Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Il est impossible de connaître la teneur exacte de ces échanges confidentiels. Trois choses sont cependant certaines : le pape s’est montré favorable aux unions civiles, dès le début des années 2000, en Argentine, et il s’est par la suite opposé au mariage : un éventuel accord avec Matteo Renzi sur la même ligne apparaît donc cohérent. Ensuite, François ne s’est pas exprimé contre les unions civiles en 2015-2016 et ne s’est pas immiscé dans le débat politique italien : il est resté silencieux ; et on sait que le silence des jésuites est aussi une prise de position ! Surtout : la CEI ne se mobilise pas véritablement contre les unions civiles en 2016, contrairement à 2007. Selon mes informations, le pape aurait demandé au fidèle Mgr Nunzio Galantino, qu’il a placé à la direction de la CEI, de faire profil bas.
En réalité, on a compris, au palais Chigi, que l’Église pouvait être « nominaliste », selon un terme amusant qui fait écho aux mystères entre les papes d’Avignon, les frères franciscains et leurs novices dans Le Nom de la rose d’Umberto Eco !
— La CEI est devenue nominaliste. Je veux dire qu’elle était prête à nous laisser faire, sans le dire, si on ne touchait pas au mot « mariage » ni aux sacrements, confie un autre conseiller de Renzi.
Au palais Chigi, on suit avec attention la bataille interne à la CEI qui fait suite à cet accord secret et on s’amuse de l’affrontement dur entre chapelles hétéros, crypto-gays, unstraights et closeted ! La consigne du pape qui semble avoir été de laisser faire les unions civiles, immédiatement relayée par Nunzio Galantino, suscite une vive réaction de l’aile conservatrice de la CEI. Galantino a été imposé comme secrétaire général par François, dès son élection, mais il n’a pas tous les pouvoirs. Le cardinal Angelo Bagnasco est toujours président en 2014-2016, même si ses jours sont comptés (le pape le fera éloigner en 2017).
— Nous nous sommes mobilisés contre la proposition de loi exactement de la même manière en 2016 qu’en 2007, insiste et répète Bagnasco, lors de mon entretien avec lui.
Partisan d’un catholicisme de combat, le cardinal Bagnasco a mobilisé tous ses relais, dans la presse, comme au Parlement, et bien sûr parmi les évêques italiens. Ainsi, le journal Avvenire, va-t-en-guerre sur le sujet, multiplie les prises de position contre les unions civiles. De même, une longue contribution est adressée en juillet 2015 à tous les membres du Parlement pour les « appeler à la raison ». Bagnasco s’active sur tous les fronts, comme aux grandes heures de 2007.
Pourtant, l’esprit du temps n’est plus le même. Le Family Day de février 2007, où plus de 500 associations encouragées par la CEI s’étaient mobilisées contre la première proposition de loi sur les unions civiles, ne rencontre plus le même succès en juin 2015.
— Cette fois, ce fut un flop partout, me dit la sénatrice Monica Cirinnà.
Le mouvement s’essouffle. En fait, c’est la ligne de François qui a prévalu : l’argument des unions civiles comme rempart au mariage a été décisif. Sans oublier que le pape nommant les cardinaux et les évêques, lui tenir tête revenait à compromettre son avenir. L’homophobie était une condition de consécration sous Jean-Paul II et Benoît XVI ; sous François, les « rigides » qui mènent une double vie ne sont plus en odeur de sainteté.
— Bagnasco était déjà en déclin. Il était très affaibli et il n’était plus soutenu ni par le pape, ni par la curie. Il a lui-même compris que, s’il s’affolait et s’excitait trop bruyamment contre la proposition de loi, il précipitait sa chute, me confie un conseiller de Matteo Renzi.
— Les paroisses ne se sont pas mobilisées, constate de son côté, avec regret, un cardinal conservateur.
