Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
Toujours est-il que Boffo publie, peut-être naïvement, une série d’articles à charge contre Berlusconi à propos de ses frasques amoureuses. Il va de soi que l’attaque ne passe pas inaperçue, venant du journal officiel des évêques italiens. C’est même une déclaration de guerre contre Berlusconi et ce qu’on appelle, en langage diplomatique, un retournement d’alliances.
La réponse du président du Conseil ne tarde pas. À la fin de l’été 2009, le quotidien Il Giornale, qui appartient à la famille Berlusconi, publie un article où Boffo est violemment pris à partie, lui qui fait la morale à Berlusconi alors qu’il a lui-même été « condamné pour harcèlement » et qu’il serait homosexuel (une copie de son casier judiciaire est publiée).
L’affaire Boffo durera plusieurs années et se traduira par plusieurs procès. Entre-temps, Boffo sera démissionné de Avvenire par la CEI, sur ordre de l’entourage du pape Benoît XVI, avant d’être partiellement réintégré par l’épiscopat italien, lorsqu’il sera prouvé que le casier judiciaire publié était un faux et qu’il n’a pas été condamné pour harcèlement. Dino Boffo a été indemnisé pour licenciement abusif et il serait aujourd’hui encore salarié de la CEI ou de l’une de ses officines. Enfin, plusieurs personnes ont été condamnées dans ce dossier : l’article de Il Giornale était bien diffamatoire.
Selon de bons connaisseurs de l’affaire Boffo, celle-ci, vertigineuse, serait une succession de règlements de comptes politiques entre factions homosexuelles du Vatican et de la CEI sur la question Berlusconi, avec un rôle ambigu joué par le mouvement Communion & Libération, devenu l’interface entre le parti du président du Conseil et l’Église italienne. Le secrétaire personnel du pape Jean-Paul II, Stanisław Dziwisz, et le cardinal Ruini, ont été au cœur de cette bataille, tout comme les cardinaux Angelo Sodano et Leonardo Sandri, ou encore le secrétaire d’État Tarcisio Bertone◦– mais pas forcément dans le même camp… tant les mésalliances sont profondes.
— On a voulu au Vatican mettre fin à l’influence de Ruini, ou du moins l’affaiblir, et on a choisi de le faire précisément sur la question gay, commente l’ex-prêtre de la CEI, Ménalque. (Selon les révélations du livre de Gianluigi Nuzzi, Sa Sainteté, Boffo a nommément accusé Bertone d’avoir été le commanditaire de l’affaire dans des lettres secrètes à Georg Gänswein, aujourd’hui publiques. Mais faute d’aborder clairement la question homosexuelle, le livre reste opaque à ceux qui ne connaissent pas ces réseaux.)
En fin de compte, Boffo se serait trouvé pris dans un écheveau d’alliances machiavéliques contraires et de délations en série. Son homosexualité supposée aurait été diffusée, dit-on, à la presse berlusconienne par le Vatican, peut-être par les équipes du secrétaire d’État Tarcisio Bertone, la gendarmerie vaticane, ou bien par le directeur de l’Osservatore romano, Giovanni Maria Vian. Toutes choses qui ont été, bien sûr, fermement démenties par un communiqué du saint-siège, en février 2010, auquel s’est joint, pour l’occasion, la CEI. (Lorsque je l’ai interviewé à cinq reprises – il m’a donné son accord pour enregistrer nos entretiens –, Giovanni Maria Vian, un proche de Bertone et un ennemi de Ruini comme de Boffo, a nié fermement avoir été « le corbeau » de l’affaire mais m’a donné des clés de lecture intéressantes. Quant au cardinal Camillo Ruini, également interrogé à deux reprises, il a pris la défense du binôme Boffo et Dziwisz.)
— L’affaire Boffo, c’est un règlement de comptes entre gays, entre plusieurs chapelles gays de la CEI et du Vatican, confirme l’un des meilleurs connaisseurs du catholicisme romain, qui fut conseiller du président du Conseil italien, au palais Chigi.
