est interdit à « ceux qui pratiquent l’homosexualité, présentent des tendances homosexuelles profondément enracinées, ou soutiennent ce qu’on appelle la culture gay ». Prudent, le document ajoute une « exception » pour les personnes qui auraient « des tendances homosexuelles qui sont l’expression d’un problème transitoire, comme, par exemple, celui d’une adolescence inachevée ». Enfin, le document rappelle qu’il serait « gravement imprudent » d’admettre au séminaire quelqu’un « qui ne soit pas parvenu à une affectivité mûre, sereine et libre, chaste et fidèle dans le célibat ».
Inspiré et approuvé par Benoît XVI, ce texte de 2005 est rédigé par le cardinal polonais Zenon Grochołewski, préfet de la Congrégation pour l’éducation catholique. Lequel insiste encore, dans une note aux évêques du monde entier (que je me suis procurée), sur le fait que la règle se limite aux futurs prêtres : « L’instruction ne remet pas en cause la validité de l’ordination et la situation des prêtres qui de fait ont été ordonnés en ayant des tendances homosexuelles. »
Grochołewski connaît bien le sujet◦– et pas seulement parce qu’il porte le prénom du héros bisexuel de L’Œuvre au noir de Marguerite Yourcenar. Ses collaborateurs l’ont prévenu que remettre en cause l’ordination des prêtres homosexuels constituerait une saignée d’une telle ampleur que l’Église ne s’en remettrait vraisemblablement pas : il n’y aurait plus guère de cardinaux à Rome, plus grand monde dans la curie et peut-être même plus de pape ! L’ancien député italien et activiste gay, Franco Grillini a répété souvent : « Si tous les gays de l’Église catholique devaient s’en aller à la fois – quelque chose que nous aimerions beaucoup –, cela lui causerait de sérieux problèmes opérationnels. »
Au Vatican, le cardinal polonais s’est beaucoup intéressé à la vie sexuelle des prêtres et des évêques, par atavisme personnel et par obsession professionnelle. Selon deux sources, dont un prêtre qui a travaillé avec lui, Grochołewski aurait même constitué des dossiers sur les inclinations de plusieurs cardinaux et évêques. L’un d’entre eux, un évêque du fameux anneau de corruption autour de Jean-Paul II, où le détournement d’argent et la prostitution se nourrissaient l’un l’autre comme larrons en foire, attend toujours le chapeau rouge !
Au-delà des consignes précises du cardinal Ratzinger, et de sa propre pente, Grochołewski est donc amené, devant la détérioriation de la situation, à formuler des instructions censées conjurer le Mal. L’homosexualité est devenue littéralement « hors de contrôle » dans les séminaires. Partout dans le monde, les scandales succèdent aux scandales, les abus aux abus. Mais ces affaires ne sont rien par rapport à une autre réalité, plus prégnante encore : les fiches qui remontent des nonciatures et des archevêchés attestent une véritable banalisation du fait homosexuel. Des séminaristes vivent presque normalement en couple, des actions pro-LGBT se déroulent dans les établissements catholiques et sortir le soir dans les bars gays de la ville devient une pratique sinon courante, du moins possible.
En 2005, au moment où il rédige sa circulaire, Grochołewski reçoit, par exemple, une demande d’aide en provenance des États-Unis face à l’homosexualisation des séminaires. Certains seraient « quasi spécialisés dans le recrutement de personnes homosexuelles avec des phénomènes de cooptation ». Phénomène identique en Autriche, au même moment, où le séminaire de Sankt-Pölten devient un modèle du genre : les photos divulguées par la presse montrent le directeur de l’établissement catholique ainsi que le directeur adjoint embrassant les prêtres-étudiants (le séminaire a été fermé depuis).
— Ce fut un très gros scandale à l’intérieur du Vatican, confirme l’ancien prêtre Francesco Lepore. Les photos ont vraiment choqué. Mais c’était un cas extrême, qui n’est pas du tout habituel. Le fait que le directeur du séminaire soit lui-même engagé dans ces frasques est, à ma connaissance, un exemple unique. En revanche, que les séminaires comptent une grande majorité de jeunes gays est devenu banal : ils vivent leur homosexualité assez normalement et sortent discrètement dans les clubs gays sans trop de problème.
Face à ce type d’affaire, l’épiscopat américain déclenche une « visitation » de 56 séminaires. Cette inspection est confiée à l’archevêque aux Armées, l’Américain Edwin O’Brien. Choix qui suscite l’hilarité dans les cercles bien informés, le futur cardinal, aujourd’hui exilé à Rome, n’étant pas le mieux placé pour mener l’enquête qui, bien sûr, ne débouche sur rien (O’Brien s’est vu reprocher d’avoir sous-estimé des abus sexuels de prêtres par l’association américaine SNAP et il sera pointé du doigt comme faisant partie du « courant pro-homosexuel » par Mgr Viganò dans sa « Testimonianza ».)
Un autre cas symptomatique que Grochołewski connaît bien est celui des séminaires de son pays natal : l’archevêque de Poznań, un certain Juliusz Paetz, y a été accusé de harcèlement sexuel sur les séminaristes, et a dû démissionner de sa charge. On peut aussi citer de nombreuses affaires de « comportements désordonnés » qui ont défrayé la chronique dans les séminaires jésuites en Allemagne, dominicains en France, bénédictins en Italie et en Angleterre… Quant au Brésil, des centaines de séminaristes, prêtres, et même des évêques, ont été filmés en train de draguer un top-model via leur webcam, allant jusqu’à se masturber devant la caméra (ce qui deviendra le fameux documentaire Amores Santos de Dener Giovanini).
Toutes ces affaires, et bien d’autres moins ébruitées, face auxquelles l’Église s’avère totalement désemparée, amènent le Vatican a prendre des mesures. De l’aveu même des cardinaux que j’ai interrogés, personne n’a jamais cru à leur efficacité et ce pour au moins trois raisons. La première est qu’elle prive mécaniquement l’Église de vocations, au moment où elle en manque cruellement, et alors même que l’homosexualité lui a fourni depuis des décennies une base sûre de recrutement. On peut même penser que, pour une part, la crise des vocations en Europe est liée à ce phénomène : la libération gay n’incite plus guère les homosexuels à devenir prêtres, surtout quand ils se sentent de plus en plus rejetés par une Église devenue caricaturalement homophobe.