L’option finale choisie par la CEI peut se résumer d’une formule : « faire la part du feu ». La CEI confirme son opposition au projet de loi mais, contrairement à 2007, elle modère ses troupes. Les faucons de 2007 sont devenus les colombes de 2016. Mais elle ne cède pas sur l’adoption. Elle se lance même dans un lobbying secret pour que ce droit offert aux couples homosexuels soit retiré du projet de loi (ligne qui a peut-être été également celle du pape).
La CEI va trouver un allié inattendu dans cette énième bataille : le Mouvement cinq étoiles de Beppe Grillo. Selon la presse italienne et mes propres sources, le parti populiste, qui compte plusieurs homosexuels placardisés parmi ses dirigeants, aurait négocié avec le Vatican et la CEI un pacte machiavélique : l’abstention sur l’adoption de ses élus contre le soutien de l’Église à sa candidate aux élections municipales de Rome (Virginia Raggi devient effectivement maire en juin 2016). Plusieurs rendez-vous auraient eu lieu en ce sens, dont un au Vatican, avec trois responsables du Mouvement cinq étoiles, en présence de Mgr Becciu, « ministre » de l’Intérieur du pape, et, peut-être, de Mgr Fisichella, évêque longtemps très influent au sein de la CEI. (Ces rendez-vous ont été rendus publics dans une enquête de La Stampa et m’ont été confirmés également par une source interne à la CEI ; ils pourraient indiquer une certaine ambivalence du pape François. Interrogé, Mgr Fisichella dément avoir participé à la moindre réunion de ce type.)
La pusillanimité de Matteo Renzi et le pacte secret du Mouvement cinq étoiles se traduisent par une nouvelle compromission : le droit à l’adoption est retiré de la proposition de loi. Grâce à cette concession de taille, le débat se calme. Les 5 000 amendements de l’opposition sont réduits à quelques centaines et la loi dite « Cirinnà », du nom de son artisane, est cette fois adoptée.
— Cette loi a vraiment changé la société italienne. Les premières unions ont été célébrées par des fêtes, organisées parfois par les maires des grandes villes eux-mêmes, qui invitaient la population à venir féliciter les couples. Dans les huit premiers mois qui ont suivi l’adoption de la loi, plus de 3 000 unions civiles ont été célébrées en Italie, me dit Monica Cirinnà, la sénatrice du Parti démocrate, devenue, pour son combat, l’une des icones des gays italiens.
LE PAPE FRANÇOIS a donc fait le grand ménage à la CEI. Dans un premier temps, il a demandé au cardinal Bagnasco, avec une certaine perversion jésuite, de faire lui-même le travail de nettoyage des dérives financières et des abus de pouvoir de la Conférence épiscopale italienne. Le saint-père ne veut plus d’une Église italienne « autoréférencielle » (l’un de ses codes secrets pour parler des « pratiquants »), faite de potentats locaux, de cléricalisme et de corporatisme carriériste. Où qu’il fasse des sondages, dans les grandes villes italiennes, il découvre des homophiles et des « closeted » à la tête des principaux archevêchés ! Il y a désormais plus de « pratiquants » à la CEI qu’à la mairie de San Francisco !
Le pape demande surtout à Bagnasco de prendre des mesures radicales en matière d’abus sexuels, alors que la CEI s’est longtemps refusée, par principe, à dénoncer à la police et à la justice les prêtres soupçonnés. En fait, sur ce point, le pape François est en deçà de la réalité : on sait, depuis la révélation d’un document interne de 2014, que la CEI des cardinaux Ruini et Bagnasco a organisé un véritable système de protection, exonérant les évêques de l’obligation de transmettre leurs informations à la justice et refusant même d’écouter les victimes. Les affaires d’abus sexuels sont pourtant devenues nombreuses en Italie durant les années 1990 et 2000, toujours minorées par la CEI. (Le cas de l’évêque Alessandro Maggiolini, ancien évêque de Côme, est symptomatique : le prélat, à la fois ultra-homophobe et « closeted », a été soutenu par la CEI alors qu’il était soupçonné d’avoir protégé un prêtre pédophile.)