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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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— On ne peut pas être croyant et vivre d’une manière païenne. Avant tout, il faut mettre le style de vie au premier plan. Si le style de vie des croyants n’est pas cohérent avec la profession de foi, il y a un problème, me dit, sans faillir ni rougir, Rino Fisichella lorsque je l’interroge, en présence de Daniele, dans son bureau. (Il est, lui aussi, enregistré, avec son accord.)

Alors, pour mettre en adéquation sa foi et son style de vie, Fisichella fait à son tour campagne. Celui qui fut l’un des idéologues de la CEI, à la tête de sa commission pour la « doctrine de la foi », redouble de rigidité. Une rigidité XXL qui s’illustre dans toute sa vigueur lors des manifestations anti-gays dont il entend bien, lui aussi, prendre la tête.

— Pendant quinze ans, j’ai été aumonier du Parlement italien. Donc je connaissais bien les élus, me confirme Fisichella.

Cette guérilla de l’Église italienne aura des effets politiques importants. Le gouvernement Prodi, technocratique et faible politiquement, se divise bientôt sur la question, et sur quelques autres, s’affaiblissant rapidement dans la désunion et tombant finalement moins de deux années après sa formation. Berlusconi sera de retour pour la troisième fois, en 2008.

La CEI a gagné la bataille. DICO est enterré. Mais l’Église n’est-elle pas allée trop loin ? Des voix commencent à s’interroger notamment après une homélie, désormais célèbre, de l’archevêque Angelo Bagnasco◦– qui entre-temps a été créé cardinal par le pape Benoît XVI en récompense de sa mobilisation. Ce jour-là, Bagnasco va jusqu’à rapprocher la reconnaissance des couples homosexuels de la légitimation de l’inceste et de la pédophilie. La formule suscite un tollé chez les laïques et dans les rangs politiques italiens. Elle lui vaut aussi des menaces de mort ; et bien que la police de Gênes ait considéré cette menace comme peu sérieuse, il demandera, et obtiendra, à force de pressions, un garde du corps viril et baraqué.

L’AILE « GAUCHE » DE L’ÉPISCOPAT a été durablement incarnée durant cette période, en Italie, par le cardinal Carlo Maria Martini qui va rompre le silence pour dire son désaccord avec la ligne de Ruini, Scola, Fisichella et Bagnasco. Ancien archevêque de Milan, Martini peut être considéré comme l’une des figures les plus gay-friendly de l’Église italienne ; l’une des plus marginalisées aussi, sous Jean-Paul II. Jésuite libéral né à Turin, il a signé plusieurs ouvrages ouverts sur les questions de société et a donné une interview remarquée, avec l’ancien maire de Rome, dans laquelle il se montrait favorable aux homosexuels. Dans d’autres textes, il a défendu l’idée d’un « Vatican III », pour réformer l’Église en profondeur sur les questions de morale sexuelle, et s’est montré ouvert sur le débat des unions homosexuelles, sans pour autant les encourager. Il a défendu l’usage du préservatif dans certaines circonstances, en désaccord explicite avec le discours du pape Benoît XVI, dont il fut un opposant frontal. Enfin, il a tenu une chronique dans le journal Corriere della Sera où il n’hésitait pas à ouvrir le débat sur le sacerdoce féminin ou l’ordination d’hommes mariés, les fameux viri probati.

— L’Église italienne a une dette vis-à-vis de Martini. Ses intuitions, sa façon d’être évêque, la profondeur de ses choix, son aptitude à dialoguer avec tous, son courage tout simplement, étaient le signe d’une approche moderne du catholicisme, m’explique l’archevêque Matteo Zuppi, un proche du pape François, lors d’un entretien dans son bureau à Bologne.

En marge du Conseil des conférences épiscopales européennes qu’il a présidé de 1986 à 1993, Carlo Maria Martini a fait partie du groupe dit de Saint-Gall, une ville suisse où se réuniront quelques années, entre 1995 et 2006, de manière privée, sinon secrète, plusieurs cardinaux modérés autour des Allemands Walter Kasper et Karl Lehmann, de l’Italien Achille Silvestrini, du Belge Godfried Danneels ou du Britannique Cormac Murphy-O’Connor, avec la volonté explicite de proposer un successeur progressiste à Jean-Paul II : Carlo Maria Martini justement.