Ainsi apparaît une autre règle de Sodoma◦– la douzième : Les rumeurs colportées sur l’homosexualité d’un cardinal ou d’un prélat sont souvent le fait d’homosexuels, eux-mêmes dans le placard, qui attaquent ainsi leurs opposants libéraux. Ce sont des armes essentielles utilisées au Vatican contre des gays par des gays.
DIX ANNÉES APRÈS L’ÉCHEC de la première proposition de loi, l’acte II de la bataille sur les unions civiles se joue au Parlement fin 2015. Certains prédisent le même cirque qu’en 2007◦– mais en réalité les temps ont changé.
Le nouveau président du Conseil, Matteo Renzi, qui s’était opposé à la proposition de loi dix ans plus tôt, allant jusqu’à descendre dans la rue contre le projet, a lui aussi changé d’avis. Il a même promis une loi sur les unions civiles dans son discours d’investiture en 2014. Par conviction ? Par calcul ? Par opportunisme ? Sans doute pour toutes ces raisons à la fois et, d’abord, pour satisfaire l’aile gauche du Parti démocrate et de sa majorité, somme hybride et « attrape-tout » qui rassemble des anciens communistes, la gauche classique et des modérés issus de l’ancienne Démocratie chrétienne. L’un des ministres centre droit de Matteo Renzi, Maurizio Lupi, est lui-même proche du courant catholique conservateur de Communion & Libération. (Pour raconter cette nouvelle bataille, je me nourris ici des entretiens que j’ai eus avec plusieurs députés et sénateurs italiens et avec cinq des principaux conseillers de Matteo Renzi : Filippo Sensi, Benedetto Zacchiroli, Francesco Nicodemo, Roberta Maggio et Alessio De Giorgi.)
La question des unions civiles est prise au sérieux par Matteo Renzi et elle méritait de l’être. C’est le sujet chaud du moment qui vient perturber la belle mécanique de son gouvernement. Sa majorité peut même éclater sur cette proposition de loi que le président du Conseil n’a pas lui-même amorcée mais que, dit-il en substance, il serait prêt à défendre si le Parlement s’accorde sur un texte.
L’Italie est encore, en 2014, l’un des rares pays occidentaux sans loi de protection pour les « coppie di fatto », les couples hors mariage, qu’ils soient hétérosexuels ou non. Le pays est à la traîne en Europe occidentale, moqué par tous et régulièrement condamné par la Cour européenne des droits de l’homme. En Italie même, la Cour constitutionnelle a demandé au Parlement de produire une loi. Matteo Renzi a mis la question à son « agenda des mille jours », promettant un texte pour septembre 2014 ; avant d’oublier sa promesse.
Sur le terrain, pourtant, la pression monte. Le maire de Rome, Ignazio Marino, reconnaît bientôt seize mariages homosexuels ayant été contractés à l’étranger, et qu’il fait retranscrire dans l’état civil italien, suscitant un vif débat dans la majorité. Les maires de Milan, Turin, Bologne, Florence, Naples et une quinzaine d’autres villes font de même. En espérant mettre fin au mouvement, Angelino Alfano, le ministre de l’Intérieur de Renzi (appartenant au Nouveau Centre droit), décrète que ces « enregistrements » sont illégaux et sans effets juridiques : les maires n’ont donné aux couples gays, ironise-t-il, qu’un simple « autographe ».
À Bologne, où je me rends fin 2014, l’ambiance est électrique. Le maire de Bologne, Virginio Merola, vient de répliquer au ministre de l’Intérieur : « Io non obbedisco » (Moi, je n’obéirai pas). Et dans un tweet, il claironne même : « Bologne en pole position pour soutenir les droits civiques ! » La communauté gay, particulièrement bien organisée, y fait front derrière son maire.