— L’initiative de ce groupe revient à Martini. La première réunion s’est tenue en Allemagne, dans mon diocèse, puis tous les rendez-vous ont eu lieu à Saint-Gall, me raconte le cardinal Walter Kasper, lors de plusieurs entretiens. Silvestrini y venait à chaque fois, et il en était l’une des principales figures. Mais ce n’était pas une « mafia », comme l’a laissé entendre le cardinal Danneels. Ça n’a jamais été le cas ! On n’a jamais parlé de noms. On n’a jamais agi en vue du conclave. Nous étions un groupe de pasteurs et d’amis, pas un groupe de complotistes.

Après l’élection de Joseph Ratzinger et la maladie de Martini, le groupe perdra sa raison d’être et se dissoudra peu à peu. On peut cependant penser que ses membres ont anticipé, sinon préparé, l’élection de François. L’évêque de Saint-Gall, Ivo Fürer, qui était également secrétaire général du Conseil des conférences épiscopales européennes, dont le siège est justement à Saint-Gall, en était la cheville ouvrière. (L’histoire de ce groupe informel dépasse le cadre de ce livre, mais il est intéressant de noter que la question gay y a été régulièrement discutée. Des proches d’Ivo Fürer, que j’ai interviewés à Saint-Gall, et du cardinal Danneels, interviewés à Bruxelles◦– Fürer et Danneels étant aujourd’hui très malades –, m’ont confirmé qu’il s’agissait « clairement d’un groupe anti-Ratzinger dont plusieurs membres étaient homophiles ».)

Opposé à la ligne conservatrice de Jean-Paul II et à la politique répressive de Benoît XVI – lequel ira jusqu’à bouder ses funérailles –, Carlo Maria Martini a durablement incarné, jusqu’à sa mort en 2012, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, un visage ouvert et modéré de l’Église qui allait trouver quelques mois plus tard, avec l’élection de François, son meilleur porte-parole. (Les voix des supporters de Martini étaient déjà allées, en vain, à Bergoglio lors du conclave de 2005 pour bloquer l’élection de Benoît XVI.)

ALORS QUE LA CEI s’efforce de contrecarrer les unions civiles et de neutraliser l’hérétique Martini, une autre bataille ubuesque, dont elle a le secret, s’y déroule. L’organisation qui penche résolument à droite se révélerait-elle clandestinement gay ? C’est ce que pourrait laisser penser l’affaire Boffo.

Militant de l’Action catholique et du courant Communion & Libération, le laïc Dino Boffo fut, dès le début des années 1980, un proche collaborateur de Camillo Ruini, futur cardinal et président de la CEI. Confident, intime, plume et maître à penser de Ruini, il devient journaliste au quotidien de la CEI, Avvenire, avant d’en être promu directeur adjoint au début des années 1990, puis directeur, en 1994. Après l’élection de Bagnasco à la tête de la CEI, Boffo se rapprochera du nouveau cardinal, selon plusieurs sources. (J’ai dialogué pour cette enquête avec Boffo sur Facebook où il s’est montré immédiatement loquace, concluant ses messages d’un inoubliable « ciaooooo », mais il a refusé de me parler « on the record » ; en revanche, un journaliste avec qui j’ai travaillé à Rome l’a rencontré dans un parc et a pu échanger avec lui où, quelque peu imprudent, Boffo a confirmé certaines informations de ce chapitre.)

En raison de différends politiques à l’intérieur de la CEI et de révélations sur des affaires de mœurs avec des call-girls visant Silvio Berlusconi, Dino Boffo se met à attaquer peu avant l’été 2009 le président du Conseil. Agit-il seul ou sur ordre ? Dépend-il encore de Ruini ou est-il alors un homme du nouveau président de la CEI, Bagnasco, qui préside le conseil d’administration d’Avvenire ? A-t-on voulu à travers lui compromettre également les cardinaux Ruini et Bagnasco dont il est proche ? On sait aussi que Boffo fréquente quotidiennement Stanisław Dziwisz, le secrétaire particulier du pape Jean-Paul II, auprès duquel il prend ses ordres, et dont il est un intime. A-t-il été incité à écrire cet article par son protecteur ?

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